Ma Chatte Lettre à Booba, Marie Debray – lutte pour une poétique libertaire

La rencontre était inéluctable. Qui a pu oser écrire cet ouvrage audacieusement intitulé Ma chatte, lettre à Booba ? L’auteure Marie Debray invite sans cesse le rappeur sur le ring des sentiments. Et son art de la punchline met le Duc de Boulogne, chevalier, genou à terre. Il aura fallu attendre une femme amoureuse sans doute, talentueuse sûrement, pour qu’arrive enfin le jour du jugement. Olivier Cachin, qui a consacré l’ensemble de sa carrière d’auteur à défendre le rap, cette culture illégitime, prend la plume pour écrire au sujet du livre : « pour la première fois depuis dix ans, Booba trouve un défenseur à sa hauteur. C’est un livre définitif sur le seul lyriciste agréé qui mérite d’être au cœur des polémiques, au centre des passions, dans l’oeil du cyclone d’une controverse aussi permanente qu’un coup d’état. ». Mais qui est-elle ?

Et pourquoi vient-elle avec sa verve perturber le monde de la poésie et du rap mondialisé, institutionnalisé et formaté par la société marchande ? Ce livre raconte l’épopée romantique d’une écrivaine qui se découvre une passion pour les fulgurances d’Elie Yaffa. Pour assouvir son désir ultime, elle éprouvera un profond mépris pour le patriarcat blanc et sa morale sexuelle bourgeoise. C’est le récit d’une libération, d’une femme qui se réapproprie son corps pour s’offrir à l’homme noir. Son féminisme est insurrectionnel. Il lève tous les tabous de la société française et son modèle social dont les femmes et les minorités sont toujours les sujets dominés. Je devais la rencontrer après avoir lu cette lettre, ce doux présent à tout amant, tout poète, cette réponse inespérée d’Hélène à Pierre de Ronsard, de Roxanne à Cyrano, eux qui rêvaient d’un amour charnel, consommé.

  • Ne pas se soumettre au jeu social

Marie Debray dans son ouvrage rejoint ces luttes féministes qui redéfinissent « une morale sexuelle contemporaine » s’émancipant ainsi des traditions religieuses, qui dictent les comportements amoureux acceptables et proscrits en société. S’adressant à Booba elle écrit « vous avez la couleur de la victime, j’en ai le sexe » et ouvre ainsi le bal poétique qui se voudra volontairement érotique pour abattre toutes formes de contraintes sociales. L’amour se veut véritable en s’accaparant tous ces mots que la pensée unique lui interdisait jusqu’alors. « Vous sans compromis, je vous attire sur le ring, boudoir moderne, pour vous élever en boxeurs de fulgurances et punchlines, et retrouver la liberté (…) de mon vagabond sexe, car c’est le maître qui les a désignés ainsi… Capturons la vérité pour nous émanciper. Car Elie Yaffa, ce n’est pas votre chibre qui me fait jouir, mais votre langue. Poète ».

Un amour authentique que les maisons d’éditions françaises refusent de regarder dans toute sa splendeur. Marie Debray publiera son livre en indépendant, même si un lectorat mature et grand public pourrait s’en emparer. Mais son heure viendra. Le livre appartient pour le moment aux milieux avant-gardistes et underground qui ont vu passer de grands artistes avant qu’ils ne connaissent un succès public. Ne pas se soumettre à la poésie académique vidée de toute substance subversive. Mais aimer Nietzsche, le Marquis de Sade, Rimbaud dans leurs traversées intimes les plus sombres pour y retrouver ce génie naissant de la poésie urbaine, encore stigmatisé par une classe dominante et sa culture savante.

  • Le crime de la tendresse

L’originalité de l’oeuvre tient au fait qu’une femme lettrée, de la petite bourgeoisie parisienne, nous dévoile tout en jubilant vers l’infini, le plaisir bestial que lui procure la musique rap et son interprète à la gâchette facile. Ainsi elle écrit : « quand il lui sourit, son clitoris gonfle contre le coton de son jean. Quand il marche vers elle, ses seins pointent. Quand elle entre dans la pièce, ses cils battent. Elle n’a jamais eu peur quand il lui parle. Il est le seul à savoir que quand elle ne crie pas elle jouit ». Il faut avoir rencontré Mary Debray pour savoir à quel point l’amour peut rendre l’âme folle. Elle me révèle pendant l’entretien que sa punchline préférée figure dans le titre Saddam Hauts-De-Seine : « Je les baise comme des chiennes, à chaque fois elles reviennent ». Elle décrit à chaque chapitre ce plaisir pavlovien qu’elle comprend mieux qu’aucune autre femme. Elle se sait unique, lui aussi.

Ce livre, retrace le parcours atypique d’une passion amoureuse qui milite sur un bateau d’esclaves, l’aventure d’une reine d’occident revenue de sa propre guerre. « En ces siècles de joutes oratoires, ces femmes autres que des serpillères à vos spermatozoïdes, titillaient des hommes comme vous quand on rapportait des ananas et des noirs des îles pour passer la main entre leurs cuisses et caresser la peau tendre de leur gland. Le maître découpa leurs organes pour condamner la transgression, et ne vous trompez pas, ce n’est pas l’acte sexuel entre salopes et esclaves qu’il réprima mais la découverte de la tendresse derrière les portes. Le crime de la tendresse, on en meurt encore dans les tombeaux de béton de la République ».

  • L’histoire éternelle du coeur humain

J’ai aimé la lettre de Booba de Marie Debray mais son œuvre aussi originale soit-elle ne pouvait échapper à mon regard critique. Je lui reproche notamment de manquer de recul quant à son amant fantasmé, dont l’image publique du mauvais garçon est avant tout une posture marketing. Booba en fin stratège a reproduit tous les codes du gangsta rap américain en les réadaptant au marché du disque francophone. Il véhicule dans sa musique mainstream toutes les valeurs individualistes et néolibérales soutenues par les multinationales. Et ce recul est néanmoins nécessaire lorsque l’auteure possède une solide formation universitaire. Des recherches plus approfondies sur les origines sociales de la star auraient pu apporter à Marie Debray un discours parfois plus nuancé.

Pour paraphraser Marcel Natkin, la poésie est l’histoire éternelle du cœur humain. Et c’est en cela que l’ouvrage est une réussite. Un livre nécessaire à tous les amateurs de poésie, collectionneurs de vers.

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Ma chatte lettre à Booba

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