Camille Claudel, La Captive du désert

Le réalisateur nous livre ici l'étonnant parcours d'une captive que l'image rend martyre.

Au début des années 90, Raymond Depardon réalisait La Captive du désert. Cette rare fiction du documentariste français plaçait Sandrine Bonnaire dans le rôle de Françoise Claustre, archéologue et ethnologue détenue dans le désert du Tchad durant près de mille jours. La sensibilité de Depardon à flatter sans faiblesse le réel produisait l’impression d’une absence de mise en scène fictionnelle. Sandrine Bonnaire était l’actrice au centre d’une pratique « documentarisante », lecture présupposée réelle du désert du Tchad dans lequel évoluaient des ravisseurs qui le symbolisaient et le reflétaient. De la lente cérémonie des dromadaires aux sommets des dunes, équilibre naturel aux pas des nomades, ombres franches au pied du soleil, jusqu’aux gestes répétitifs du quotidien de la vie des gardes : tout semblait vrai. Et seule, exclue de cet ordinaire, l’actrice était fatalement le personnage de fiction perdu dans un monde documentaire.

Dans Camille Claudel 1915, les autistes et aides-soignants qui entourent l’actrice jouent leurs propres rôles, ou plutôt occupent leurs propres places, non pas dans le centre hospitalier de Montfavet où Camille Claudel était internée en 1915, mais dans le centre hospitalier Saint-Paul de Mausole à Saint-Rémy-de-Provence. Mais Bruno Dumont n’est pas un documentariste. Pour ce dernier film, il s’approprie ces actes existants en dehors du tournage et les installe du côté de la fiction. Lorsqu’une pensionnaire tape avec sa cuillère en fer sur le bois brut d’une table à manger encouragée par le regard rieur et complice de sa voisine, les rires et les cris des aliénés se transforment en un brouhaha funeste et dangereux. Les infirmières et le vieux directeur ne savent où placer leurs yeux et se perdent, toujours hors-champ, dans un espace de désaffection. Ces habitudes a priori anodines, les gestes incohérents et les prunelles énigmatiques des malades, ne viennent non pas attester d’un état particulier et original de la folie mais tissent une toile fictionnelle autour de Camille Claudel. Ainsi la vérité surgit du rôle interprété par Juliette Binoche, cette femme perdue dans un désert, une mortelle poursuivie dans les jardins par les bonnes sœurs, processions d’ombres menaçantes masquées par des voiles sombres. Ses cris et ses pleurs se meurent dans cet hors-champ omniprésent et n’ont de résonance que dans nos propres pensées.

Ce renversement rapproche alors l’actrice d’un aspect documentaire. Par le choix du réalisateur de faire interpréter Camille Claudel par Juliette Binoche, nous associons inéluctablement l’actrice à son rôle. Par de longs plans fixes sans contre-champ, comme avec ces très légers travellings avant sur son visage, celle que nous avons vu vieillir depuis ses débuts au cinéma prend ici les traits d’un semblable. C’est dans une temporalité commune extérieure à la fiction que naît la représentation de la vieillesse et qui fait de son corps le reflet de notre propre et lente désuétude. Nous avons comme vieilli avec elle. Nous sommes alors les seuls, dans le film, à saisir la convenance entre une femme et un monde étranger fait de personnes et d’espaces qui se bornent à l’exclure et l’interdire.

Le spectateur, en phase avec l’actrice et son rôle, entre subtilement dans la vie de Camille Claudel avec l’arrivée de son frère. Les monologues de Paul Claudel qui précèdent leur rencontre ne font que renforcer cette idée d’incompréhension qui gravite autour de la sculptrice. Le traitement de l’image est, en certains points, identique entre Paul et Camille, mais si pour elle la réceptivité de ses plaintes se fait chez le spectateur, elle est pour lui au-delà du monde dans lequel ils évoluent. Cela revient à placer les seuls espoirs de liberté de l’artiste entre les mains de Dieu. Impossible, nous disait pourtant dès le début Bruno Dumont. Elle devra durant encore quelques décennies gravir ce même sommet des Cévennes, non loin du monastère, attirée puis poussée par ces corps semblables de nones, toujours étrangère de ces bruits assourdissants, de cloches ponctuelles et perpétuelles, des éclats de cris dans chaque couloir, et la morale religieuse de son frère.

Le réalisateur nous livre ici l’étonnant parcours d’une captive que l’image rend martyre. Trois jours de transition qui vont sceller les trente dernières années de sa vie. Autour de Camille Claudel se déplie le paysage de l’artiste et de l’oubli, elle qui, privée de liberté de création, doit sa fatalité à une époque. Au-delà, c’est la guerre qui s’abat, et l’incompréhension qui l’entoure l’éloigne encore plus d’une pratique de l’art. Mais ses œuvres sont d’immuables sculptures, et sa vie par le cinéma façonne dans l’image les aléas de la création contemporaine, la place de la femme, et la solitude de l’artiste.

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