Apocalypse, Histoire et démagogie

Qui aujourd’hui n’a pas entendu dire qu’il y a cent ans avait lieu la Première Guerre mondiale ? Devoir de mémoire et transmission des expériences oblige : le poilu est à l’honneur à l’école et à la télé comme la femme le 8 mars, le malade du sida en décembre ou le myopathe au Téléthon. C’est donc une autre machine de guerre qui s’est lancée : celle des images. Depuis longtemps déjà, on sait combien il est difficile pour l’État de faire avec l’histoire du cinéma, entretenant avec le noir et blanc un rapport folklorique et portant sur le film muet un regard joyeusement caverneux ; l’institution détruit sciemment un certain rapport que nous devrions maintenir avec l’Histoire, celle des images étant intrinsèquement liées à celle des hommes.  C’est le sujet de l’excellent bouquin de Sylvie Lindeperg, La voie des images. L’auteure y réfléchit, entre autres, et notamment lors d’un entretien passionnant avec Jean-Louis Comolli, le comment de « l’hyperréalisme », laissant au lecteur le soin de dessiner le pourquoi.

Cet hyperréalisme est le prétexte d’un surplus de vérité qui atteste l’altération de l’histoire : l’émotion des petits drames de Gad Elmaleh dans La Rafle de Rose Bosch, ou la colorisation des images d’archives par Clarke et Costelle dans Apocalypse, Seconde Guerre mondiale participent de cette opération aussi démagogique que tyrannique. De la démagogie il va en falloir pour intéresser des collégiens de 2014 à cette vieille guerre de baïonnettes qui manque indéniablement de charme. Le défilement des images d’archives est jugé trop rapide pour ces adeptes du slow-motion et la durée des plans trop longue si on la compare au dernier Michael Bay. Bref, il fallait une entreprise au moins aussi soumise à la commande télévisuelle, sinon aussi fordiste que Clarke et Costelle, pour s’atteler à cette tache institutionnelle et dite éducative :  la « blockbusterisation » d’images qui, elles aussi, fêtent tristement leurs cent ans.

Apocalypse

La bataille ne se joue évidemment pas dans les tranchées, ni même dans le champ de l’Histoire. Elle nous concerne aujourd’hui. Comme toujours lorsqu’on représente un moment historique, le « pourquoi maintenant ?» doit nous interpeller. En diffusant ce type de programme à des adolescents, on fabrique un certain rapport aux images historiques. Sous couvert d’un prétexte éducatif démagogique qui rend recevable la démarche de Clarke et Costelle, et de son armée de collabos du service archives, se dessine l’appauvrissement volontaire de tout ce que l’homme entretien avec son Histoire. Le champ des représentations est un des vecteurs de l’idéologie. On se souvient à ce propos de ce qu’a dit Foucault de cet appareil d’État. Posons-nous la question, travaillons-la de l’intérieur d’un téléfilm comme Apocalypse, qui ne se vend pas comme un docu-fiction mais comme un état de fait. Jean-Louis Comolli répond à Sylvie Lindeperg : « Si service public il y a, le premier geste devrait en être de rejeter l’argument des démagogues, de refuser que l’accès à l’histoire se paye du triomphe de l’imposture. Question de morale publique, c’est à dire de dignité politique. Mépris, cynisme et démagogie sont devenus une sorte de trinité postmoderne. Je propose de renverser un instant la perspective : et s’il s’agissait dans ce service public de conformer les attentes et les goûts des plus nombreux téléspectateurs, de les former donc à la médiocrité, de les habituer à l’abandon de toute exigence quant à la forme des formes, de fabriquer ainsi une indifférence publique au soucis d’authenticité ? Pour préparer quoi, ensemencer quel terrain ? ».

