Anatomie de l’Enfer, Du nu artistique au nu maïeutique

Le maniérisme qui conduit Anatomie de l’Enfer est ce même maniérisme qui émane du personnage féminin.

Si les films de Catherine Breillat n’ont rien de chaleureux, Anatomie de l’Enfer est absolument rebutant. Cette donnée a priori péjorative lui confère pourtant une cohérence louable : le film fonctionne exactement comme le personnage féminin, en s’exhibant par les endroits les plus laids. La cinéaste déploie le thème de la gémellité en plusieurs strates suivant son aphorisme “le beau et le laid sont frères jumeaux”. Inséparables, l’envers de la beauté, c’est la laideur. Derrière le sculptural Rocco Siffredi frétille la pulsion scopique du spectateur lui-même et en Amira Casar se concentre en fait le film dans son entière indécence. Mais Anatomie de l’Enfer, dixième film de Catherine Breillat, évoque aussi les thèmes obsessionnels de la cinéaste dans une abjection qui ne s’excuse jamais d’être là.  Le cinéma de Catherine Breillat s’expose de part en part sans retenue et jouit bruyamment. Paradoxalement, il n’est pas obscène que par sa nudité et sa frontalité, il l’est aussi par sa coquetterie immodérée. Répliques aux relents abusivement littéraires et voix off surannée trouvent leur équivalence visuelle dans un plan particulièrement éprouvant : lorsqu’Amira Casar voit ses orifices intimes grimés au rouge à lèvres. C’est l’obscénité même enrobée d’artifices grotesques. Le maquillage n’est plus ornement mais devient vulgaire, comme le sont la voix off et le découpage de l’œuvre en quatre parties. Cette cohérence dans l’exubérance fait du personnage d’Amira Casar la personnification du film lui même, son incarnation. Le personnage féminin accueille son invité pour la 2ème nuit en robe du soir, coiffée, apprêtée,mais on sait d’emblée toute la monstruosité à l’œuvre sous l’apparat : c’est par l’évocation de cet envers là que commence le film et par là qu’il se développera.

Beauté diaphane, pas lents, gestes ritualisés… Le maniérisme qui conduit Anatomie de l’Enfer est ce même maniérisme qui émane du personnage féminin. Et lorsqu’Amira Casar écarte les cuisses, la poésie contrôlée s’efface au profit d’une giclée de fluide corporel, d’autant plus belle qu’elle contient sa part d’arbitraire. Obscénité au naturel, hasardeuse et sauvage. L’origine du monde est entre la beauté du symbole et le vertige de la béance, suintante et répugnante. Gémellité du beau et du laid, encore et toujours. Et curieusement, ce n’est qu’après avoir maquillé les orifices de la femme que l’homme consent à y pénétrer.

Lorsque la caméra se rapproche d’Amira Casar maquillée, on s’aperçoit que le rouge à lèvres mal mis par l’homme la fait ressembler au Joker de Batman. Le sourire de la femme est feint, un piège pour inviter l’ennemi à remplir les béances d’en bas. Car c’est ainsi que sont les relations entre les deux sexes chez Breillat. La femme est le gouffre ennemi de l’homme. Béance vertigineuse, le sexe féminin chez la cinéaste semble n’exister que pour être comblé, envahi, rempli. Et pourtant, tout n’est pas opposition entre l’homme et la femme. A l’image de cette scène où Rocco Siffredi étanche l’écoulement des menstruations avec son sexe, il y a complétude et hostilité tout en même temps, dans une connivence inexplicable. Là est le mystère des obsessions de Breillat : attraction et répulsion opèrent de concert jusqu’au malaise.

Rocco Siffredi est cet homme qui regarde la femme sous toutes les coutures, par l’envers d’un miroir couvert de crasse. Anatomie de l’Enfer est une éprouvante dissection morale des rapports entre l’homme et la femme, une totale destruction du mythe féminin par les femmes elles-mêmes. Breillat et Casar se lancent en synergie dans une mission suicide de l’image de leur propre communauté. Le sexe féminin se fait ennemi, monstre science-fictionnel grâce à l’intervention de gros plan frontaux, garantis sans effets spéciaux. L’abjection et l’obscénité frontales désarment, mais Breillat questionne par cette méthode l’art lui même : qu’est- ce qui est montrable et qu’est-ce qui ne l’est pas? La majorité des plans sont construits comme des tableaux. La cinéaste ne s’en cache pas lorsqu’elle annonce avoir voulu filmer Amira Casar comme une odalisque. Tout comme l’envers de la femme, ce film montre l’envers de la beauté, son frère jumeau, la banale laideur. Le sexe féminin n’est plus qu’un oisillon “encore mouillé de l’œuf”, évoquant à la fois la fragilité et paradoxalement le pouvoir fertile de la femme. Et comme ce petit garçon qui finit par exploser l’oisillon sous le poids de ses chaussures, Breillat éclate la beauté féminine jusqu’à en montrer les travers intérieurs dans toute leur vérité, donc tout leur inestéthisme. Breillat se place en iconoclaste au risque de tuer le désir de procréation dans l’œuf, non dans un plaisir sadique mais pour l’amour de la vérité. Le personnage d’Amira Casar veut être regardé par là où elle n’est pas regardable… Ce qui pose, dans le contexte filmique, la question suivante: Existe-t-il des endroits, des objets, des réalités, qui ne seraient pas filmables?

Le dixième film de Catherine Breillat devrait, en fait, s’appeler “Anatomie de l’envers”. Il répond aux œuvres picturales épurées et timides, représentants des femmes à la peau laiteuses qui, en prenant des poses farouches, cachent tout le caractère abyssal de leur sexe et toute la complexité du désir sexuel. Ce que certains nomment pudeur, Breillat le nomme mensonge. En 1866, Gustave Courbet déplace les conventions de la beauté avec son Origine du monde. Catherine Breillat, un siècle et demi plus tard, les explose littéralement : le beau n’est plus dans l’artifice et le masqué. Le beau est dans la vérité. L’artifice n’a sa place chez Breillat que pour mettre en exergue sa propre vacuité et par là même les imperfections monstrueuses des corps que l’on désire pourtant. Tout en adoptant les mêmes cadres et la même esthétique sobre que la peinture qu’elle chérit et dont elle s’inspire, Breillat n’hésite pas à écarter les cuisses de ses modèles pour assister, caméra en main, à la naissance douloureuse du jumeau maléfique de la beauté.

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