1914-2014 : Retours sur Apocalypse, l’Histoire et le Cinéma…

Le vent se lève; Miyazaki, 2014.

À l’heure où la phase pénible de la «digestion» de 2014 n’est pas encore totalement terminée — même si l’on conviendra que le plus difficile est désormais derrière nous, qu’il s’agisse des marrons de la dinde et autres excès gargantuesques, ou des marronniers roboratifs de nos cinéphiles les plus en vue : je veux parler des inévitables «Top Dix», parfois désormais flanqués de «Flop Dix» (Les Cahiers n’ont pas encore craqué, contrairement au Monde, du moins dans sa version en ligne, sous la forme d’une vidéo, «Cinéma – Le meilleur et le pire de 2014», en 6 minutes et 43 secondes : décidément, le changement, c’est vraiment maintenant, même pour la critique cinématographique…) —, en cette heure de gueule de bois, donc, qui ne se terminera vraiment une fois que Dolan aura remporté chez lui ses Césars et autres statuettes (au plus tard courant février, si je ne m’abuse : encore un peu de courage et de patience, donc…), tâchons nous aussi de contribuer, à notre façon, à l’effort rétrospectif généralisé. Du point de vue de l’Histoire par le Cinéma et/ou de l’Histoire au Cinéma, que retenir de cette année écoulée, une année qui, rappelons-le, correspond aussi au lancement du centenaire de la Première Guerre mondiale… ?

Le vent se lève, Miyazaki, 2014.

Là où 2012 avait été marquée par des films tels que Tabou, de Michel Gomez, et 2013 par Heimat et ses deux parties, «Chronique d’un rêve» et «L’Exode», d’Edgar Reitz, 2014 semble ne pas être parvenue à proposer de «forme cinématographique de l’Histoire» (pour reprendre une expression chère à l’historien et critique Antoine de Baecque) vraiment originale, ni même suffisamment captivante pour entamer un «Top Dix spécial Histoire & Cinéma» — je plaisante… Certes, Le vent se lève se rapprocherait de ce genre de propositions, et, au banc des regrets, il y aurait eu beaucoup à dire, dans les colonnes de Sédition, sur la façon dont l’ultime Miyazaki entremêle les trois modalités historiques que sont l’autobiographie (celle de Miyazaki), la biographie (celle de l’ingénieur en aéronautique japonais correspondant au personnage principal du film) et la reconstitution du Japon de l’entre-deux-guerres. Cependant, malgré tout le respect qu’il convient d’avoir à l’égard de l’œuvre du pilier du studio Ghibli, y compris à l’égard du Vent se lève, on conviendra également que ce dernier film n’innove pas vraiment en ce qui concerne les représentations cinématographiques de l’Histoire — et ce n’est d’ailleurs pas ce qu’on lui demandait, au demeurant.

Ni réel coup de cœur, ni réel coup de gueule : 2014 peut-elle s’amalgamer à ce point avec l’atonie, en matière de Cinéma et d’Histoire ? Peut-être. Toute proposition ou remarque avisée de la part des lecteurs de Sédition qui viendrait nuancer ce constat sera en tout cas bienvenue. Reste un point, cependant, qui selon nous mérite un «retour» un brin plus approfondi : celui de la Première Guerre mondiale. Et en l’occurrence, il y a de quoi s’inquiéter sérieusement, voire de s’énerver franchement. Impossible, en cette «année-anniversaire» et dans un tel contexte d’inflation mémorielle, de passer outre la Grande Guerre, à travers les innombrables initiatives qui ont germé à l’occasion de l’entame du centenaire de 14-18. Expositions, monuments, colloques, projets pédagogiques ou «Grande collecte» d’objets et de souvenirs, articles de presse, reportages, émissions et documentaires télévisés, publications en tout genre, des universitaires aux auteurs de bande-dessinée, la liste à la Prévert semble interminable. Sans surprise, 1914 a bel et bien déferlé sur 2014, pour le meilleur comme pour le pire — on pourra se reporter aux quelques références que je me suis permis d’annexer à la fin de ce papier, pour plus de précisions à propos de ce que je considère être le «meilleur». Qu’on ne s’y trompe pas, néanmoins : il ne s’agit en rien de distribuer ici les bons et les mauvais points commémoratifs, d’abord parce que ce n’est pas le lieu, ensuite parce que je ne prétends en aucun cas être un «juge» suffisamment informé et intéressé pour me lancer dans pareil exercice. Non, ce qui m’a davantage troublé, c’est d’une part l’absence totale de Cinéma au sein de l’éventail pourtant hétéroclite qui s’est déployé autour du centenaire de 14-18, et d’autre part le fait que ce qui a tenu le haut du pavé, au plan «audiovisuel» des commémorations, a correspondu à une production montée en épingle par la télévision publique : Apocalypse, la Première Guerre mondiale.  

