Contre la nouvelle critique !

Le cinéma nous a ouvert les yeux sur la vie ; la vie s’est chargée de changer la perception que nous avons de lui. Le cinéma remonte à l’enfance, soit, nous avons grandi… Posé entre hier et aujourd’hui, Sédition est le marque-page de ce sentiment d’urgence : le cinéma parle ; mais qui parle à travers lui ? Retour à une idée rangée au placard par le révisionnisme : « Il n’existe pas d’énoncé sans énonciation ». Que pouvons nous en dire à une époque comme la nôtre, là où règne sur le discours le despotisme de l’élocution ? En ces temps de vache maigre, l’idéologie dominante fait feu de tout le bois – même pourri – qu’elle a soigneusement mis de côté depuis plus de quarante ans. On l’entend partout, de moins en moins loin, de plus en plus proche, le son assourdissant de la grande parade du populisme. De magouilles en coups d’éclats, de discours victimaires en décomplexions franchement dangereux, le fléau de la fringale des grandes gueules réactionnaires a gagné bien plus que ce qui se désignait, hier encore, sous l’appellation contrôlée de « bien-pensance de gauche ». S’agissant de réagir aux invectives normées d’une société tout entière, polluée par les déchets qu’elle recycle sous couvert d’un courant postmoderne nauséabond, Sédition est un espace qui prend en considération la puanteur de ce contexte.

Qui, dans cette société de l’image, traduit mieux, sinon aussi bien que le cinéma, la naturalisation trop souvent abjecte et normative qui s’opère dans le corps et l’esprit de celui qui ingurgite sans que ne lui soit autorisé le temps de la digestion ? À trop lui vouer un culte, nous risquons de perdre le sens même du cinéma, d’oublier la fenêtre pour le confort de la maison, ne plus savoir voir un film au regard du monde. N’est-ce pas le danger d’une posture cinéphile – autiste par nature – ? Il s’agit en fait de pointer du doigt une cinéphilie qui ne viserait plus dans ses écrits que le jeu nombriliste de la référence. Il en va de toute une conception critique désormais vendue au prix des colères saines, des effusions sans blessés, des petites révolutions sponsorisées par L’UNICEF, de « l’aventure sans le risque » comme le suggérait bassement un slogan de la banque populaire. Sédition ne s’est pas alignée sur les magazines de l’esbroufe bougonne des jours heureux mais sur une vieille idée que nous avait transmise une revue comme les Cahiers du Cinéma avant de devenir cette triste entreprise du bon goût. Cette idée c’est celle de la critique, d’un regard sur le monde par le cinéma, d’un regard qu’il nous faut retrouver d’urgence. De Libé aux Inrocks, le cinéma est devenu le jouet d’une intelligentzia qui se plaît à se contempler dans les films une frange de la population qui se passe la balle entre joueurs de la même équipe, entre matons du même hospice : celui de la culture. Et les films dans tout ça ? Au meilleur des cas, si un bel objet sort en salle, il est comparé au précédent de son auteur, si c’est un premier essai (même réussi), la presse attend le prochain ; s’il est excellent – il a de vraies idées de cinéma – le signifié prédomine sur le signifiant, l’histoire plutôt que les moyens de la traduire. Bref, à ce compte là, ce ne sont pas les films qui manquent d’idées mais ceux qui écrivent dessus qui ne savent plus les lire.

la-prise-de-paroleSédition sera donc dans un premier temps la tentative de renouer avec un discours critique, inscrit dans quelques sillons presque entièrement recouverts par la soupe « cultureuse » de l’air du temps – le nôtre. Parlons de Cinéma au présent pour parler du monde – toujours le nôtre – pas celui d’Ophuls, de Lautner, ni de Vidor ou Minelli, pas non plus celui de Serge Daney ni de Serge July mais celui de Klapisch, Dany Boon, et Apple. Celui des coups d’éclats primaires. Celui des « buzz » au prix de l’amnésie. Accusons d’une voix claire les fausses satires autorisées par le totalitarisme de la tolérance, la dictature de la réécriture historique que décelait déjà Michel de Certeau dans son livre La prise de parole. Il nous faut nous souvenir de ce qui peut nous servir, de ce qui peut largement être déplacé sur le terrain du cinéma lorsqu’il écrivait par exemple : « La contestation heurte de front une organisation de la culture. Mais les théories qui ont précédé les événements vont-elle en résorber la signification en les « expliquant » ? Là où se formule la conscience qu’une société a d’elle-même, l’expérience d’hier aura-t-elle une suite, exercera-t-elle une action, déplacera-t-elle notre langage commun ? Ou bien sera-t-elle réduite par les idées antécédentes et récupérée par un passé déjà pensé, tel un trou dans un système capable de l’oblitérer aussitôt et de le recouvrir avec des mots tout préparés ? Sera-t-elle « aliénée » par des « sciences humaines » assez élaborées pour intégrer le non-conforme dans le conforme et assez fortes pour imposer à un « malaise » de civilisation  l’interprétation qu’a sécrétée cette civilisation même. » Prenons à bras-le-corps ce qui pointait déjà le bout de son nez dans les postures post-soixante-huitardes à grand coup de récupérations culturelles et de reformulations historiques.

