1983

« Un homme vient de renverser son verre de siropo sur la table. Mais si vivement que les pompes ont été prises de vitesse et qu’une lichée commence à dégouliner le long de la table. Personne ne la voit : elle coule sur une face cachée. Moi, je la regarde descendre et un déclic se fait »
La Zone du dehors, Alain Damasio

    Octavie Delaunay : Bérégovoy lorsqu’il fut embauché au début des années quatre-vingt est parti tête baissée dans tout ce que Mitterrand promettait avec ces cent dix propositions. Il s’est fait bazarder dès lors que le pouvoir a assumé implicitement qu’il ne tiendrait pas ses engagements illusoires. Lui y croyait, j’ai toujours eu ce sentiment. Son départ en 1983 a signé l’effeuillage de la rose mittérandiste. L’illusion n’avait duré qu’un an et demi, dix-huit mois à tout casser. Un an plus tard Jean-Marie Le Pen était sur le devant de la scène. Tout s’est écroulé en quatre-vingt-trois. Dans la mémoire collective la rose a fané en quatre-vingt-quinze mais Bérégovoy était déjà un assassinat idéologico-idéaliste de la stratégie du parti socialiste.

Luis Dapelo : Nous assistions aux résultantes d’une stratégie de long terme, une stratégie « jusqu’au-boutiste ». Dans le même temps on voit bien qu’il n’y a pas de limites. On pourrait croire que nous sommes arrivés à une sorte de climax mais dans les faits cette opération « narcissico-nombriliste » n’a pas de frein. Cette idéologie a intégré à sa fabrique les outils du droit et du devoir.

Elle a acquis, grâce à ce stratagème, une légitimité aux apparences démocratiques. Elle avance sans obstacles.

Système de casse légitimé par la plèbe coincée entre désir de renouveau et terreur. Le peuple valide ses bourreaux.

Pour revenir à ce que tu disais, Octavie quant au syndrome Bérégovoy, Mitterrand a trouvé des alliés ignobles tels que Roccard, Fabius, des enthousiastes néolibéraux. Lesquels souhaitaient que la France poursuive le chemin tracé par les autres pays de l’Union européenne et les États-Unis depuis 1979.

O.D : 79 année thatcheriste

L.D : 80 année reaganienne

apmonté
Apocalypse Now, Francis Ford Coppola, 1979

Il y avait déjà eu des essais ailleurs, le premier banc fut celui de Pinochet au Chili. C’était l’incrustation du néolibéralisme par la violence et la dictature. Puis l’opération a suivi son cours en Corée du sud. Ils ont cherché à voir comment les choses se déroulaient en Asie et en Amérique latine.

« Ces gens-là » n’ont jamais considéré l’Afrique.

Il y a, dans l’histoire des points de vue comme deux réalités, la réalité asiatique et la réalité latino américaine. Des espaces rasés par le nettoyage idéologique, avec notamment des captures de généraux en Argentine, en Bolivie, ect, etc. Le néolibéralisme a d’abord cherché des terrains fertiles pour égrainer son idéologie nauséabonde.

Puis ils attaquèrent l’Europe avec Thatcher et Reagan

Frédéric Chandelier : Aujourd’hui ces figures-là reviennent telles des références pour les Marcon et autres « Fillon ».

L.D : Oui le « damoiseaux Macron » lui aussi se revendique du thatcherisme, il ne faudrait pas l’oublier, déjà.

F.C : La question que cela soulève sur le plan global, en France, pourrait se formuler ainsi : Comment l’électeur ordinaire, celui qui fait le choix de voter Emmanuel Macron contre le front national peut-il percevoir ses références-là illusionné par la sauvegarde de la liberté ?

O.D : Qu’en est-il de la démocratie entre les statues de l’Histoire ?

L.D : Il y a une sincère perte de repères historiques, un égarement par la peur. L’électeur qui fait ce choix avec son coeur ne se rend pas compte que le néolibéralisme des Hollande/ Macron/ Valls et les autres nourrit le fascisme.