L’absence de Cinéma, d’abord. Au mieux, elle intrigue : n’y a-t-il donc aucun producteur ou distributeur dans ce pays — ou même ailleurs… — qui n’ait «flairé» le filon, ne serait-ce que d’un point de vue cyniquement commercial ? Il me semblait pourtant que l’économie actuelle du cinéma consistait en grande partie à combler les attentes d’un public devenu docilement prévisible… Or, comment ne pas prévoir l’engouement massif provoqué par le centenaire de la Première Guerre, et dans son sillon le nombre considérable de clients potentiels — pardon, de spectateurs — intéressés par une hypothétique superproduction consacrée aux tranchées et à la gloire de nos Poilus ? Certes, faire oublier Un long dimanche de fiançailles, dix ans à peine après sa sortie, n’aurait sans doute pas été simple, et il semble bien que la mémoire collective doive se contenter du film de Jeunet pour l’instant (sic).

Blague à part, si cette absence de film de fiction consacré à la Grande Guerre a de quoi surprendre du point de vue économique et commercial, elle a de quoi inquiéter sur le plan artistique et culturel. Est-il vraiment nécessaire de citer ici des exemples comme La Commune (Paris, 1871) de Peter Watkins (2000) pour démontrer que la force d’une proposition située au croisement de l’Histoire et du Cinéma n’est aucunement liée à l’importance de son budget ? Certes, n’est pas Watkins qui veut, mais il n’en est pas moins effarant de constater qu’aucun cinéaste, à l’heure où le numérique, par exemple, permet pourtant de s’affranchir de bien des obstacles institutionnels, ne se soit lancé récemment dans une mise en fiction à la fois originale et relative à la Première Guerre mondiale, ou au moins à la place et au rôle considérables qu’occupe sa mémoire dans la société aujourd’hui — aucun cinéaste à notre connaissance, bien entendu : les éventuelles suggestions, ici aussi, sont les bienvenues.

Non, en lieu et place du Cinéma, nous avons eu Apocalypse. Soit une série documentaire, écrite et réalisée par le tandem Daniel Costelle et Isabelle Clarke, en cinq épisodes de 52 minutes chacun, diffusés sur France 2 entre le 18 mars et le 1er avril 2014. Les épisodes épousent la chronologie du conflit, en proposant une approche «stratégique et globale», à partir du montage de quelques 500 heures d’archives que les dossiers de presse qualifient d’emblée d’inédites, avant d’insister en général sur leur mise en couleur. Toujours est-il que l’énorme machinerie promotionnelle — ou l’intérêt véritable du public, après tout — semble avoir porté ses fruits, puisque que les sacro-saintes audiences ont explosé, avec environ 5,8 millions de téléspectateurs le premier soir, France 2 s’octroyant même le luxe — encore rare, paraît-il… — de devancer TF1.

Cela étant, où est le problème ? À l’instar de la plupart des productions de cet acabit, l’on pourrait relever des erreurs ou des approximations historiques, qui passent notamment par des confusions dans le travail d’identification de certaines bandes ou, plus grave, par le rapprochement, grâce au montage et à l’étalonnage, de plans très hétéroclites au départ, mais pouvant apparaître à l’écran comme constitutifs d’une seule et même archive, «illustrant» un seul et même événement. De même, Apocalypse n’échappe pas à l’écueil de l’hyperbole promotionnelle, dans le sens où, en réalité, seule une minorité des archives exploitées est véritablement «inédite». En somme, nous retrouvons là des défauts presque inhérents au genre, parfois même assez spectaculairement — ainsi des plans de Verdun, vision d’histoire, une fiction de Léon Poirier tournée en 1928, mais amalgamés dans l’épisode 3 à des images d’archives concernant la bataille de la Somme et du Chemin des Dames… — mais, à la limite, nous serions tentés de les pardonner, car le pire est ailleurs.

