Cahiers n° 678, mai 2012, Constat

le monde, le cinéma, le politique, les enjeux
  • Et s’il n’y a pas de film, il n’y en a pas par Sébastien Fourcail

Depuis Décembre 2010, l’esthétique de la couverture des Cahiers du cinéma a changé. Elle n’est plus la photo d’un film, d’un réalisateur, d’un acteur ni celle d’un évènement. Mais une image dessinée, souvent minimaliste, et en forme d’un clin d’œil à ce que la rédaction décide être le sujet fort du mois. En ce mois de Mai bientôt passé, l’attente du numéro s’est faite un peu plus longue que d’habitude. Pour quelle raison ? Les élections ? Ou Cannes ? En tout cas, on s’attendait à quelque chose ; suspense. Et puis cette couverture. Enigmatique, hum pas tant que ça. Que ce soit le rouge politique ou le tapis du festival (en tout petit et dans un coin on discerne « Cannes 2012 »), ce qui semble être un projecteur de lumière pointe le vide intégral.

Plusieurs situations difficiles ; celle du cinéma, de la critique, du « cinéphile ». Pourtant, je dois dire qu’à la lecture de ce dernier Cahiers une force renaît et un sentiment d’appartenance aussi. Mais c’est dire à quel point nous sommes en demande d’une revue franche et qui assume une politique appuyée. Il me suffit de lire autour d’un «Et s’il n’y a pas de film, il n’y en a pas », « De la poudre aux yeux » et « la cinéphilie, c’est l’art d’aimer » pour sentir que le Cahiers me reparle enfin de ce qui anime réellement ma passion pour le cinéma. Même si l’on aimerait que cette attitude soit beaucoup plus marquée, elle fédère toujours et ça fait plaisir à vivre (ça change un peu).

Mais quand même, à trop y réfléchir, on remet tout en question, et j’en ressors toujours confus.

Alors la seule chose à laquelle je puisse m’accrocher aujourd’hui, c’est la chance de tomber sur un film qui renoue, dans un sens, et poursuit difficilement dans l’autre, mais tant pis. Moonrise Kingdom va m’accompagner pour quelques temps je suis sûr, même si l’on ne peut pas faire un monde entier avec. Cette perle là va devenir un de mes points de repère pour un temps. Et c’est la seule et plus profonde chose que je puisse vous dire.

 

  • La couleur des Cahiers par Frédéric Chandelier

Oui la posture des Cahiers est intrigante ces derniers temps. Surtout pour nous. Nous avons grandi avec cette revue, elle nous a faits. Comme pour bien des cinéphiles les Cahiers restent une référence critique dans l’echelle des valeurs, dans le patrimoine des exceptions. Il y a de quoi être surpris par quelques numéros, quelques films convoqués (il y a quelque temps déjà Un prophète avait pris à mon sens trop de place). Les postures désormais sont un brin mal assises et cela s’explique. D’abord, oui, Cannes sur fond rouge c’est les Cahiers, les Cahiers rouges, c’est faire revivre une histoire, c’est un peu, malgré tout, là aussi, recycler la revue en frappant fort, en nous faisant presque rêver que la lutte critique s’articule de nouveau. Mais qu’est-ce que ça veut dire au juste une couverture rouge pour un numéro qui dresse subtilement et à merveille une fois encore, le portrait générationnel du film conceptuel (dire avec un peu de retard que Drive est un film plat, que c’est la mode, fashion, que ça buzze) ? Effectivement Stéphane Delorme reconnaît la situation stagnante d’un cinéma vide qui se recycle en boucle sans se réinventer. On fait l’état des lieux, on décrit le linge sale quand il faudrait hurler qu’il empeste. C’est pas beau à voir ; de Cannes à le pen, c’est la France qui pue. En décembre dernier, le bilan de l’année écoulée était encore très vivant. C’est vrai que depuis il y a eu les élections ; le temps se gâte sur le pays, la presse boite, et oui la France sent la France : la collaboration, l’Algérie, son histoire, sa véritable nature coloniale. Or la critique a une place à voler dans ce paysage vulgaire, une place radicale, une posture vraiment critique et virulente, un espace qui réinvestisse la haine. S’il n’y a pas de cinéma il y des mots pour le penser, il y a des luttes à organiser, même mal dans un premier temps, il y a des films à abattre. Je suis persuadé que les Cahiers du Cinéma reste une revue populaire (une des rares) à vraiment faire de l’analyse et à ne pas la mimer, mais je déplore que dans un tel journal on puisse faire un numéro spécial sur les écoles de cinéma comme ce fut le cas il y a peu de temps. Excusez-moi du peu mais « le guide du futur cinéaste » en guise de couverture, c’est à la limite du choquant sur ce journal. Comme si l’avenir pouvait se débusquer dans les institutions, dans les foyers-mêmes de la récupération sur lesquels vomissent Straub et Godard. C’est justement là que les étudiants devraient dire « merde ». Je pense que la situation est embarrasante pour les Cahiers qui restent pourtant dignes en pleine tempête parce qu’il analysent vraiment et qu’ils le font pour le cinéma, mais un cinéma avec vue sur le néant… Il y a des priorités et l’urgence de faire un état des lieux consternant. Car oui, sans films il n’y a plus de cinéma et c’est avant tout un symptôme. Intouchables etait un produit ignoble et xénophobe. La critique doit le dire clairement : c’est terrifiant et c’est en Europe que ça se passe.

