Abus de Faiblesse, La violence Inextinguible du Chéquier

La séquence d’ouverture de ce nouveau long-métrage de Catherine Breillat nous annonce d’emblée un de ses motifs récurrents : le lit aux draps blancs, celui qui recouvre la moitié du corps de Maud (Isabelle Huppert en double à la fois mimétique et transfiguré de la cinéaste-romancière) comme pour annoncer son infirmité, (elle n’est que « la moitié d’un cadavre », dira-t-elle au détour d’une réplique). Le lit dans Abus de faiblesse met en valeur le corps en souffrance, dont le cœur bat la chamade (inscription sonore ample du rythme cardiaque dès le premier plan), le sujet filmé épousant alors l’horizontalité du champ durant une majeure partie du film. En effet, de nombreuses scènes sont consacrées à Maud couchée et interrompue, mise en action, par Vilko, joué par un Kool Shen parfaitement froid. Catherine Breillat adopte également un certain « naturalisme » qui la rapproche du travail de reconstitution historique    d’ Une vieille maîtresse  (2007), dont elle reprend cette photographie froide, et plus particulièrement cette dominante de blanc qui, là où elle se matérialisait au travers de la peau laiteuse des libertins, se diffuse ici sur les murs stérilisés de l’hôpital et du décorum bourgeois. Ce « naturalisme » peut se déceler dans le registre de langue employé par deux personnages décrits dans leurs classes sociales respectives mais dérégulées par leur relation d’altérité (réplique finale de Maud : « C’est moi mais ce n’est pas moi. » : effets de reprises et de bafouillages tout au long du texte). La cinéaste se détache du registre métaphorique et littéraire de certaines de ses œuvres précédentes. Je pense notamment à Anatomie de l’enfer (2002), un long-métrage qui a pu lui valoir lors de sa sortie de virulents avis de la part d’une majeure partie des journalistes de cinéma (les qualifier de critiques serait leur accorder trop de prestige), visant le ton professoral qu’elle aurait privilégiée. A ce titre, je vous invite à lire son très intéressant texte paru dans le      n°50 de Trafic : Qu’est-ce que le cinéma ?, s’intitulant De l’importance d’être haï. Il n’y a dans cet Abus de faiblesse aucun déplacement sémantique propre à interroger le thème central de son œuvre qu’est le rapport hommes/femme à la lumière du sexe, grande source inépuisable de tabous à transgresser ou non, mais une entrée en matière directe et crue au sein même d’une nouvelle forme de lutte plutôt inédite chez Catherine Breillat qu’est la lutte des classes, celle d’une femme cultivée enclose par son immense bibliothèque et d’un homme de la rue rusé (le choix du rappeur Kool Shen est parfaitement adapté) dont la trajectoire oscille, tel un animal sauvage en filature, sans arrêt devant la porte pour y entrer ou pour y sortir, grimpant sur les étagères de la bibliothèque ou scrutant son environnement de chasse, élément intrusif qui n’apparaît parfois dans le plan qu’à travers un discret mouvement de caméra qui suit la marche fébrile de Maud.

Abus de faiblesse (Sédition)4Abus de faiblesse est singulier dans la mesure où il s’agit de l’adaptation du vécu de Catherine Breillat, qui est lui-même retranscrit premièrement dans un livre co-écrit avec Jean-François Kervéan. La trame principale du film tient sur le fantasme de cinéma inscrit au sein même du film mis en scène, qui se nourrit d’une fascination bourgeoise et romantique pour les délinquants, les écorchés vifs, dont l’addiction à l’argent n’a d’égale que le mythe du bad boy auto-entrepreneur qu’entretiennent les médias mainstream (la première apparition de Vilko se fait à la télévision). L’attirance qu’éprouve Maud envers ce mythe ne se fabrique non pas par une image projetée mais diffusée (le tube cathodique télévisuel) de l’arnaqueur, faisant fi de ses motivations plus que douteuses dès le départ (deux trois répliques cinglantes de Vilko à son égard sont assez claires pour la prévenir d’avance), ce qui me pousse à m’interroger sur le plaisir du personnage principal à se faire abuser dans une forme de masochisme désincarné qui interloque même l’abuseur (« Mais tu ne t’émeus de rien toi ! » Lui dit-il à plusieurs reprises). Malgré la mise en scène clinique adoptée par Catherine Breillat, Abus de faiblesse me fait entretenir une relation d’empathie avec le personnage de Maud, ce qui est probablement dû au fait que l’animalité à peine touchante de Vilko nous fait opérer un transfert d’humanité envers un personnage principal à la fois agaçant et touchant dans sa nudité psychique sans failles (de nombreux tableaux de nus figurent à l’arrière-plan de l’univers de Maud, jusqu’aux photographies érotiques nippones en noir-et-blanc posées sur la table). Le spectateur pourrait se tenir devant l’énième portrait d’une femme souveraine dans son mystère face à l’homme sans secrets, où il s’agirait de délivrer une fois de plus une vulgate féministe sans surprises à la lumière du formatage ambiant, mais Catherine Breillat, qui a pu déclarer par ailleurs être elle-même agacée d’être étiquetée de la sorte, ne tombe jamais dans ce jeu-là, ce qui est tout à son honneur et ce qui rend son long-métrage plus juste, plus ouvert aux interprétations (pourquoi s’est-elle laissée faire ainsi ?), plus enclin aux possibles. A propos de violence et de mise à nu, nous sommes loin du surlignage boursoufflé et binaire d’un 12 Years A Slave, où la moindre déchirure de corps s’extériorise outrancièrement sous le regard complaisant du mythologue en herbe Steve McQueen. Ce qui force d’autant plus une singulière attention est que la cinéaste nous livre sa propre expérience de la souffrance qui n’est jamais explicitée, toujours à la lisière de la fascination pour le personnage violent de Vilko déjà pré-matérialisé en scénario de film au sein même du film. J’en tiens rigueur à la très belle séquence de rencontre entre les deux personnages, où Maud narre à Vilko la romance sanglante d’une star violentée par un sous-prolétaire dans un espace clos immaculé où le sang ferait office de peinture. Cette double articulation qui tente de s’affranchir de la frontière de croyance qu’est le 4ème mur se maintient jusque dans le discret regard-caméra de Maud dans le dernier plan du long-métrage. La violence physique dans ce film est toujours de l’ordre du fantasme, comme amplement désiré par le corps paralysé en quête de franchissements, se matérialisant plutôt dans l’extrême violence des chèques signés à profusion et dans les mensonges à peine dissimulés de Vilko, dont le jeu mécanique de Kool Shen pour prétexter ces emprunts mirobolants est d’une cohérence notable.

Abus de faiblesse (Sédition)3

Avec Abus de faiblesse, Catherine Breillat surprend agréablement dans la mesure où la nature très intime de ce fait retranscrit ne s’inscrit jamais dans la victimisation éhontée. La cinéaste déplace même le schéma sexuel basique (aucune relation sexuelle ne s’établit entre les deux corps) pour le diriger vers un autre type d’érotisation non charnelle, celui de la fascination cérébrale et opaque d’un corps partiel envers un corps entier et glouton, avide d’argent. Et lorsqu’un film parvient indirectement à sonder ce qui fait actuellement rage dans nos sociétés sans que celui-ci ne soit par ailleurs clairement désigné, je sors ainsi du cinéma avec un peu plus de confiance, sans cette impression désagréable d’avoir été victime une fois de plus d’un abus de faiblesse.

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