AUDREY DANCE WITH ME – TWIN PEAKS, THE RETURN

« Le style est puissance isolante. »

Gabriele d’Annunzio

Twin Peaks, d’abord, c’est la bonté.

Malgré toutes les horreurs qui l’épouvantent depuis les bois, il faudrait avoir le cœur gorgé à ras-bord de Garmonbozia (cette substance bileuse, corn & cream from the black lodge) pour ne pas avoir eu envie de vivre à Twin Peaks à l’issue du visionnage des deux premières saisons de la série de David Lynch et Mark Frost. Quel spectateur n’a pas formulé ce rêve éveillé devant son écran ? C’est irrésistible : rien qu’une note de vibraphone et on crève d’envie d’y retourner. La chevaleresque courtoisie des agents du FBI qui visitent la ville et la tendresse des âmes qui la protègent, la grâce des admirables jeunes femmes qui font battre son cœur et tous ces personnages qui donnent toute sa beauté et son sens à la vie de Twin Peaks, le bras au feu on le jure, donneraient du sens à la nôtre.

Si ce sentiment parvient à s’emparer du spectateur, c’est que la série n’est pas qu’une machine à solliciter ses velléités d’enquêteur. Non Twin Peaks ne se résume pas à une enquête et, plus encore, Twin Peaks ne se résume pas à une série. Regarder Twin Peaks, comme l’a dit David Lynch, c’est faire l’expérience d’une façon d’être ; une façon d’être au rêve et élaborée sur la musique d’un mood ; un mood comme un style absolu qui pourrait, à quelques égards évoquer une vieille tradition de cour italienne : la sprezzatura.

La sprezzatura est un terme italien (consacrée par Baldassare Castiglione dans son ouvrage Le Livre du Courtisan) aussi intraduisible que celui de Garmonbozia. Pour le définir les dictionnaires parlent le plus souvent de franchise, d’aisance nonchalante et de manière pleine de négligence magistrale, quand certains, plus convaincus que les autres, parlent tout simplement d’art. Cependant c’est à Cristina Campo, auteure romaine et exégète – notamment des œuvres de Simone Weil et des Mille et une Nuits – qu’on doit, dans un texte intitulé Avec des Mains Légères, une des interprétations les plus éloquentes du terme (que sa personne à elle représentait déjà à merveille) : « La sprezzatura, dans ses aspects les plus ancrés dans le siècle, est certainement un des traits de caractère de l’aventurier : un tempérament mercuriel, ambigu, impondérable, où persiste néanmoins la semence de la grâce. […] c’est un rythme moral, c’est la musique d’une grâce intérieure : c’est le tempo, voudrais-je dire, dans lequel s’exprime la liberté parfaite d’un destin, inflexiblement mesurée pourtant par une ascèse cachée. » Dans les deux premières saisons cette ascèse cachée doit être observée, selon la logique de communication des loges, comme une pratique de transfiguration du réel en direction du rêve et, inversement, du rêve en direction du réel. C’est la manière d’enquêter de Dale Cooper, le tempo sur lequel danse Audrey Horne et la justesse infaillible des émotions qui nous sont transmises.

« God i love this music, isn’t too dreamy ? » Audrey, qui est certainement l’un des personnages les plus twin peaksiens de Twin Peaks, est, par là-même, toute entière à la sprezzatura. Sa danse, effectuée dans l’épisode 3 (quelques pas ont déjà été esquissés dans le bureau de son père dans le deuxième) de la première saison devant une Donna médusée par tant de style, donne toute la mesure de la série, celle de l’ascèse du rêve. Elle gouverne la première manière de la façon d’être conçue par Lynch et Frost comme celle de Lil la danseuse rouge à la rose bleue donnait auparavant la mesure de Fire Walk With Me – à la différence près que la danse d’Audrey ne s’adresse pas à l’enquêteur, mais au rêveur.

Louis-Ferdinand Céline, grand fan devant l’éternel des danseuses à l’étage desquelles il aimait se réfugier pour oublier l’atroce laideur du monde, clamait que « Les danseuses, les vraies, les nées, elles sont faites d’ondes pour ainsi dire !… » Ici, la virtuosité n’importe pas, seule la parfaite adaptation – l’ascèse cachée déterminée par la sprezzatura – à la mesure de l’onde compte. Audrey, les yeux fermés, flotte littéralement dans les ondes – elle est lente parce qu’elle est soumise à la pesanteur aquatique du rêve. Quand la modernité stroboscopique commande de se lâcher, de se sur-représenter, Audrey, elle, s’amarre à l’onde électrique du laisser-aller. Telle un derviche qui aurait troqué la giratoire pour l’ondulatoire et la vis pour la prise elle danse pour disparaître. Audrey s’affirme pour communier avec le mood général, pour ne plus faire qu’un avec lui. On songe alors – puisque sa danse exclut tout partenaire sinon celui qui doit l’interpréter – à la célèbre démonstration de Stéphane Mallarmé. Audrey Horne, de fait, est dans cette scène déterminante avant toute autre chose une femme qui danse : « la danseuse n’est pas une femme qui danse, pour ces motifs juxtaposés qu’elle n’est pas une femme, (…) et qu’elle ne danse pas, suggérant, par le prodige de raccourcis ou d’élans, avec une écriture corporelle ce qu’il faudrait de paragraphes en prose dialoguée autant que descriptive, pour exprimer. »

