À la folie, Le spectre disparaît en criant : Souviens-toi !

Un homme chasse des insectes imaginaires à coups de tatanes sur les murs pâles du dortoir : « Meurs ! » hurle-t-il sans écho, passant lentement de lit en lit, écrasant parfois ses camarades endormis, interdis ou oubliés. Alors que la caméra s’est rapprochée d’un de ces lits de métal où parfois ils dorment à deux, un des internés, presque entièrement sous sa couette, tourne légèrement sa tête vers le réalisateur et lui adresse une simple phrase :

« Rester enfermé trop longtemps ici peut faire de toi un malade mental… Un vrai je veux dire ».

Cette phrase est loin d’être anodine et vient à propos pour relativiser la frénésie visible de ce personnage. « Méfions-nous de l’image » dit-elle en substance, car la folie visible n’est pas sans causes, ces hommes ne sont pas fous : ils le sont devenus.

Ce long film de près de 4 heures, tourné durant quelques mois dans un hôpital psychiatrique du Yunnan, a l’originalité de présenter les patients dans une continuité d’espace et de temps. Et par continuité, nous devons entendre dans leurs « parcours ». D’un point A à un point B, l’homme enfermé avance pourtant. De la chambre à la salle des douches, de la chambre à la salle télé, de la grille d’entrée au lavabo, l’interné suit un déplacement précis, répétitif. Le déplacement fait office de lutte contre la folie pour les derniers internés, et, machinalement, devient la première et dernière occupation pour les aînés. Les longs plans séquences permettent de suivre ces hommes qui hantent les lieux du dernier étage de l’établissement, formes molles, livrés à eux-mêmes, abrutis par les médicaments, trainants leurs pieds nus sur la coursive carrée qui fait le tour du bâtiment et qui donne sur l’intérieur : les étages des femmes, les salles des docteurs et une cours pas franchement engageante. « Tu vas où ? » demande une femme de l’étage inférieur à son amant, enfermé au-dessus, « Nulle part » répond-il. Car il semble que s’engager la nuit dans ce couloir qui fait le tour du bâtiment revient à entrer dans le passage vers l’oubli. L’hôpital est ouvert sur lui-même et cette coursive, où l’on passe la plus grande majorité du film, devient le lieu de la disparition. Par symétrie, regarder en face ne donne à voir qu’un reflet, la personne qui regarde en moins.

wbing

Revenons à Wiseman, Titicues Folies, un film où les fous sont accablés par la frontalité des images qui les représentent, une folie qui naît aussi de l’exclusion par l’équipe soignante et, par déduction, de la société politique étatsunienne. Là où Wiseman flirtait avec une monstration brute et difficilement supportable pour dénoncer un système, là où le cinéaste américain exclut pour mieux dénoncer, Wang Bing intègre les fous de cet hôpital dans un tout. Le cœur du problème chinois est autre : il n’est pas celui de l’exclusion mais bien celui de l’inclusion. L’extérieur, si l’on peut le résumer ainsi, la société chinoise, si tant est que ça est un sens, inclut en conscience ces conditions d’enfermement. Ainsi la séquence assez longue de la sortie provisoire d’un détenu n’ouvre pas le film sur l’extérieur. Bien au contraire, le jeune homme reste enfermé dans un parcours imaginaire, où l’on se déplace d’un point A à un point B sans autre dessein qu’avancer. Et lorsqu’il passe devant la maison de ses parents, sa mère l’interpelle : « Tu vas où ? », « Nulle part » répond-il. Et bien qu’il ne tourne pas en rond, il disparaît néanmoins à son tour dans l’ombre de la ville.

Avant cela, l’extérieur n’apparaît pas comme étant un lieu différent et invisible. Certaines images montrent, en arrière-plan, les quelques immeubles qui, par leur hauteur, dessinent l’horizon ; même béton sale et gris, mêmes lumières blafardes à travers les fenêtres. Le soir du nouvel an, les bruits de fêtes sont autant d’explosions qui pourraient surgir aussi des lourdes portes des dortoirs. De même, les visites fréquentes de la femme d’un des détenus ne sont pas les représentations du dehors au dedans, la jeune femme apporte plutôt un autre aspect de la misère : le cours des patates est en hausse et c’est déjà difficile pour elle d’en acheter suffisamment, trouver des vêtements propres semble un véritable défi, etc. Les peu de personnes extérieures visibles à l’écran sont le reflet de celles à l’intérieur mais comme au début de leurs parcours vers l’oubli.

La marche, comme lutte puis comme errance, voilà à quoi se résume le parcours de chacun des internés. Marcher, se déplacer, un procédé inéluctable qui les pousse à changer de lit, à planifier leur enfermement dans un mouvement continu. Se lever, se recoucher, se lever de nouveau, pisser contre un mur, au pied d’un lit, marcher vers les douches, boire, marcher vers les chambres, se recoucher, aller vers la grille, revenir, prendre ses pilules, marcher vers le lit et disparaître sous les couettes, seul ou à deux. « Tu crois que les hommes deviennent fantômes quand ils meurent ? » demande justement à la fin du film un jeune homme qui enlace un ami rencontré entre ces murs…Wang Bing les a déjà transformés, eux qui traversent le film, ne devenant plus que les fantômes d’eux-mêmes.

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