Correspondance des rêves lettrés – Entretien avec Miyako Slocombe

Miyako Slocombe est traductrice et interprète japonais-français. Elle s’implique depuis plus d’une dizaine d’années dans la littérature, le manga, le théâtre, le sous-titrage de films. Et a accompagné, lors de différents événements culturels, des cinéastes tels que Kiyoshi Kurosawa, Naomi Kawase, Sono Sion, etc. Nous avons demandé à Miyako qu’elle nous parle de son travail, de son parcours et de la façon dont elle aborde la traduction de mangas et la traduction littéraire. Tout récemment, Miyako s’est vu remettre le prix d’encouragement de la fondation Konishi pour la traduction du roman d’Edogawa Ranpo, Le Démon de l’île solitaire (Éditions Wombat, 2015). Toutes nos félicitations et nous la remercions d’avoir bien voulu répondre à nos questions.

  • Comment es-tu devenue traductrice ?

En fait, c’est un peu par hasard, même si je pense que d’une manière ou d’une autre, j’aurai fini par me tourner vers cette voie. Stéphane Duval, l’éditeur du Lézard Noir, venait de monter sa maison d’édition (en 2004) pour publier des mangas de Suehiro Maruo, et il cherchait quelqu’un qui pourrait les traduire. Comme nous nous connaissions un peu par l’intermédiaire de mon père et qu’il savait que j’étais bilingue, il m’a demandé si ça m’intéressait. À l’époque, j’étais étudiante en art et n’avais jamais pensé à la traduction, mais j’ai trouvé sa proposition tentante. J’ai donc lu pour la première fois du Maruo, que je ne connaissais jusqu’ici que par les couvertures des livres qu’il y avait à la maison. Il s’agissait de Yume no Q-SAKU, et je me souviens d’avoir trouvé ce manga incroyablement beau, poétique et déstabilisant, du coup on a décidé de faire un essai sur les premiers chapitres, avec l’aide de ma mère pour le japonais et de mon père pour le français. L’exercice m’a beaucoup plu, et c’est ainsi que j’ai commencé la traduction.

  • Peux-tu nous parler de ton parcours avant de devenir traductrice ? Tu as dû être animée très tôt par un regard sur la culture, sur l’art, notamment grâce à ton père Romain Slocombe. Y a-t-il eu des découvertes importantes d’artistes ou d’œuvres qui t’ont particulièrement marquées ?
D’après « Une semaine de bonté » (1934) de Max Ernst (Martin Sharp, 1967)

À l’origine, j’étais intéressée par le dessin et la photo, c’est pourquoi j’ai commencé par faire des études d’art. J’ai grandi dans ce qu’on peut appeler « une famille d’artistes », des livres d’art traînaient partout dans l’appartement, et je me souviens d’images qui ont fortement marqué mon esprit : la couverture de National Kid de Maruo, avec ce jeune homme qui enfonce son pistolet dans la bouche d’une fille, une grande affiche de Max Ernst représentant un homme-oiseau transperçant le pied d’une femme, un sérigraphie de Toshio Saeki représentant une écolière à l’expression mystérieuse avec une poupée dans les bras, un ukiyo-e avec un samouraï le visage en sang, les dessins de Bazooka…  Et puis je me suis très vite intéressée à la culture japonaise, à travers les mangas notamment, que je lisais beaucoup. Plus tard, pendant mes études d’art, j’ai découvert ou redécouvert des artistes qui étaient parfois restés dans mon inconscient : Luis Buñuel, Hans Bellmer, Balthus, Toshio Saeki, Nobuyoshi Araki, Tadanori Yokoo, etc. Beaucoup de personnalités en lien avec Maruo, en fait.

Après avoir traduit Yume no Q-SAKU, j’ai continué à traduire des mangas pour Stéphane tout en poursuivant mes études. Cela me plaisait beaucoup, alors que je trouvais les cours à l’école d’art de plus en plus insignifiants. C’est pourquoi, après avoir passé mon diplôme, je me suis inscrite à l’Inalco pour perfectionner mon japonais, mais aussi pour suivre des cours sur la culture japonaise – littérature, histoire, sociologie, cinéma etc. – car j’avais conscience que si je voulais continuer dans la traduction, il était indispensable d’avoir une bonne connaissance de la culture japonaise dans son ensemble. Au cours de mes études, j’ai eu une bourse du gouvernement japonais pour étudier un an à Tôkyô. Ce séjour m’a permis d’approfondir ma compréhension du Japon et de ses usages, puis de retour à l’Inalco je me suis spécialisée en littérature moderne pour mon Master, et j’ai écrit un mémoire sur le thème de la monstruosité dans Le Démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo, sous la direction d’Anne Bayard-Sakai. Ensuite j’ai travaillé deux ans à la programmation cinéma de la Maison de la culture du Japon à Paris pour Fabrice Arduini, qui m’a notamment appris le sous-titrage de films. Depuis 2013, je suis traductrice-interprète à 100%.

  • Le métier de traducteur apparaît plutôt solitaire. Comment travailles-tu ?