 

  • Poudre de pixel par Clément Moulin

Le texte de Stéphane Delorme déclenche depuis sa publication une vague de réactions qui déjà en soi fait plaisir à voir. Ce texte ressuscite la veine polémiste des Cahiers sur le versant de l’analyse de l’objet mais aussi de sa réception. Il problématise le positionnement du spectateur en élisant trois films – choix éminemment subjectif, et heureusement – et en les renvoyant au nom du vide qu’ils tendent à travailler, tant dans leur nature de « bel objet » que dans la réception critique qui en est faite sur internet. Le texte de Delorme me travaille particulièrement car, si je pense à peu près la même chose que lui du film Drive et que je n’ai pas vu La taupe, je dois avouer que Millenium me hante gentiment depuis maintenant cinq mois.

Je reconnais pourtant bien volontiers les limites du film qui ne sont pas de simples défauts mais de vraix problèmes moraux que le cinéma de Fincher, cynique et malin « comme il faut » donc consensuel, ne manque pas de soulever. Oui la scène de viol du film est quasi abjecte (on peut remarquer cependant qu’elle est décadrée, même si ce décadrage cherche perversement à la sublimer en nous positionnant en tant que voyeur façon 2.0 avec la webcam). Pourtant le film de Fincher, comme Fight Club et Social Network avant lui, s’il porte les artefacts d’une époque en pleine déréliction – cinéma compris –, transpire justement des errements de cette époque et se constitue donc en forme utile, objet apte à déclencher, à provoquer. Le but n’est pas d’encenser vainement Fincher, d’en faire le nouvel Hitchcock, le totem cinéphile de la postmodernité. Il y de toute façon une contradiction à chercher des auteurs dans les courants post-modernes qui, par nature même, se lovent dans les formes les plus faciles à digérer de notre époque (les surfaces blanches ou métalliques, bref les films mac). Cependant, au petit jeu des correspondances on doit reconnaître à Fincher une belle réussite dans l’art de traquer la mélancolie de ses personnages. Cette traque peut paraître bien cynique. Delorme la dénonce sous la forme du renvoi en miroir du geek (?) face à sa propre vacuité. C’est la tendance onaniste du film post moderne (Tarantino y a goûté avant de s’en détourner, Refn avec Drive semble reprendre le geste de ce dernier, geste infléchi à partir de Jackie Brown).

D’autre part, si le texte de Delorme fonctionne, c’est aussi car ces trois films n’ont pas été choisis par hasard, loin de là. Millenium est un film américain tourné en Europe (ce qu’ils perçoivent de nous) ; Drive est un film américain tourné par un danois et La taupe un film anglais – à visée mondialiste – tourné par un suédois. Le tout dénote de la marchandisation de la notion d’auteur telle qu’elle se pratique, depuis certes bien longtemps, mais surtout telle que notre époque numérique (DVD, internet) l’a démultipliée. La seule porte de sortie face à cet affront est l’exigence (politique, esthétique) que le spectateur se doit d’observer afin de ne pas se retrouver noyé par la masse (des objets, de la hype, du culte). La phrase peut sembler un brin sentencieuse ou naïve. Cependant, l’intense travail médiatique que l’amateur de cinéma subit jour après jour amène à penser que c’est en dehors du cinéma, ou de ce que ce travail nous force à considérer comme étant du cinéma, que se trouve la vraie critique. Le cinéma c’est Cannes, les rayonnages de DVD, les cinéphiles endormis de la Cinémathèque. Il faut se méfier du cinéma. Plus que l’excroissance numérique des sphères démultipliées, il peut sembler utile de se positionner par rapport à ce qui nourrit les dites sphères. Les vrais experts ne se contentent pas de poudre. Elle ne leur sert que pour rendre floues les crêtes. Le festival de Cannes et l’intense travail de récupération qu’il constitue n’est pas le fruit de quelques bloggers énervés. Le petit jeu des miroirs et des virtualités nous constitue et nous travaille d’une manière génétique. Critiquer le régime « virtuel » du nouveau capitalisme n’ouvre-t-il pas la porte au regret du bon vieux capitalisme à la papa ?

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