Le piège est tendu depuis trop longtemps.

La rue est sans issue.

L’illusion du vote utile et du barrage est un trompe l’œil tissé sur le dos de la Révolution française. C’est une mensonge rhétorique.

On ne peut rien demander à ce système. Ce pouvoir aura toujours la majorité et tous les outils pour faire de la casse sociale. Et ce n’est pas en organisant une marche, une manifestation programmée, que le système s’effondrera.

F.C : C’est une autre illusion que de croire à la manif dans les clous.

L.D : La revendication au droit à l’insurrection est d’un pathétique innommable. Et quand quelqu’un a le courage de dénoncer cet illogisme il est taxé de terroriste.

C’est là que l’on peut voir que les discours émancipatoires et politiques ont été broyés par le néolibéralisme. Il est le noyau dur de sa propre mécanique destructrice. L’idée même d’interdiction du Front National est perçue comme « ovniaque ».

O.D : Pourtant c’est tout sauf une idée folle.

L.D : Si ce système veut survivre, le peuple ne peut pas continuer d’accepter qu’au sein même de sa dite « démocratie » il y ait une association de malfaiteurs qui prône le racisme, l’antisémitisme, le sexisme et toutes les formes de l’intolérance. Lorsqu’on dit cela on ne veut pas prendre la défense des néolibéraux et de leur clique. On prend simplement acte d’une donnée qui devrait être un sens commun, hégémonique.

Une grande partie des Français et pas seulement, devrait à juste titre dire : « Mais pourquoi ce parti est-il autorisé par le système démocratique ? »

F. C : La réponse est trop terrifiante.

L.D : Cette question reste ainsi minoritaire. J’ai eu l’occasion d’en parler avec des gens de bon sens qui sont d’accord avec l’idée de l’interdiction, mais l’appel est sourd.

Le panorama est biaisé à la racine. Le néolibéralisme rend impossible l’opération.

F.C : Complicité et cannibalisme.

L.D : Par lâcheté,opportunisme ou paresse, cette idée n’est pas accaparée par la dite « gauche » occidentale. Penser à créer un mouvement d’opinion de sens commun n’est pas prévu par cette bureaucratie pseudo humaniste.

archives1F.C : Ce n’est prévu nulle part, il y a eu un travail de lame de fond, un travail de longue haleine qui comme le soulignait Octavie remonte aux années quatre-vingts dans sa mise en lumière et qui descend à juin 1968. Le travail de sape a commencé avec le montage technique des images d’archives des rues en flammes. Des images cadrées de manière sauvage qui n’avaient jamais été montées et qui le furent en 1971 pour la télévision, dans le but de refaire l’histoire des luttes. Il fallait renvoyer une image idéaliste, naïve et niaise de la tentative de révolution que fut mai soixante-huit. Depuis, le camouflage du sang est devenu normal, transparent, intégré dans l’imaginaire collectif, déformé par la dialectique de l’institution mémorielle bourgeoise. Il fallait une méthode aussi lisse que le montage filmique pour amputer l’histoire des rages.

À partir du moment où il a « fallu » donner forme à des images brutes qui parlaient d’elles-mêmes on les a censurées. C’est très grave.

O. D : Il en va de toute une conception de l’Histoire depuis sa sombre mise en perspective. Si le montage des images posait, comme tu le dis un problème dialectico-historique, aujourd’hui ces images montées, mutilées sont colorisées pour le XXIe siècle

Après avoir décadré l’Histoire elle est repeinte. Les institutions la refondent pour leur système mémoriel avec du verni et des approximations incroyables. Pour exemple, pour illustrer un événement de 1915 la télévision comme le cinéma n’hésite pas à piocher dans les archives de 1917, sur un autre territoire. Le public n’y voit que du feu. À part les experts de l’image d’archive, le point de vue du « spécialiste », personne ne peut démontrer la manipulation historiographique. C’est donc de plus en plus grave. Si l’uniforme ou le territoire n’est pas le même, le plan est intégré quand même la toile se fond dans le décor d’une manipulation toujours plus idéalisée, « pastellisée » de l’Histoire.