Le mood de la saison 3, lui, n’est pas contenu dans une danse. La sprezzatura s’est évanouie. Tandis qu’au fil des épisodes on cherche Audrey et un peu de bonté pour nous guider, on tombe sur des enfants pris d’un mal horrible, les visages ravagés par le cancer de Miguel Ferrer et Catherine Coulson et beaucoup trop de mentions in memory of à la fin de chaque générique. Les poteaux électriques qui élèvent l’âme d’un bambin fauché et ceux qui marchent sur toutes les highway à la suite d’Evil Coop, les générateurs géants dans le monde violet de la Withe Lodge et les plugs qui switchent les corps de Cooper et de Dougie, les hobos qui grésillent pleins de mauvaises ondes radios et les manifestations de Phillip Jeffries, le kilomètre 430 et, enfin, la bombe nucléaire qui éviscère les molécules du ciel : c’est l’électricité, partout, qui règne dorénavant. Le monde semble comme maintenu par elle, alimenté, comme branché directement sur l’inconscient du rêveur.

L’information tombe au début de l’épisode 14 : We are like the dreamer who dreams and then lives inside the dream… But who is the dreamer ?  C’est l’oracle Bellucci qui l’annonce en rêve à Gordon Cole – ou plutôt serait-ce en vrai qu’elle l’annonce à David Lynch lui-même ?

« Ladies and gentlemen, Audrey’s Dance » – la danse du rêve devient le rêve de la danse. Retrouver sa sprezzatura, que la réalité se plie à ce qui lui ferait le plus plaisir c’est quelque chose de trop beau pour être vrai pour une Audrey qu’on nous présente à la ramasse du récit et dans la plus parfaite détresse. Que le speaker du Roadhouse invoque le vieux motif de sa danse ne tient pas. Et le truc cloche de telle sorte que ce ne semble pas être véritablement Audrey qui danse mais plus Sherilyn Fenn qui reprendrait alors son meilleur rôle comme Eddie Vedder, plus tôt, en première partie, apparaissait sous sa véritable identité. C’est le deuxième véritable indice – après le rêve belluccien de Gordon – de la présence d’une faille, de quelque chose qui vérole ce que l’on voit. Le rêve du reboot de Twin Peaks a tourné au cauchemar. La danse d’Audrey, interrompu par le surgissement de la violence, ne relève plus que d’un mood mort. Et puis cette cruelle ironie du sort qui dit tout : C’est Charlie, cet avorton dont le rôle ressemble à s’y méprendre à celui des gnomes qui, dans les toiles de Balthus tiennent recluses dans des chambres de manoirs cossus de lascives jeunes filles, qui est son seul et unique secours. La loose boueuse. Ce rêve, décidément, est invivable. On ne peut que vouloir en sortir en courant. Audrey est exaucée avant que la panique l’envahisse tout à fait. Comme expulsée en dehors du Roadhouse Land (un convenience store alternatif), réveillée par un puissant bruissement électrique, la grande prêtresse de l’ascèse du rêve se retrouve capitonnée dans un espace blanc clinique, démaquillée devant un miroir (on ne danse jamais seul que devant un miroir). On se souvient alors de la Girl in Accident que jouait Sherilyn Fenn dans Wild at Heart, de son crâne défoncé, du sang qui en gicle et surtout à sa façon dansante d’évoluer sur le fil de l’agonie (label like a broken doll, comme Lynch l’a également suggéré à Laura Harring, sa deuxième accidentée) comme pour bien maculer d’un peu de sordide réalité le conte de fée rêvé.

