Belmondo, Adieu l'ami

Mardi soir, le festival de Cannes rendait un hommage à l’acteur Jean-Paul Belmondo. Alors s’il n’y a pas de doute autour de la présence du comédien, c’est bien la place de la profession, sensée être honorée, que j’ai trouvé inoccupée (j’ai vu la montée des marches sur Canal+). Sans doute le chagrin l’a-t-il emporté sur ma colère, aussi je vous propose de me souvenir de ce que représente Belmondo pour moi.

belmondo

BELMONDO, c’est écrit comme ça ; en haut de l’affiche c’est un caractère d’imprimerie. Une adéquation complète entre le star système et son produit. C’est un peu, oui, le rêve de Johnny (être une star américaine au pied de la tour Eiffel). Mais ce qui est impossible pour un chanteur de variété française, sans passer par la case ridicule de la musique qu’il propose, fut pourtant le quotidien de l’acteur. BELMONDO écrit comme ça, c’est un producteur qui finance son corps dans une série de films tous plus inégaux les uns que les autres (entre 1972 et 1985). Cette typographie est en adéquation avec  un corps, un corps qui, à l’image du caractère d’imprimerie, est quand même gonflé. C’est l’individualisme à la française, la star sans le système, la doublure sans l’acteur, l’industriel sans l’industrie. Car oui, mardi soir, j’ai eu envie de hurler que Belmondo a plus joué la comédie comme un adolescent-tête-brulée, loin de l’image et des apparences de cet hommage rendu. Qu’il a favorisé les scènes d’action aux films d’auteurs, qu’il a assumé l’aspect le plus commercial de sa profession, que sa gueule malgré toutes les contraintes de notre pays fut plus proche de celle de Mickey Rourke que de celle de Michel Simon.

Pour me faire comprendre, j’aimerais rappeler certains événements qui se sont déroulés avec le tapis. L’acteur sort de son véhicule à l’aide de sa canne au pied des marches du Festival. Précédé par ces amis Rochefort & Co, Belmondo boitant voit accompagner sa démarche d’une armée d’oubliés. Un ex-second rôle pitoyable : Charles Gérard,  un distributeur de spectacles : Claude Lelouch. L’homme plisse les yeux entre deux tics nerveux, sans doute fantasme-t-il l’orchestre qui accompagnera son prochain « Itinéraire gâché de mon enfant ». À ce propos, Anconina réalise une véritable performance jouant la gorge serrée celui qui, trop ému, n’arrive pas à s’exprimer (larmes dans les yeux, sourire gêné, regard alternant entre la caméra et le sol). Sami Nacéri arrive comme il le ferait sur la piste d’une boîte de nuit. On signale la présence du fiston Paul (car Belmondo, c’est aussi une famille). Jean Dujardin à l’affut de la moindre comparaison possible entre le monstre sacré et lui semble avoir confiance en sa place « d’héritier ». Laurent Weil, « spécialiste cinéma » de Canal +, se précipite sur le cortège qui entoure l’ex-cascadeur — je  salue à l’occasion l’absence d’Alain Delon — posant tour à tour à chacun la question : « Qui est l’ami Belmondo pour vous ? » Ce à quoi tous répondent : « Un immense comédien ». Loin de moi l’idée de mettre en doute une telle évidence, mais je prends dans ces lignes un plaisir certain à me rappeler qu’à la vielle de la mort de  Mickaël Jackson, le musicien n’était qu’un pédophile aux yeux de la presse, que Belmondo, avant de devenir handicapé fut un « cabotin opportuniste », ignoré par le Festival et méprisé par la croisette.

Pour revenir à cet homme de Cinéma, lequel ne fut pas que celui des affaires de son image, le nom de l’acteur résonne à bien des égards. Il fait paradoxalement écho à certaines contradictions de la représentation. Charlotte et son jules : c’était le corps de Belmondo avec la voix de Godard. À bout de souffle : chez Godard, Bogart à Paris, Paris en plus vite, en vrai et en voiture. Léon Morin filmé par l’oncle de la Nouvelle vague, Belmondo chez Melville c’est le père et le blasphème dans un même confessionnal. Belmondo c’est donc bien plus qu’un comédien, c’est un témoin, un corps qui, de la Nouvelle vague à hier soir, fut soumis à la place qu’il occupe dans le cadre. Alors, des décadrages insolents de Pierrot le fou aux âneries mal filmées par Claude Zidi, Belmondo avait malgré tout réussi à vendre de lui l’image d’un individualiste sympathique et généreux auprès du public populaire. Sans rancune envers ses pères et bien que peu sensible à une quelconque politique des acteurs,  je pense très profondément que s’il avait eu le choix, mardi soir, Belmondo aurait plus ressemblé à Godard qu’à Lelouch.

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