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Apocalypse 2, la 1re Guerre mondiale, Daniel Costelle et Isabelle Clarke

Une vedette recouvrera d’une voix rassurante l’écorchement de la mémoire des images. Ces objets seront distribués à des collégiens et sur les chaînes publiques. C’est terrible… L’hyperréalisme assassine le réel. En trichant sur du détail on peut trahir le sens même d’une guerre. C’est une autre façon de faire mentir la mémoire populaire dont tu parlais. On glisse des images de juin dans le film d’octobre.

F.C : L’ignorance a partie liée à ce système éducatif et mémoriel qui se mord la queue.

L.D : Constater qu’on fait face à des milliers de jeunes gens d’une vingtaine d’années qui ignorent leur passé social et historique est profondément désarmant. Nous en parlions déjà l’année dernière. Une très grande partie des étudiants français ne maîtrisent pas du tout l’histoire universelle basique. Il est nécessaire de leur apprendre que Bonaparte fut très important du point de vue de la modernité du droit. Cela résonne pourtant précisément avec notre actualité. Ce droit a été codifié. C’est essentiel comme donnée pour le secteur pénal et le Code civil qui nous coordonne aujourd’hui encore. Une jeunesse qui ignore de tels éléments est ultra-vulnérable. Pour ma part j’ai appris ça gamin, à l’école. C’était logique comme donnée historique, une base.

Notre actualité est accablante. À l’étranger on perçoit très bien la France et son système scolaire. Si on fouille un peu, si on retrouve les victimes des réformes on constate le désastre. Chaque gouvernement y va de sa petite réforme, mais aucune n’est innocente sur le plan historiographique. Tout est fonctionnel sur le long terme. On finit par constater qu’il n’y a plus de mémoire parce qu’il n’y aurait plus d’Histoire. La jeunesse étudie des moitiés de programme. Pourtant ces mêmes élèves sont les premiers à être surpris positivement lorsqu’ils apprennent enfin quelque chose. Le cheminement historique est un château de cartes, fragile, passionnant et logique.

F.C : Il n’y a pas plus matériel et concret que l’Histoire.

L.D : Oui et on doit saisir cette matérialité et en conséquence l’assumer comme quelque chose qui nous appartient en tant que genre humain.

O.D : Macron est comparé à Napoléon par les médias de masse, c’est drôle que tu en parles justement. Ils font de sa jeunesse et de son audace un signe de gémellité historique.

L.D : Ce n’est pas une exception française. On a déjà vu un cas similaire en Espagne en 1982, Felipe Gonzalez, un social démocrate néolibéral est devenu premier ministre à l’âge de trente-neuf ans. Il a gouverné pendant quatorze ans. Il a terminé ses mandats à l’âge de cinquante-trois ans. Ce n’est pas si exceptionnel que ça dans les faits en Europe.

F.C : Ce qui importe c’est le pourquoi de ce non événement médiatique. Derrière Macron n’y at-il pas l’idée du jeune entrepreneur dynamique qui va dynamiter le pays ? De Trump à Macron, il y a un point commun intriguant ; on a affaire à des businessmen. En France de l’hyperaction sarkoziste surmédiatisée à cette « non-forme » macronnienne, une partie de l’électorat en est venue à souhaiter donner les clefs du pouvoir à des « startupeurs », des « tapistes ».