On se rend vite à l’évidence. Après une dizaine d’épisodes passés en dormition dans la vie de Dougie, le retour de Dale Cooper, le vrai – « I am The FBI » et Twin Peaks Theme pour nos larmes aux yeux – ne durera que quelques minutes. Déjà l’épisode 17 expédie les retrouvailles – à peine avaient-elles vraiment commencé que Dale entamait déjà sa disparition (et avec elle, celle de sa sprezzatura sprezzatura qui chez lui prend autant la forme d’une infinie bonté que du zen) et annonçait, avec une voix du tréfonds des loges particulièrement perturbante : We live inside a  dream. A partir de là l’épisode 18, pour le spectateur, se fera « fingers down the throat of love » (Nick Cave). C’est un final qui évanouit tout espoir. Le retour promis par le sous-titre de la troisième saison n’a, de fait, jamais été celui de Dale Cooper à Twin Peaks, mais celui de Dale Cooper dans la substance même du Twin Peaks de nos rêves. En annulant le cauchemar de la mort de Laura, Dale est parvenu à annihiler notre rêve de revoir Twin Peaks, toute sa bonté et toute sa sprezzatura intactes. Jusqu’au récit lui-même, c’est la découverte terrible que notre rêve du Twin Peaks des deux premières saisons en était bien un. Il ne reste alors à Dale, (re)devenu Richard, plus que la réalité pour finir de résoudre le spectateur. On redescend avec lui, obligé de constater tout ce qu’on savait déjà depuis le début – qui a vu ailleurs Sheryl Lee sait que Laura Palmer n’est pas morte, qui a suivi Sherilyn Fenn sait qu’elle n’a jamais eu la carrière que lui promettait Audrey Horne il y a plus de 25 ans, etc…

C’est le problème de toutes les odyssées que de nous mener toujours trop loin. Quand on arrive plus rien n’est pareil, y compris nous. On se retourne beaucoup trop quand on quitte un endroit qu’on aime pour ne pas le perdre définitivement. La fiction s’est réveillée : on ne retournera pas à Twin Peaks puisque c’est Twin Peaks qui est venu jusqu’à nous cette fois-ci. Le monde de Jowday, le pire, celui ou le bien et le mal sont indistincts et sans panache, celui où tout est gouverné par la mesure et la médiocrité, celui dans lequel Dale est Richard, est notre monde. Le même qui était en noir et blanc dans le rêve de Gordon et à qui les couleurs ne peuvent rien changer.

A croire que la bombe nucléaire qui a explosé – en noir et blanc aussi – dans le désert le 16 juillet 1945 (mention inédite d’un fait historique dans l’œuvre de David Lynch) de l’épisode 8 (d’ailleurs peut-être est-ce ce même 8 qu’indique Phillip Jeffries à Dale ?) n’a pas permis à Jowday de dégueuler Bob et sa suite dans la Twin Peaks de nos rêves, mais de le dégueuler chez nous, à Odessa, dans notre bien morne réalité – Jowday aka la Princesse de ce Monde White Sands Nouveau Mexique, Odessa, chez toi : même monde, même combat.

« This is the water and this the well, drink full and descend » C’est comme si, passés par nos grands-parents, en chacun d’entre nous, incubait au fond du puits de notre être, une grenouille volante de cauchemar dans les ondes de nos rêves électriques.

Mais alors, spectateur et grenouille exceptés, Who is the dreamer ? Et y en a-t-il vraiment qu’un ? Le monde de Twin Peaks ne serait-il pas tout simplement un conglomérat de tous les rêves faits ? La saison 3, elle-même rêvée par le spectateur, est peut-être également composée des rêves de chacun des personnages de la série – dans cet ordre d’idée, à l’image d’Audrey (la première à s’en rendre compte), Ed, Jacoby, Ben, Jerry, Nadine, Bobby, Lucie, Andy, James, Hawk, The Log Lady, Phillip Jeffries, Tamara Preston (muse qui se rêve partenaire), etc… ont tous rêvé leurs scènes (l’homme au gant verre, Freddie Sykes, semble être le seul à en être conscient) et même Harry ses absences de scènes. Et à leur tour, on pourrait imaginer que ces personnages en ont rêvés d’autres, des sortes de tulpas du rêve : Diane, Janey-E, Sonny Jim, les frères Mitchum, Candie, Bushnell Mullins, Duncan Todd, Beverly Paige, Tina, Billy, Chuck, Linda, Becky, Richard et même – pourquoi pas ? – Evil Coop. L’ascèse générale : à leur façon, tous ont dansé sous la direction d’Audrey, dans le sens sprezzaturesque du même mood, Audrey Badalamenti.

Ainsi, si The Return est parvenu à se réaliser tel qu’on l’a vu tout le long de ce merveilleux été 2017, c’est peut-être parce que, comme l’a écrit Roberto Bolaño quelque part dans son 2666, « les rêves que l’on fait dans les espaces clos sont contagieux. » Le circuit électrique est clôt. Tous les personnages rêvent depuis le téléviseur qui assurent la projection d’un programme dont rêve le spectateur.

« See you at the curtain call » – derrière les rideaux, derrière Twin Peaks, il reste ça, la première image de Fire Walk With : la télévision qui se met à rêver d’elle-même et qui finit explosée. Tulpavision ?

 

Illustration : Alice Pirotte

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