Cartouche, Le Menuet de la mort fatale

Les cinq dernières minutes de Cartouche comptent parmi les plus belles du cinéma français. Mais pour pouvoir s’en rendre compte, il faut avant toute chose avoir capté, dès le début du film, ce tempo particulier où la vitesse et la fatalité sont les déesses noires et ailées qui accompagnent toutes les existences. Tel était le siècle de Louis XV, où hors des pages des encyclopédies, les vies des obscurs étaient modelées au plus vite selon leur allure particulière, pour être aussitôt brûlées au contact de leur destin, comme les phalènes que la lumière attire et consume. Cartouche est un film solaire, qui débute sous le ciel bleu implacable d’une exécution publique, et se terminera dans la nuit du deuil et de la résolution. Il n’y a que sous le plein soleil que des paroles sur la mort, simples, définitives, et épurées de toute sentimentalité, peuvent prendre tout leur relief au milieu d’une foule de curieux avides de sang – un peu comme des lignes extraites des Veda dans le tumulte du sacrifice. Belmondo qui se tient avec un gamin face à l’échafaud où, pour le supplice atroce de la roue, on brise à coups de masse les membres d’un condamné anonyme qui hurle sa souffrance, ce sont les trois visages d’une temporalité partagée par tous les marginaux que la société réprime : le passé du corps qu’il faut toujours considérer comme déjà détruit depuis le rivage de la mort ; le présent de la jouissance de ce qui est dérobé constamment à cette même mort ; les futures générations, condamnées l’une après l’autre à répéter les mêmes cycles d’arrachement et de soumission aux oubliettes de l’histoire, celle qui ne retient que les noms des vainqueurs. « Regarde bien, petit », lance Belmondo au gamin. « Demain, ce sera notre tour ». Et le garçon de lever les yeux vers celui qui est son idole, et de lui demander aussitôt, d’une voix inquiète : « Si vite ? ». La voilà capturée en deux mots, cette vitesse tragique : celle qui ordonne les êtres, les objets, les situations, selon ses axes implacables. La question qui taraude le bandit de grand chemin n’est pas un quoi, mais un quand – incarné par un jour noir, sans cesse mobile dans l’espace, mais qui ne fait jamais que se rapprocher au rythme traîtreusement lent de l’inéluctable.

Cartouche et ses deux compères, La Taupe et La Douceur, traversent d’abord le monde avec le rire de l’insouciance qui n’est pas dupe : c’est la légèreté française par excellence, celle qui se rit des batailles, et pense avant tout à sauver sa peau. Sous les typologies des Trois Mousquetaires, effleurent celles des Pieds Nickelés. C’est la quintessence du style De Broca, le seul qui sut transposer au cinéma la ligne claire des galopades de Tintin, transformant ce dernier en dynamo de contrebande pour intrigue loufoque. Mais pour que cette lumière ne soit pas réduite à une absence de profondeur, il faut que cette dernière naisse d’un contraste avec l’ombre du péril. Comme dans un aphorisme de Kafka, ce dernier vient des femmes – et pour que le destin de Cartouche brille dans son ciel crépusculaire comme un météore qui court mourir à l’horizon, il faudra deux femmes, deux existences éloignées par les éons des classes, deux portes ouvertes simultanément sur l’amour épicurien et la soif du sublime. Sur le chemin de l’aventure, il y a Vénus, la bien nommée, à qui Claudia Cardinale prête sa douce sensualité. Plutôt qu’une déesse, Vénus est davantage un esprit captif, un Ariel mutin et enjoué surgi des mêmes démêlées avec la police que Cartouche, et que celui-ci délivre pour l’absorber dans son monde de plaisirs et de vitesse. Pour qu’un esprit léger s’incarne et fasse resplendir la réalité, il ne faut que peu de choses : la confession du vol d’un foulard avec une moue boudeuse, une danse improvisée, et surtout un ton de voix qui met au même niveau aussi bien les opprobres que les opportunités.

