Three Billboards -Conversation comme Panneaux

Je n’avais pas spécialement envie d’aller voir ce film. Et puis mon meilleur ami m’a proposé d’écrire une critique. Bonne élève, je me suis précipitée en salle. Lui a mis deux semaines pour prendre son billet. Voici notre conversation, que personne n’espérait :

Lui : Il y a quelque chose dans le dernier plan du film (le cadrage, la situation – ce que les personnages s’apprêtent à faire / vivre -, l’utilisation de la musique) qui m’a rappelé Tueurs Nés d’Oliver Stone. Mais je ne crois pas avoir la force de m’infliger de nouveau ce navet pour confirmer mon impression.

Elle : De mon côté, j’ai toujours trouvé que Tueurs Nés était un film incroyable. On y sent la liberté, une liberté un peu conne, américaine, faites de grands espaces et de spectacle bidon. Juliette Lewis épouserait Trump aujourd’hui et porterait du Van Cleef plutôt que du plastique.

Lui : De toute façon les correspondances fantômes (fantasmées) ont bien souvent plus de saveur et de pertinence que la réalité. Mais revenons-en à Tree Billboards, Les Panneaux de la Vengeance.

Elle : La traduction est proprement ridicule : on a honte de passer à la caisse demander sa place. On finit par le dire. Le vendeur en rit, parlant lui aussi de la nullité du français qui rend tout un peu lourd.

Lui : Très mauvais titre français, mais qui ne fait pas tant injure à ce relativement mauvais film. Pour simplifier et trouver un angle de conversation critique, j’ai bien envie de rebondir sur ce titre pour dire qu’il y a trois problèmes majeurs dans ce film : D’abord le scénario, qui à vouloir embrasser trop de choses, partir dans trop de directions (une vague enquête policière, la maladie, la violence conjugale, les rapports familiaux, de séduction…), sans doute avec l’espoir de dire beaucoup sur l’état du monde, se rate et fait figure, au finale, de brouillon longuet.

Elle : On s’ennuie si vite, dans la vie comme au cinéma, que partir dans tous les sens reste la meilleure stratégie pour fermer les yeux moins vite.

Lui : Belle parade. En revanche, le problème n°2 va être plus dur à défendre : Le ton – on ne sait jamais vraiment si le réalisateur se veut sérieux ou sarcastique. Ce qui paraît être une situation pleine de second degré est tout à coup gâchée par l’utilisation d’une musique trop sérieuse, trop mélo.

Elle : L’esthétique de l’ambiguïté et du trouble est encore à l’image de la vie, où rien n’est noir ni blanc.

Lui : Certes, mais ça ne doit pas empêcher d’avoir un semblant de colonne vertébrale, sinon on se retrouve avec du cinéma de mollusque.

Elle : Barthes parlait déjà de la puissance du changement d’avis, qui n’a rien à voir avec l’inconstance mais quelque chose de pleinement incarné ; dans la vie tout change tout le temps. Ici on a du mal à distinguer les salauds des purs. Quant au choix de la musique, là aussi résolument postmoderne, il est d’ailleurs plutôt bon. Cela passe de Chiquitita d’Abba à une sonate de piano de Mozart jusqu’au folk de Townes Van Zandt.

Lui : Dernier problème : La morale – les Noirs finiront avec les Noirs (ou appelons-les « les gens de couleur », comme le policier raciste le souligne dans une scène si peu subtile du film), les abrutis ne pourront jamais se racheter complètement, les nains finiront seuls (malgré leur sens de la chevalerie, et leur talent au billard), les maris violents ne se prendront même pas une bouteille sur le coin de la gueule, et pourront convoler tranquillement en secondes noces avec leur jeune nouvelle compagne forcément décérébrée.

Elle : Ces clichés sont souvent vrais, et encore plus dans la ruralité, dans ces villes où tout le monde se connaît. Les ghettos se font. Les moches finissent seuls. Les connards plaisent. Ce qu’il est important d’évoquer, c’est que cette John Wayne au féminin appelle au métaphysique et montre que l’important dans la vie, c’est la lutte. Cette guerrière manie aussi bien la rage que la lassitude, nous montrant que la rédemption n’est jamais loin de l’humour.
La poésie est là : du doigt percé du dentiste, à cette balle qu’on se tire après une bonne partie de baise, aux extincteurs quand il est trop tard, à certaines coiffures et postures dans un sofa, jusqu’au paquet de Froot Loops. L’humanité White Trash y est sublimée.

Lui : Reste que c’est un film plein de “trop”. Mais pour autant pas totalement désagréable à regarder. Et l’orange des Billboards est joli.

Elle : Ces panneaux au milieu de nulle part ont l’air d’une installation d’art contemporain. Et que dire de cette salopette portée pendant un film entier et de cette coupe de cheveux mi-punk mi-barbier ? La police du look est absente de cette fiction, pour le pire.

Lui : Plusieurs jours passent, arrive le moment de la cérémonie des Oscars, qui réussit au film.

Elle : Regarde les Oscars. Je crois qu’elle n’est pas sortie de son rôle, et qu’elle est toujours en salopette (qu’on mette en prison le designer de cette robe).

Lui : Je sais pas trop quoi dire, à part que ça me rend Tree Billboards et particulièrement le personnage de Frances McDormand dans le film encore plus désagréables. Tu as raison, elle n’est pas sortie de son rôle. La question est peut-être : y est-elle entrée pour commencer ? Ou est-elle  juste tout le temps comme ça ?
Ce qui me fait penser que je ne l’ai pas vue dans grand-chose à part Fargo.

Je viens de jeter un œil à sa filmographie sur IMDB – j’avais oublié mais je l’avais beaucoup aimé dans Olive Kitteridge, formidable mini-série. À part ça, je ne lui trouve pas de rôles marquants. C’est bien la lutte, l’engagement, mais le féminisme porté par ces actrices d’Hollywood en 2018 à une cérémonie des Oscars a l’air un peu ridicule : elles se lèvent toutes comme des cruches pour montrer qu’elles existent au milieu de ces hommes, devenus l’ennemi, une race à part. Je ne vois que des plantes en pot dont les mecs reluquent le feuillage et les tiges dénudés par en dessous. Je crois qu’elles manquent complètement leur propos.

Elle : Les femmes, ici favorisées en plus, s’agitent vers le rien jusqu’à faire débander les bites les plus courageuses.

Big up à Meryl, toujours première de la classe.

En dialogue avec Christophe Gr

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