Le pire tiendrait plutôt dans ce qui s’apparente bel et bien à une sorte d’unanimité contrainte et forcée, à propos de la série de Costelle et Clarke, tant les voix discordantes ont semblé presque muselées, ou à tout le moins difficilement audibles. À commencer par celle du plus grand spécialiste français de la question — je veux parler de la question du Cinéma et des actualités filmées durant la Première Guerre —, Laurent Véray, universitaire à Paris 3. C’est lui qui, par exemple, a relevé l’utilisation plus que discutable du film de Poirier, et ce sont ses arguments que nous souhaitons reformuler ici, en tâchant de les résumer sans trop les trahir — arguments qu’il a développé dans un article paru dans Télérama (sic, décidément…), en mars 2014 (voir la référence à la fin de ce papier). Des arguments qui tiennent en trois points principaux.

1. Apocalypse prend le risque de dénaturer les archives aux prix de leur soi-disant modernisation. Véray rappelle simplement que la plupart des vues prises à l’époque, si l’on excepte les films privés évidemment, le sont par des professionnels aguerris et ayant fait leurs preuves de longue date. Ainsi, au-delà même de la seule perspective historique, le fait de les retoucher — et je reste poli, à l’instar de l’historien… — dans le but de les homogénéiser et de les faire ressembler à des films de guerre actuels de type blockbuster est peut-être regrettable, y compris dans une perspective purement cinématographique.

2. La colorisation numérique n’a rien à voir avec la «restauration». Cet argument peut passer pour pointilliste auprès des béotiens, mais il est fondamental. Toutes les cinémathèques et autres dépôts d’archives audiovisuelles s’accordent sur ce point, et ce dans le monde entier : le principe même d’une restauration est «de tendre vers la reconstitution la plus proche possible de l’oeuvre originale à partir des meilleurs éléments encore disponibles» — je cite Véray. En l’occurrence, l’équipe d’Apocalypse n’a rien restauré du tout : les 5 millions d’euros et les deux ans et demi de production ont permis au mieux de «transformer» ce qui était au départ des archives, et au pire de les manipuler.

3. L’approche «totalisante» de la série est illusoire voire mensongère. En effet, au nom de cette approche, Apocalypse tient à illustrer par des images l’intégralité du conflit, comme si tout y avait été filmé à l’époque. D’où les problèmes d’amalgames dénoncés par Véray : peut-on ainsi mêler confusément des vues tournées à l’époque à proximité du front, des reconstitutions de combat tournées également à l’époque, avec des reconstitutions plus tardives, voire des fictions plus tardives ? Oui, à la limite, mais à condition de le préciser ! Oui, à condition d’expliquer, par exemple, que l’on sait désormais, et notamment grâce à Véray, que les vues du front à proprement parler sont très rares, et même inexistantes avant la Somme, à l’été 1916. Et que les reconstitutions des combats pendant le conflit étaient un procédé courant et — c’est fondamental mais moins connu — un procédé qui n’était pas forcément caché aux spectateurs, sous couvert de propagande. Ces derniers étaient en effet accoutumés aux actualités reconstituées, ils en étaient même demandeurs ! Du moment que cela semblait «plausible», la reconstitution ne posait pas de problème, aussi les opérateurs n’hésitaient pas à faire de certains soldats des comédiens «jouant la guerre».

Histoire(s) du Cinéma, Jean-Luc Godard.
Histoire(s) du Cinéma, Jean-Luc Godard.

Bref, Apocalypse est plus que discutable, et il est tout simplement ahurissant d’avoir réduit les arguments de certains sceptiques, à l’instar de ceux de Laurent Véray, à leur portion congrue, c’est-à-dire à une simple dénonciation de la colorisation numérique d’archives. Ahurissant d’avoir fait passer toute critique un peu fondée de la série pour du pointillisme historique, voire pour une forme de réaction, d’opposition élitiste à la vulgarisation. La définition et le «prix» de la vulgarisation constituent d’ailleurs le nœud de la question, à mes yeux. Oui, l’Histoire est complexe et apparaît souvent comme un territoire difficilement accessible aux communs des mortels, et la «vulgariser» est une nécessité absolue, en cette époque où la Mémoire — les mémoires, même — ont tendance à lui damer le pion. Mais la vulgarisation est une activité tout sauf simple et simpliste, demandez à n’importe quel enseignant. «Vulgariser» la Première Guerre mondiale par le truchement de ses archives filmées, ce n’est pas vouloir faire du Soldat Ryan à tout prix, en rajoutant des bruits de bottes, en inventant des dialogues, en jouant une musique additionnelle solennelle ou des commentaires off grandiloquents — de Kassovitz, si je ne m’abuse (re-sic…). Pas plus que de procéder à des inserts montrant une espèce de grande faucheuse balayant l’Europe soi-disant pour scander allégoriquement les moments décisifs du «récit» de la guerre, sorte d’ersatz ridicule et lointain de la Mère de l’humanité avec son berceau dans Intolérance de Griffith, un procédé utilisé dans le premier épisode.

