Booba, Ronce du bitume

Difficile de parler de Booba sans assister en retour au concert des onomatopées glaireuses et autres symptômes du dégoût. C’est que l’artiste est arrogant, volontiers brutal, et qu’il porte comme autant de médailles les travers de notre société. On a peur de lui comme d’un miroir après que des éclats d’obus nous ont déchiré la moitié du visage. Booba le démon, le grand singe qui se frappe la poitrine en retroussant les babines ; l’empereur byzantin qui réforme le langage, tout couvert d’or et de pierres précieuses, dégoûte jusqu’aux ordures.

OK, je suis vulgaire, les bourges en chopent des ulcères.
Quand ils écoutent ce qui sort d’ma bouche, c’est le son dang’reux du ter-ter.
 

Tandis que ses collègues, vieillissant, se changent en fieffés moralistes et donnent la leçon aux « petits frères », quand ils ne deviennent pas des prédicateurs-entrepreneurs – je pense à Kery James –, lui ne songe qu’à faire de l’argent, à rouler en Lambo et à baiser des gros culs. Il le répète à qui veut l’entendre : il n’est pas et ne sera jamais un exemple. La morale n’a rien à faire dans son œuvre. Elle en est exclue comme un religieux d’une boîte de nuit ruisselante de cyprine et de sueur. Quand Booba sourit – et c’est rare –, pas de dents en or qui brillent, mais les flammes de l’enfer.

Élie Yaffa, taureau blessé, tourne, furieux, dans la ville envahie par les picadors et les raseteurs. Mille fois il a vu se refléter sa laideur dans leurs yeux. Ils ne sont pourtant pas beaucoup plus beaux. On dirait même qu’ils ont le cœur pourri, et c’est si profond qu’on n’en perçoit qu’une vague odeur. Ses juges sont des rats d’égout déguisés en chevaux de corrida. D’un côté, on brandit un conservatisme lénifiant, comme un talisman contre une hypothétique menace café-crème. De l’autre, on se cache sous un vernis partisocialisant, la bouche en cœur, mais le cœur fragile. Dans tous les cas, les intérêts particuliers priment sur tout, et l’on doit se tenir bien, dans la révolte ou dans la conquête. C’est là que le bât blesse, car le duc de Boulogne ne sait pas tricher. Il n’a pas l’hypocrisie d’un cadre supérieur de Total, ni l’humanisme bon marché d’une responsable marketing de chez Sandro. Il a intégré et sublimé tous les vices de l’époque. Quand il chante il raconte notre histoire – l’histoire d’un Occident dégénéré qui s’affaisse sous le poids de sa formidable puissance.

Paname, Paname,
Les criminels te passent le salam.
Moi, c’est Saddam, Saddam,
Marine Le Pen, c’est toi la racaille.
Moi, j’fais l’halla, j’fais l’halla,
Pur comme la blanche du Guatemala.
Mon pays va mal, va mal,
Compte pas sur nous pour tirer l’alarme.
 

Pour bien comprendre ce qui se joue, il faut se figurer l’état actuel des recherches sur la fusion nucléaire : nos vieux empires industriels sont des soleils enfermés dans une canette de soda. La boîte en fer-blanc est en train de fondre, elle laisse passer des rayons aveuglants. Bientôt, l’astre aura désintégré complètement sa carapace. Ça s’est passé tellement vite… Si le capitalisme est un mode de vie, le néolibéralisme est son protocole de dopage. Les muscles du système mondialisé sont devenus si forts que tendons et cartilages ont pété. La course au développement musculaire ne s’arrête jamais, elle inflige des blessures terribles à la charpente osseuse. La bête a posé un genou à terre ; on entend déjà les vautours crier leur excitation. Ils ont pour noms Soral, Le Pen, Zemmour, Lévy, Ménard, Sarkozy ou Camus. Qu’importe, on persiste.

La puissance ne respecte que la puissance.
 

Tout est dans l’incipit de « Saddam Hauts-de-Seine » : l’inhumanité des nations, des groupes industriels transfrontières, de l’arme atomique, des bolides, et des sportifs pimpés aux stéroïdes. Depuis que sa conscience le torture, l’être humain ne s’incline que devant la brutalité. Tant qu’il n’a pas buté contre un mur, à s’en fendre le cuir chevelu du milieu des sourcils à la base du crâne, il avance et s’approprie tout ce qui tombe sous sa main. Comme les généraux d’opérette dans L’Oreille cassée, les possédants se succèdent à la tête du monde, toujours les mêmes gueules en une ronde carnavalesque. Quelques maudits sont tentés de se mêler à la bagarre :

J’suis arrivé en baissant les yeux,
J’vais les gifler en partant.
J’veux peser comme Depardieu,
Gagner dès l’premier quart-temps.
 