La rencontre avec Cartouche est celle de deux âmes sœurs, unies dans le regard qu’elles portent sur la fragilité de cristal qui est celle du moindre instant de bonheur. Alors, de la paille de la charrette nocturne où ils s’enlacent, se déverse sur le couple les pièces d’or volées – c’est la pluie d’or de Danaé, revue et corrigée par les romans libertins du bon vieux Dix-Huitième, si rétif à toute apparition du divin, mais ayant conservé toutes les astuces de répertoire de ce dernier. Vénus demeure terrestre – elle souhaite conserver la paille comme matelas de fortune, même au milieu des ors et des falbalas que les succès innombrables de Cartouche finissent par entasser dans leur repaire de brigands. Si la bande est capable de dévaliser un salon Rococo en moins d’une minute, ne laissant que des murs vides et un miroir souillé d’un grand C victorieux, Vénus sait dans sa joie conserver la tache sombre de la mort qui rôde. Telle est la symbolique de la paille – rappeler la terre dure et ingrate où tous les corps finissent, et ceux de son rang plus rapidement que les autres. Et seul l’amour (tranquille, intégral, se célébrant lui-même dans chaque geste, dans chaque élan) est capable de transcender ce brouillard de constante inquiétude, ce fil perpétuellement sur le point de se rompre. Au jeune Louison qui demande, au milieu des miroirs et des torchères, à quoi cela sert de savoir jouer du clavecin, La Taupe répond, tout simplement : « A l’amour ». Pour ceux qui se sont vus accorder une vie brève et fatale, les arts ne conspirent qu’à une chose : justifier la flamme ultime qui les habite, et qui est celle de l’amour, vainqueur éternel de toutes choses, y compris de la lucidité mélancolique, seule capable de percevoir la tension incessante à l’œuvre dans les cordes emmêlées des Nornes. Que la conscience de cette tension se relâche, et alors le marginal choisit la porte de la perdition. Pour Cartouche, elle s’incarne dans la femme du préfét de police, Isabelle de Férrusac, qui a le profil de cygne blond et capricieux d’Odile Versois. Cette nouvelle femme, dont Vénus voit l’étoile se lever dans le ciel de son amour avec une résignation pudique, est le sublime personnel de Cartouche, l’amour divin qui, comme dans un célèbre tableau de Titien, s’oppose à l’amour profane qui l’attend dans ses cachettes. Mais s’il est divin, il ne peut être que deux choses : resplendissant, et surtout destructeur. Sans hasard, la rencontre entre Cartouche et Mme de Férrusac a lieu alors qu’on s’apprête à torturer un homme jusqu’à la mort – et c’est cette dernière qui s’agite derrière les draperies soyeuses chaque fois que Cartouche cherche à se surpasser, à éblouir celle qui lui paraît en valoir la peine. Faire sonner toutes les cloches de la ville, dérober les diamants du Grand Turc, ne sont pas des exploits d’Hercule, mais des actes puérils et funestes, perçus comme tels par Vénus et le reste de la bande.

Cartouche est atteint du syndrôme de Charles Swann : il est amoureux d’une femme qui n’est pas son genre – et pas seulement pour des questions de rang social. Derrière le profil de médaille de la femme du préfet, il y a une créature inachevée de Laclos, un mélange habile de beauté glacée et de vanité artistocratique, qui aime à se jouer des sentiments de plus faible qu’elle, mais qui confrontée aux conséquences de sa duplicité, finira par en éprouver des regrets. Il est évident que Cartouche n’ignore rien de tout cela – qu’il a décidé, au contraire, de tenter l’approche de cette enfant de Léda, toute de pruderie hautaine qui ne rechignerait pas à s’égarer parmi les passions trop humaines du peuple, comme on choisit sa propre mort pour qu’elle soit ensuite sculptée par l’histoire. La simplicité carpe diem de Vénus, aussi délicieuse qu’elle soit, n’apparaît en contraste que comme une technique de survie au jour le jour, que menace de tous bords la médiocrité. A un Cartouche, il faut un Everest à conquérir – et rire du dieu qui tonne dans les hauteurs, qu’il prenne comme avatar un roi, un préfet ou un traître. Le défi ultime qu’il lance à Isabelle de Férrusac est un aveu de splendeur mortelle : « me vendre ou venir seule ». Ce que Cartouche ignore, c’est qu’il ne met pas dans la balance que sa propre vie, mais aussi celle des autres, brusquement devenue une part de son sacrifice personnel. La belle dame sans pitié choisit de se soumettre, de le détruire. Capture, fuite, bagarre. D’un coup de pistolet, Vénus est tuée en voulant protéger l’homme qui avait tout fait pour la trahir et l’oublier – première échéance du prix des choses de ce monde.