Dès lors, si l’on laisse de côté Apocalypse, on est bien sûr en droit de se demander comment vulgariser «honnêtement», et par corollaire comment utiliser le Cinéma ou l’audiovisuel dans ce processus, en prenant également en compte l’absence de fiction récente et pertinente — dont on serait pourtant en droit d’attendre beaucoup, répétons-le… Quitte à partir des matériaux déjà existants, il faudrait peut-être commencer tout simplement par les distinguer correctement. Trois groupes émergent, en général : un premier avec les vues tournées in situ ou les reconstitutions durant le conflit — citons à ce titre le projet en ligne intitulé European Film Gateway, qui regroupe des archives filmées mises en commun par de nombreuses institutions européennes ; un second comprenant les fictions de l’époque — il y a tant à dire, de la rareté des films pacifistes (à l’instar Maudite soit la guerre, d’Alfred Machin, 1914) à l’arrivée des «superproductions» hollywoodiennes sur le marché européen au détriment des productions françaises notamment (Civilization de Thomas H. Ince, 1916), en passant par les fictions nationales et patriotiques, mais aussi avant-gardistes (pensons à Gance, bien sûr, mais aussi à Vendémiaire de Feuillade ou Rose-France de L’Herbier, tous deux sortis en 1919) ; un troisième et dernier groupe, enfin, avec les représentations ultérieures de la Première Guerre mondiale, dont les évolutions à la fois dans le temps et dans l’espace sont un objet passionnant et éclairant — des Croix de bois récemment rééditées en DVD (Raymond Bernard, 1932) aux incontournables Sentiers de la Gloire (Kubrick, 1957), la liste est longue.

Tout cela pour dire qu’une matière formidable existe déjà, une matière «brute» qui, à l’intersection entre Cinéma et Histoire, et pour peu qu’on s’y atèle sérieusement, offre d’énormes potentialités en matière de «vulgarisation». Et même davantage, quand on songe à ce qu’un Godard est parvenu à faire à partir de matériaux finalement assez semblables dans leur richesse, leur hétérogénéité, et leur «historicité» — je pense ici à cet incroyable objet que sont les Histoire(s) du cinéma, en six épisodes. Pourquoi de telles propositions, aussi ambitieuses, aussi mégalomanes soient-elles, ne seraient-elles plus envisageables aujourd’hui ? Certes, cela implique, en un sens, une forme de ténacité, de résistance, sans laquelle non seulement la créativité se meurt, mais aussi la pluralité, y compris idéologique. C’est en fait là que mes propos rejoignent ceux développés par Sédition dans l’article «Contre la nouvelle critique (suite)» (Frédéric Chandelier, le 19.12.14). En effet, le consensus apparent, tel que le produisent la résignation et le fatalisme, qu’il concerne la «môman» de Dolan ou la spectacularisation vulgaire de l’Histoire, est un fléau qu’il convient de ne pas sous-estimer. Voilà une bonne résolution pour 2015…

La commune, Peter Watkins, 2007.
La commune, Peter Watkins, 2007.
Quelques références sur la Première Guerre :
  • Laurent Véray, La Grande Guerre au cinéma : de la Gloire à la Mémoire, Ramsay Cinéma, 2009 ;
  • Laurent Véray, « “Apocalypse, une modernisation de l’histoire qui tourne à la manipulation », tribune publiée sur le site de Télérama, le 25.03.2014 (mise à jour le 10.11.2014) ;
  • Pour consulter en ligne des archives filmées, le projet European Film Gateway (version en français disponible) : www.europeanfilmgateway.eu ;
  • Chroniques hebdomadaires dAlain Korkos sur le site dinformation et de critique des médias Arrêt sur images (abonnement nécessaire pour accéder à lintégralité des contenus). Analyses dimages en tout genre, souvent avec humour, dont certaines sont consacrées à la Grande guerre ;
  • Portail officiel de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale : http://centenaire.org/fr – un outil intéressant pour accéder à certains documents, notamment iconographiques, même si lapproche est évidemment très institutionnelle et mémorielle ;
  • Exposition « Vu du front : représenter la Grande Guerre », du 15.10.2014 au 25.01.2015, Hôtel des Invalides (Paris, 7e), co-organisée par le Musée de lArmée et la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) ;
  • Enfin, pour les plus passionnés, une visite simpose : Historial de la Grande Guerre, à Péronne, dans la Somme. 

 

 

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