Beyond Clueless, I'm Eighteen

« We are young, We run green,
Keep our teeth, Nice and clean
See our friends, See the sights, Feel alright »
 

Beyond Clueless de Charlie Lyne est un drôle d’objet, a priori très ingrat. Mi-créatif, mi-bibliographique, son film a les bras trop longs mais sa démarche, même titubante, soit, affirme une belle originalité, coincée entre l’élève studieux et le rebelle au fond de la classe. Clueless, le carton culte de la décennie 90 d’Amy Heckerling, semble clore aux yeux du jeune réalisateur l’apogée du teen-movie d’auteur, les années 80, avec les films de John Hughes en tête de file. Charlie Lyne, âgé de 23 ans, rassemble près de 200 films de teen-movies post-1995. Digne d’un corpus de thèse à faire frémir le lectorat, il prend le parti de s’attarder sur les teen-movies qui ont marqué la génération des 25-35 ans, c’est-à-dire la sienne, la nôtre. Parmi tous les films cités aucun n’a vraiment fait date au point de se refléter sur les bancs lustrés de Breakfast Club. Les films sur les adolescents de Gregg Araki, Gus Van Sant et même Larry Clark planent sur le fonds d’œuvres étudiées, quelques plans y sont mêlés à d’autres, provenant d’œuvres plus mineures.

L’analyse de Charlie Lyne se concentre essentiellement sur des films aujourd’hui occultés. Commercialement ils ont existé, ils sont passés, passés sous les yeux des adolescents puis passés de mode. Se succèdent tout au long du film de nouveaux acteurs de 30 ans – pour qui la chance vient enfin de tourner -, lesquels interprètent des ados. Chaque visage sera le représentant de fantasmes générationnels. Il y a ceux qui réussissent (DiCaprio), ceux qui ont déjà filés (Brittany Murphy), enfin ceux qui n’y sont jamais arrivés et c’est tant mieux (Freddie Prinze Jr.). Au fil des citations et des raccords, les visages des interprètes deviennent étrangers, les séquences des films n’agissent plus telles des madeleines de Proust. Un petit côté conservateur en nous fait même surface et on en viendrait presque à se dire que les œuvres plus récentes semblent aller de mal en pis. Nous avons grandi, nous ne sommes plus les pré-ados qui avions découverts Souviens-toi l’été dernier. Charlie Lyne choisit d’élever le niveau, d’analyser des films tels que The Craft ou encore Mean Girls, ce qui pourrait faire ricaner le fond de la classe et, pourtant, ces plaisirs coupables ont aussi participé à la construction de notre cinéphilie (de nos projections).

The Craft

Charlie Lyne, en un épilogue, cinq chapitres et un prologue (la méthode universitaire s’avère pour une fois impeccable, efficace hors du campus) revient sur l’expérience initiatique qu’est le lycée pour les adolescents dans et par le genre (genre de film/types de jeunes). La conclusion y est d’ailleurs assez claire, il semblerait que pour le bien-être psychologique du pubère et son épanouissement personnel (sentimental et sexuel) il faille avoir réglé les troubles adolescents pour mieux atteindre l’âge adulte. L’enceinte (la cage de verre) que représente le lycée apparaît alors comme l’architecture de cette construction des corps dociles ou, à l’inverse, le tunnel d’où sort parfois un adulte marginalisé. Malgré l’aspect « psychologie de comptoir » de l’accroche de Beyond Clueless, le réalisateur, via l’analyse des signes récurrents des  films destinés au public adolescent, réussit à faire de l’écriture standardisée d’Hollywood un laboratoire plastique. Charlie Lyne s’attarde sur plusieurs séquences de films (The Craft, The Faculty, The Girl next door, Sex Trip, Ginger Snaps…) afin d’illustrer son propos sur la construction scénaristique du genre par le prisme de Fairuza Balk. La force du documentaire Beyond Clueless réside à la fois dans cette analyse des lieux de vie et des expériences adolescentes avec l’appui de films illustratifs mais surtout au travers d’un montage rapide, vif, qui, in fine, rapproche plus sa démarche de Godard que des bibliothèques où dorment les thèses auto-éditées.

Deux séquences particulièrement fortes et efficaces portent en elles l’essence même de la recherche du cinéaste, la confrontation entre Éros et Thanatos, cliché romantique et adolescent par excellence. Les deux extrêmes, l’éveil à la sexualité (l’angoisse de la vie) et l’inconscience de la mort (une omniprésence refoulée) jusqu’à tester toutes les limites, sont deux sujets très présents dans l’analyse de la psychologie adolescente. Charlie Lyne signe deux séquences  épileptiques aussi sensuelles qu’angoissantes. Son montage vient affirmer par le choc des images et des corps que même le plus mineur des teen-movies porte en lui la rage d’une vie prête à brûler ses ailes alors même que l’oiseau meurt, et qu’il n’a d’ailleurs jamais été question de le laisser voler.

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