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C’est alors que le film, dans sa conclusion, se fait l’épiphanie de ce jour noir tant redouté, l’exécution – non dans son accomplissement, mais dans l’acte de résolution duquel partira la dernière ligne droite qui y mène, invisible. Comtes et marquises, dans la grande salle de bal rocaille, dansent le menuet des privilèges préservés, épitomé futile et gracieux d’une civilisation qui, comme le rappelait Walter Benjamin, s’est nourrie comme toutes les autres de ses propres actes de barbarie. Désemparé, le préfet constate que trahir, condamner, détruire, ne peuvent suffire à effacer la séduction resplendissante d’un effronté, le charme pur et insolent d’une rencontre à mi-chemin d’un carrosse et d’un échafaud – « dansez, dansez », ne cesse-t-il de lancer à sa femme, poupée mécanique de la fidélité, que les regrets torturent plus efficacement que tous les exploits. Soudain, un coup de feu. Un violent courant d’air souffle les bougies, éteint les lustres, plonge la salle dans une semi-pénombre. Panique de la foule emperruquée : c’est Cartouche qui apparaît parmi eux, le visage sombre et déterminé, portant dans ses bras le cadavre de Vénus, comme une Pièta dont on aurait inversé les sexes. Avec ses comparses, il renverse la vaisselle d’argent, dépose Vénus sur une table, rassemble tous les bijoux des dames et les dépose sur elle, comme on prépare, avant qu’il ne soit immolé, le corps d’une guerrière à laquelle on sacrifie toutes les vanités de la vie. Cartouche n’épargne pas les bijoux de Mme de Férussac, comme pour signifier, à elle comme à lui-même, que l’appel du sublime est mort, et que des jours sombres, nus et froids vont désormais se lever. La bande vole un carrosse doré, digne d’une princesse des voleurs. Alors que monte la musique belle et funèbre de Georges Delerue, les voleurs devenus cavaliers, tenant chacun un flambeau, se tiennent en ligne sous un ciel ténébreux frappé d’une Lune glacée. Pour le cadavre de Vénus, les cascades de perles et de diamants ne donnent l’illusion, ni de la vie, ni du triomphe – et lorsque Cartouche ouvre la porte du carrosse pour un dernier salut, la tête de Vénus s’affaisse comme celle d’une noyée. Enfin, les chevaux du carrosse sont libérés, et Cartouche pousse ce dernier dans les eaux d’un lac, jusqu’à ce qu’il s’enfonce et disparaisse. Pas de consummation sur le bûcher, seulement le souvenir englouti d’une Belle au Bois Dormant dont les eaux noires ont de nouveau recueilli l’âme d’une nymphe française par excellence, futile, gracieuse et enchanteresse. Elle était la parenthèse magique qui avait laissé en suspens le réseau inextricable des forces destructrices – et que le sublime féminin adverse avait à la fois révélé et occulté. « On finira comme prévu », murmure Cartouche. « Dans les mains du bourreau », précise La Taupe, stoïque. « Oui. Et que ça aille vite. » Telle sera l’ultime vitesse de Cartouche, celle qui n’existera qu’en hors-champ, qui refusera de s’offrir à notre amitié triste mais que nous ne pourrons jamais ignorer – celle de l’étoile filante lorsque son panache finit par mourir dans l’obscurité.

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