Booba, cent vingt kilos de viande tatouée, a déclaré la guerre à l’humanité. Il veut grimper tout en haut, il veut en être. Il ne croit en rien, ni à la bonté des pauvres, ni à la respectabilité des puissants. Il ne s’intéresse qu’à lui. Embrouilles, vols, petits braquages, textile – rap, évidemment, tout est bon pour croquer. La dureté de ses mots n’a d’égale que la brutalité du monde dont il veut profiter. Puisque l’existence ne rime à rien, Booba en pillera les richesses, la saignera jusqu’à l’épuisement, quitte à en mourir, à tout brûler dans sa quête. Il est le capitalisme incarné.

La vie est brutale, comme disait Alix.
Sénégal ; on veut du khalis, du biff plein les valises.
 

Comme la plupart des bandits, il est à l’image de la société qui le pourchasse : misogyne, pornographe, commercial, vaguement homophobe, amateur de polémiques bruyantes, obsédé par la réussite économique… S’il n’était que ça, il serait un bon citoyen français, électeur des Républicains, grand patron ou avocat médiatique… Éric Ciotti, Gilbert Collard, Dominique Strauss-Kahn… Arnaud Lagardère, peut-être ?… Il en est loin.

La rage est son carburant mais ses outils sont fins. Booba est un sculpteur, un virtuose de l’image. Il a fait pousser un langage à sa démesure, une jungle luxuriante de néologismes, d’emprunts au wolof et aux créoles, d’argot suburbain et de trouvailles sacrilèges. Qui aujourd’hui est encore assez fier pour inventer des suffixes ? Il n’a pas attendu l’autorisation de l’Académie pour bricoler sa propre expression. Elle est directe et sans pitié.

Tu peux m’atteindre, mais j’suis injoignable.
La hain’zer que je traîn’zer est insoignable.
 

Des –zi, des –zo, des –zer, partout. On s’enfonce toujours plus loin dans la végétation, on s’y égare. Le javanais était un tour crétin, un truc pour faire marrer les gosses ; le codage de Booba est intuitif. Il sert une noble cause : véhiculer la mystique des émotions en méprisant les règles de la versification classique. C’est une œuvre anarchiste de réappropriation de la langue.

Hey yo, j’débarque dans la place,
Air Force neuves, pas d’Adidas,
Alerte au bling-bling, bi-bi-bi-bi biatch.
B2O, chef de gang sur bateau d’esclaves,
Laquelle de ces rappeurs veut test’ un MC d’Bakel ?
Ici, j’suis en visite, le roi en visu,
J’arrive en vill’zi, brill’zi, repars en vie-zi.
Ça capitule dans l’industrie, c’est la crise,
J’m’arrête au feu, les MC lavent mon pare-brise.
 

Les mots nous sont jetés aux oreilles. C’est un déluge de coups. On en perd l’équilibre. Placées çà et là, des saillies plus classiques fluidifient le magma et offrent une pause à nos cerveaux bousculés :

Ronce du bitume, je ne fane pas,
Quand j’y vais, j’y vais dur, je ne blague pas.
 
Booba-scène
 

Booba est un artisan majeur du français. Il le tord, le plie, en fait sa chose ; il travaille donc à sa gloire. Rien à voir avec les guignolades de ses « concurrents », Rohff, Kaaris, La Fouine – des faire-valoir, en vérité –, pauvres aboyeurs dont la vulgarité est stérile. Le Duc met au jour la structure mentale des puissants avec un talent fulgurant. Peu importe que sa vision du monde ne soit pas la mienne, son panache est un exemple, un repère. Il vient avec une langue, donc avec un cosmos. C’est un écrivain au sommet de son art. Booba, c’est Voyage au bout de la nuit, c’est Clichy éclairé par les phares au xénon d’une voiture de luxe.

Ne fais pas trop de bien, où tu s’ras cloué sur une croix,
La rafale dans ta grand-mère arriv’ra plus tôt que tu n’crois.
La race humaine me dégoûte, j’allume gros pilon au chalumeau.
Nique ta fondation de merde, j’préfère sauver les animaux.
 