Pointons du doigt l’anhistorique parade des bouffons du roi sur laquelle s’endorment aujourd’hui, cachés derrière leurs lâches pages virtuelles, les suppôts du FN et de toute cette tiède tyrannie décomplexée. Parce que cette bêtise se gonfle dans son violent sommeil d’un orgueil qui n’a d’égal que le nombrilisme dont elle se réclame fièrement. Parlons de l’époque des invectives à la mémoire de poisson rouge. Il y a tant de choses à dire de toute cette fange et des quelques résistants qui, dans ce monde là, tentent encore, contre ce vent nauséabond de la médiocrité, de faire un film de cinéma comme on utilise une arme. À nous ici de construire les nôtres, de bricoler nos barricades et nos munitions pour mieux combattre notre ennemi idéologique en embrassant dans le même élan ce qui reste de candeur chez certains auteurs, « avec un goût prononcé pour la poésie du fond des mines » comme le rappait, avant de goûter à la soupe, La rumeur. Parler de cinéma dans cette perspective nous impose donc en premier lieu d’interroger les intentions des films, le sens caché qu’il nous faut gratter derrière le masque de la condescendance. Pour ce faire, la ligne que nous nous sommes fixés sur Sédition vise le traitement des films qui sortent en salle aujourd’hui pour savoir ce qu’ils nous disent de demain. Face à eux, ne pas confondre le discours avec l’ordre des mots, les petites phrases avec la quatrième de couverture, constitue déjà un exercice qu’il nous fallait situer à l’opposé de la pratique institutionnelle de la critique.

Un film fabrique avant tout une durée découpée en fragments d’espaces, ce puzzle appelé découpage, et qui fait sens, a presque complètement disparu de l’échelle des valeurs critiques. La presse s’en tient de plus en plus à un résumé factice, à une poétique description de l’enchaînement des actions au point d’oublier que derrière les petits mouvements que dessine le personnage d’une fiction ou d’un documentaire s’esquisse les traits souvent grossiers de la société qui les tolère dans son réservoir publicitaire. Il y a ici matière à mieux questionner un film, à chercher en lui la démarche de l’idéologie qui s’adresse à nous pour faire passer son message. C’est une première piste. Et puis, il y les films sincères, ceux qui nous imposent de nous souvenir de la politique des auteurs dont il ne faut pas non plus oublier qu’elle est encore – et heureusement – le moyen pour des artisans de construire une œuvre malgré l’inertie du système d’exploitation. Pourquoi et comment ce discours par le cinéma réussit-il à nous atteindre, encore et toujours, à nous toucher, à nous émouvoir ? Parce que, si trop de films sont entièrement dévoués à l’exercice subalterne de la naturalisation des idées dominantes, ils ont au moins le mérite involontaire d’obliger la critique à chercher leur contre-champ. Ce cinéma là existe, et même au cœur du système. Ces films : ceux de Guiraudie, de des Pallières en France, ceux de Coppola, Cronenberg ou Jeff Nichols aux États-Unis traduisent une forme de résistance en dialectisant par le seul moyen du cinéma via l’inventivité de la trajectoire, du mouvement, d’actions ou non dans le cadre, du corps du film au regard du corps du personnage. Alors oui, le goût, dans ces cas là, vaut la peine d’être défendu parce qu’il n’intervient pas sur le terrain restreint de la petite histoire, mais investit le champ vaste du récit cinématographique et s’alimente de la puissance d’une mythologie qui lui est propre. Ainsi Sédition part à la recherche des fragments de cinéma, des puissances qui résistent à la domination de la vulgarité et de la perte de la mémoire à l’heure où la presse papier culturelle signe le pacte de son amnésie.

À suivre…

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