L.P : Bien sûr, Macron est presque le fils direct d’un Tapie. C’est un héritier du « tapisme ». C’est-à-dire un entrepreneur néolibéral qui ne veut pas des règles. Un entrepreneur obnubilé par son seul succès individuel en dépit et aux dépens de la civilisation et de l’Histoire. Un individu qui ne se soucie pas du fait que la société dans laquelle il travaille est une société de conflits, faite de problèmes sérieux du point de vue de la misère, des guerres en jeu, de l’état et de « l’exception du besoin » comme j’aime l’appeler. Le damoiseau Macron est une synthèse de cette conception égocentrique du monde et de l’altérité. Il est cet entrepreneur qui se fout complètement de son environnement. Dimanche nous avons assisté au triomphe de cette sous-classe qui veut simplement commander pour avoir gagné. Un point c’est tout. Peu importe la dynamique qui nous tire vers le bas et nous renvoie au XIXe. Peu importe pour ce type d’opportuniste, le but c’est la victoire à tout prix.

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C’est l’arrivisme le plus exacerbé ou l’arrivisme comme modèle néolibéral du point de vue des entrepreneurs. C’est le néolibéralisme achevé. Avec ce type de personnalité le système croit pouvoir fonctionner sans problèmes. Ce type d’entrepreneur a parfois besoin des politiques, disons, d’une politique à son service.

C’est dément.

Ce n’est plus seulement le pouvoir de l’argent mais le pouvoir politique qui est en jeu ici, à travers une hiérarchisation. Au sommet on trouve le « tapisme ». En dessous, il y a les politiciens, plus bas encore l’électorat. C’est une pyramide qu’on a déjà vue à l’œuvre en Italie avec Berlusconi. À la seule différence que lui n’était pas un jeune de trente-neuf ans mais il incarnait le « tapisme » et on a bien vu ce qu’il a fait de son pays : un bordel à ciel ouvert. Ce système a fait de la liberté une immigrée permanente.

C’est triste car la France a été un pays qui dans plusieurs domaines était un modèle pour l’international.

F.C : Et est-ce qu’avec le développement des réseaux sociaux il n’y a pas eu une impression de « sur-liberté » hyper-individualisée et surmédiatisée qui a favorisé ce terrain gissant, ce glissement de terrain ?

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Schock Corridor, Samuel Fuller, 1963

L.D : Bien sûr, chacun a l’impression d’être libre sans avoir la capacité de voir qu’il reste un opprimé total, qu’il est tout sauf libre.

C’est l’asile de Schock Corridor. C’est un piège, si on ne les utilise pas de façon très correcte. On a bien vu comment les réseaux pouvaient modeler l’opinion politico-sociale. Il y a des gens qui digèrent directement au premier coup d’œil.

C’est l’autel des donneurs de leçons. Trump a joué cette carte-là à fond.

Le réseau est le lieu fictif de la certitude autorisée. C’est ni émancipatoire, ni synonyme d’autodétermination. Tout est télécommandé. Il faut savoir s’en méfier.

Sans exagérer, ce contexte fait penser à mille neuf cent trente-trois. Il y a eu des noyaux de résistance mais tellement réduits qu’ils n’ont pas pu empêcher l’avènement du bourreau et de la tragédie. Le consensus était trop fort. Il faut le dire, le peuple allemand était coupable de son devenir.

Pour revenir en France, ce que je trouve faux et illusoire, c’est le discours qui consiste à dire, je ne suis pas macronniste mais j’ai voté Contre… Le Pen. C’est une illusion de positivisme.

Il y a un manque évident de recul, très difficile à faire prendre. Mais quand on donne sa voix à une opposition illusoire, il faut s’attendre au pire. On signe un chèque en blanc. C’est logique. On se rend complice d’une catastrophe que l’on sent venir. C’est de l’onanisme, une rhétorique complètement loufoque qui ne mène nulle part au mieux, à la catastrophe, au pire.

Et dans tout ça on ne comptabilise pas les étrangers, les votes blancs, et les abstentionnistes.

Elle est là l’arnaque.

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Propos recueillis le 8 mai 2017 à Paris.

 

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