On trinque à nos balafres, à nos crochets tous les soirs.
« Noir c’est noir », ont-ils dit. Y a donc vraiment plus d’espoir…
 

J’ai conscience d’accorder beaucoup d’importance à un homme qui me roulerait dessus si je tombais sous les roues de son 4×4. J’ai peut-être tort de quitter ma zone de confort. Je pourrais me contenter de parler d’artistes qui partagent mes idées, qui flattent mon éthique. À l’heure qu’il est, je serais en train d’écrire un éloge de La Rumeur, ou une ode à Milk Coffee and Sugar. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. Je cherche à réhabiliter un objet commercial raillé, repoussé par les tartuffes de la scène politique, et méprisé par une élite intello-culturelle qui se compromet dans des événements authentiquement sataniques, comme ces soirées hideuses qui se font à prix d’or à la Fondation Vuitton. Pendant ce temps, on chie sans vergogne sur un génie littéraire1. – Un génie dans les bacs des supermarchés, c’est vrai, mais que voulez-vous que je vous dise ? Sur le sol javellisé de la grande distribution a poussé une plante carnivore d’une grande beauté. Hélas, on n’admire que les serres bondées que nous montre le doigt de la convenance. Moi, j’échangerais cinquante Bernard Arnault, cinq cents Xavier Dolan et cinq mille agrégés de philosophie contre un orteil de B2O.

On reprochera au rappeur sa haine intarissable. On dénoncera son individualisme forcené, son idéologie approximative (un libertarianisme primaire coupé au plastique néolibéral). Je répète qu’on aurait tort de l’ignorer ou de le minorer. C’est un artiste d’une lucidité étonnante, et sa peine, omniprésente, magnifie sa morgue. Les racines du malheur sont profondes : Élie Yaffa est un garçon mondialisé, né d’une mère française et d’un père sénégalais, fasciné par les États-Unis, entouré d’un gang d’Africains, d’Antillais et de Maghrébins ; un garçon qui raconte en creux l’horreur des médias, l’amoncellement des poubelles et la finitude d’un système économique dément. Il souffre, et c’est une croix qu’il a traîné tout au long de son ascension. En général, les ordures qui réussissent se voilent la face. Lui assume les valeurs mortifères qu’on nous vend à longueur de pubs. Il les sait creuses et sans avenir. Il ne prend même pas la peine de dissimuler son désarroi : « J’vais crever comme un chien / J’monte pas au ciel car je n’ai pas d’âme », rappe-t-il sur « Paname ». Booba n’est rien de moins qu’une pythie qui entrevoit l’issue tragique de notre course effrénée. Il est un porte-parole de la déesse Croissance :

Toujours plus haut je grimpe, plus dur je vais tomber.

Il avale des capsules de testostérone pour graver des lyrics d’acier, pourtant ses textes ne font que crier que nous allons mourir riches et malheureux :

Faire des millions, des milliards,
Laiss’rai tout en pourboire au corbillard.
 

Quelque chose dans la musique de Booba dépasse Booba. L’épaisseur de ses écrits est comme sécrétée malgré lui. Parlons d’un artiste comme d’une antenne défectueuse : chacun peut capter des ondes dans l’air du temps, mais quelques individus seulement sont capables d’en faire une lecture différente. Ces bouts de métal défaillants ont-ils seulement conscience du décalage opéré ? Probablement pas… Aussi n’est-il pas pertinent de traiter le Duc de « connard », ou de « rappeur abruti ». D’une part, c’est un procédé lamentable, d’autre part, ça n’a rien à voir avec son œuvre. Cela ne l’atteint pas.

Booba-Jimmy

Son rap est arrogant, mais il n’est pas dupe, le natif de Boulbi. Il sait que les bourgeois sont mauvais et désespérés malgré le blé abondant. Il les a observés, ses voisins du métro Pont-de-Sèvres, avec leur grosse berline, leur duplex de 200 m2, et leurs putains d’enfants dressés pour commander. Sans doute a-t-il rêvé de posséder ces richesses matérielles, d’être à son tour nimbé du halo de la domination symbolique. Et il a réussi – en partie : il roule aujourd’hui dans un monstrueux Hummer, vit à Miami dans Little Haiti, et s’envoie du lambi arrosé de champagne à s’en faire vomir. Le colosse avait les crocs, il a mordu dans le bifteck ; las, son triomphe ne sera jamais total. Ceux de son espèce, les sans-grade, les bougnoules, les négros – en un mot les racailles, n’ont pas le droit au prestige. L’argent, ils peuvent le gagner s’ils frappent vite et fort, mais la gloire n’est pas pour eux. Ce serait contraire à l’ordre établi. Pour un Lagardère un peu moqué, parfaitement ridicule quand il se pavane au bras d’une poule de luxe, combien de Booba traités de délinquants, de cas soc’, de voyous ? Méprisés de bas en haut. Les idéaux sont pourtant les mêmes. L’un sera couvert d’honneurs – Elkabbach et Drucker lui lécheront les pompes jusqu’à la fin des temps –, l’autre pas. C’est ainsi que naissent des hybrides, démons de la frustration, porteurs de la révolte la plus conformiste qui soit. Ils obéissent à toutes les injonctions du corps social sans cesser de lui cracher à la gueule. C’est le ressentiment d’un fils pour un parent qui lui a tout donné sauf de l’amour. Dans un hit Yannicknoahesque, Booba raconte :

Jimmy est arrivé
En France, croyant trouver
Liberté, égalité,
Mais en réalité :
Contrôles d’identité, violences policières,
Jimmy a tout d’suite pigé qu’il faudrait niquer les mères.
 