Isabelle Clarke et Daniel Costelle sont deux vieux assez antipathiques qui présentent leurs films avec une voix très basse et sur un ton à peine moins condescendant que geignard. Ils vendent pourtant des images chocs et se targuent dans le même mouvement d’avoir rendu aux films d’archives ce qu’ils n’ont jamais eu, et encore moins demandés. Avait-on pu voir avec le Führer en couleurs un Hitler plus vrai que nature ? Plus proche de nous ? Les questions étaient déjà nombreuses et douteuses, mais le paternalisme de l’entreprise avait pris : le film est entré a l’Éducation nationale. Attention, si on s’est battu à la récréation on est puni ; privé de voir le film. La sanction risque de faire encore plus mal cette année. Clarke et Costelle ont mis les bouchées doubles avec Apocalypse, Première Guerre mondiale. La couleur vient défigurer l’Histoire, les tympans en prennent un sacré coup. Spielberg et son débarquement en Normandie n’ont qu’à bien se tenir. Après avoir rendu aveugles les images, Clarke et Costelle les rendent sourdes. Je ne saurais que trop renvoyer à l’ouvrage de Sylvie Lindeperg dont le titre en dit tant sur sa démarche historienne, analysant comment Apocalypse fait muter le rapport entretenu avec l’Histoire. « Pour l’équipe d’Apocalypse, il ne s’agit donc plus d’être spectateur devant l’image, des citoyens devant l’Histoire, c’est à dire d’en hériter dans un rapport complexe de distance et de proximité, de rupture et de continuité, de familiarité et d’étrangeté ; il s’agit d’être immergé dans l’image et dans le son, absorbé dans le spectacle total de l’Histoire, de revivre le passé comme si et même mieux que si nous y étions. ».

Gueule casséeAvec cette nouvelle série sur la Première Guerre mondiale, on est dans la démonstration de force de ce qu’analyse Sylvie Lindeperg. Le désir profond de l’entreprise est de mettre le téléspectateur dans les tranchées, entre les cadavres et les rats, dans les trous, les crevasses et sous les obus. Tout ce dispositif influence un montage narratif, aussi pauvre que dangereux. Poursuivants et poursuivis n’appartiennent plus au même registre d’images, ils ne sont plus les éléments témoignant d’une bataille, d’un espace et d’un temps historique, mais les corps prétextes de la dramaturgie. Clarke et Costelle les font sortir de l’Histoire pour en fabriquer une plus petite, plus accessible, mais qui ne renseigne plus rien. On assiste sur le plan historiographique à un désastre. L’enchaînement des champs/contre-champs soumis à la loi de la fiction oblige le monteur à combler les béances. Ainsi rien ne nous dit que ce soldat qui tire a tué celui qui tombe dans le plan suivant. D’ailleurs ces deux hommes étaient-ils sur le même champ de bataille ? Était-ce la même année ? Ces questions, Apocalypse ne les pose même pas et pourtant on peut en être sûr : la logique de ces films n’est pas l’histoire mais le drame. Ces vieillards ne reculent devant rien : ils ont fait appel à Kassovitz ; le cinéaste loupé des années 90, lequel commente les images d’une voix sombre et sur un ton d’une risible gravité. « Dans les tranchées, les hommes vivent avec et comme des rats », explosions et expositions des gueules cassées en couleurs, en relief. Ce qui caractérise Apocalypse, c’est ce désir d’en jeter tout en faisant de sa dialectique un discours de vérité. On est en droit de se dire qu’il s’agit là d’une entreprise propagandiste. C’est tout de même fou cette affirmation de vérité universelle alors même que tout prouve que mentent les images et l’association des images. Pour conclure, reprenons à ce propos la citation qu’utilise Sylvie Lindeperg lorsqu’elle rappelle la remarque de François Niney : « Ce qui caractérise la propagande audiovisuelle, ce n’est pas de vouloir imposer son point de vue, c’est de vouloir faire croire qu’elle n’est pas un point de vue ni une opinion, mais la visible réalité des choses, la vérité de l’histoire elle-même en tant qu’elle apparaît à l’écran ».

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