Chez lui, il n’y a que Jésus qui tend l’autre joue,
Donc Jimmy prend son revolver, survit au jour le jour.
Il apprend que, dans la vie, pour y arriver faut prendre des risques,
Que lorsqu’on s’appelle Jimmy, on a rar’ment c’que l’on mérite.
 

Jimmy, c’est lui, bien-sûr. La France de la chanson, c’est le monde occidental dans sa globalité : une parodie de démocratie, un mensonge qui nourrit plus ou moins bien ceux qui s’y abandonnent. Booba a joué le jeu, il a déchaîné sa violence pour quelques années d’opulence. Il sait qu’au bout du tunnel se tiennent les ténèbres authentiques. Lui qui se définit comme un « musulman non pratiquant » a le haram pour quotidien. Sa religiosité éclatante illumine son manque de foi. Le Royaume des cieux est absent de son paradigme. Pour lui l’Enfer est sur Terre, et l’éternité trop abstraite. Pas une chanson qui ne le rappelle :

Je veux juste briller
Comme une étoile.
J’ai toujours dû, su, me débrouiller ;
La vie n’est qu’une escale.
Et si je dois plier,
C’est sous l’impact des balles,
Mais tu ne m’entendras pas crier,
Car j’ai un gilet pare-balles.
(Enculé !)
Je serai rapatrié, enterré au Sénégal,
Enfin, je pourrai trouver le calme, je serai seul comme une étoile.
 

Jusqu’au tombeau l’infamie et l’insignifiance seront attachées à sa cheville. Il ne coupera pas ses racines maudites, ne pardonnera jamais le racisme du pays qui l’a vu naître et qu’il ne cesse de provoquer. Booba est un homme puissant mais amer. Ses adversaires sont bien de ce monde, et le Ciel, hélas, ne paie pas.

Je n’suis qu’un parasit’zi, évadé du collège,
Tu vas dev’nir raciste quand j’vais t’braquer ta Rolex.
T’en parl’ras à tes collègues, qui vont le dev’nir aussi,
Mais moi j’m’en bats les couilles, j’donn’rai l’heure à tout mon posse.
 

On le déteste pour son honnêteté. Chaque jour, il est éreinté, par ses vieux ennemis, par ses anciens protégés qui veulent s’émanciper de sa tutelle écrasante, et, comme une scorie de la ségrégation sociale partout régnante, par les tenants du bon goût. Il n’est point de salut par le rap ! Pour récolter des lauriers, il faut se coucher ou se laisser limer les crocs. Ainsi les chroniqueurs du vide aiment-ils à qualifier NTM de groupe culte, de phénomène de société. C’est paisible, maintenant que JoeyStarr est un clown alcoolique au service du show-biz ; aujourd’hui que Kool Shen est émoussé par des années de carrière. Ils sont inoffensifs, alors on les aime. On les fait tourner.

Une Ronce du bitume peut s’enrichir si comme un bon patron elle écrase tout sur son passage.

Le jour de gloire est arrivé, enfant de la Patrie,
Kalachnikov chargée, toujours de la partie…
 

En revanche, elle n’aura de respect qu’une fois crevée ou domestiquée par le temps. Elle n’est pas du sérail, cet horrible milieu bien réglé.

...Mais la patrie n’aime pas les négros, ça on n’me l’a pas dit,
Alors je crache mon venin sur la basse et la batterie.
 

Je prends le pari : l’individualisme de Booba le sauvera. Depuis toujours, il refuse les honneurs et reste au seuil des chapelles. Vingt ans de carrière, pas un faux pas. Son orgueil le pousse à combattre sans cesse, même isolé, acculé par la critique. La guerre est perdue d’avance, certes, mais celles et ceux qui attendent sa chute – et elle viendra – seraient bien avisés d’entendre ces mots tirés du pamphlet « A.C. Milan » :

M’attaquer, vous n’auriez jamais dû,
Détrôner le Duc restera du jamais vu.
Qui vous met en hass ? Grand Sénégalais au sexe long.
 

________________________

1. Rendons toutefois justice à Thomas A. Ravier, qui s’est fendu il y a quelques années d’un « Booba ou le démon des images » (La Nouvelle Revue Française, Gallimard, 2003).

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