C’est vrai que c’est un travail plutôt solitaire, mais qui m’a quand même amenée à faire énormément de rencontres, finalement. D’autre part, comme je suis également interprète, mon quotidien est souvent interrompu par divers événements culturels, comme des conférences ou des festivals. Pour ce qui est de la traduction, je me fais un rétro-planning et je travaille projet après projet, mais quand j’ai trop de demandes en même temps, je divise mes journées en plusieurs parties, et je vais consacrer quelques heures à la traduction d’une œuvre, puis passer à une autre. De manière générale, je fais en sorte de lire des livres avant de me mettre au travail, idéalement chaque jour. J’essaye de lire des œuvres qui sont dans l’esprit du texte que je dois traduire au même moment : du Conan Doyle ou des traductions de Poe par Maupassant quand je traduisais Le Démon de l’île solitaire, des vieux polars américains (de Raymond Chandler ou Dashiell Hammett, par exemple) quand je devais traduire un manga dont le héros était un pastiche de ces héros détectives… C’est un peu comme faire ses gammes, les mots me viennent beaucoup plus facilement après.

John Zorn – Naked City (1989) : Corpse with Revolver, Weegee et Illustration de Suehiro Maruo. Naked City – Absinthe (1993) : Les jeux de la poupée, Hans Bellmer
  • Comment prépares-tu généralement la traduction d’une œuvre ? La lecture de l’original, des recherches ? Les méthodes diffèrent-elles selon le style, les auteurs ? Peux-tu nous donner quelques exemples ?

Je vais d’abord me renseigner sur l’auteur et le contexte de l’œuvre. La plupart du temps, les choses que je trouve sur Internet suffisent. Parfois, on me fournit de la documentation (interviews de l’auteur, etc.), ce qui peut être très utile. Le temps que je passe sur les recherches préalables dépend de la nature des œuvres, de leur densité : c’est surtout quand il y a des éléments historiques, ou que l’aspect documentaire est important que je veille à faire des recherches. Pour le manga, en général je me « jette » dans la traduction, parfois sans même avoir lu le livre avant, et je découvre l’intrigue au fur et à mesure. Je traduis un premier jet de manière « sensitive » pour essayer de garder le naturel de la version originale, mais aussi son essence, quitte à ce que parfois, mes phrases soient un peu bancales, et ensuite lors du deuxième passage je vais travailler davantage le français, essayer de trouver l’équivalent exact et le plus naturel possible.

Yume no Q-Saku (1982), Suehiro Maruo

Après, ma méthode est un peu différente selon les éditeurs, car les directives varient d’un éditeur à l’autre, que ce soit au niveau de la forme (ponctuation, etc.) ou du contenu. Certains éditeurs demandent vraiment d’adapter le texte pour le public français, tandis que d’autres verront moins d’inconvénient à ce que la traduction reste proche du japonais. Pour un manga d’action grand public, je privilégierai la fluidité, mais pour un manga de Maruo ou un roman de Ranpo, je ne me le permettrai pas. Par ailleurs, il y a des auteurs plus faciles que d’autres à traduire. J’ai toujours éprouvé beaucoup de plaisir à traduire Maruo, par exemple. On a parfois l’impression de lire des poèmes surréalistes, d’autres fois on est transporté dans un conte, et je me sens assez à l’aise avec ces deux styles. Par ailleurs, j’ai rarement ressenti le besoin d’adapter, ou de m’éloigner du texte original pour que ça « passe » en français : j’ai du mal à expliquer pourquoi, peut-être parce qu’on est transporté dans un univers tellement étrange à travers l’image, le rythme ou encore le contexte qu’on accepte plus facilement l’étrangeté du texte. Par ailleurs, Stéphane Duval m’a toujours laissé une grande liberté pour traduire, ce qui a pu jouer aussi dans ma manière d’appréhender l’oeuvre de Maruo.

  • Lorsque tu traduis un manga, y a-t-il un travail de relecture, à plusieurs ? Et pour un roman ?

Au début, je faisais systématiquement relire mes traductions de mangas par mon père, mais aujourd’hui je lui pose juste quelques questions sur des tournures de phrases. Pendant un temps, un ami qui avait fait des études en édition relisait et corrigeait mes mangas. C’est toujours très bien d’avoir un autre regard, car à force d’avoir le nez dans sa traduction, il y a des choses qu’on ne voit plus. Souvent, les éditeurs de manga font appel à des correcteurs, puis ils m’envoient le fichier corrigé pour que je valide ou non ces corrections, qui sont en générale très pertinentes. Souvent, on voit son texte d’un œil nouveau une fois qu’il est mis en page dans les bulles, et j’ai souvent des corrections à apporter à cette étape de la relecture.

Pour la traduction littéraire, mon père continue encore de faire une relecture attentive de mon travail. Comme il est écrivain et qu’il parle le japonais, ses remarques sont très enrichissantes. Ensuite, l’éditeur lui-même relit le texte (Frédéric Brument, des éditions Wombat, est lui-même traducteur, et il a une grande connaissance de la littérature de genre et de la littérature japonaise donc ses corrections sont très judicieuses). Ensuite, le texte passe par le correcteur et me revient pour que je valide ou non ses remarques.

  • Comment se sont passées tes premières traductions en littérature et notamment la genèse du projet de traduction du roman Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo ?
Le Démon de l’île solitaire, Edogawa Ranpo, illustration Shin Taga

J’ai trouvé le travail de traduction littéraire très différent de la traduction de manga et du sous-titrage de films. Pour ma première traduction littéraire, La Fille du chaos de Masahiko Shimada, je me sentais un peu perdue au début et j’ai mis du temps à trouver le ton du texte. J’avais pourtant beaucoup aimé le livre, mais j’avais la sensation que toutes mes phrases tombaient à plat. En ce qui concerne le projet Ranpo, Le Démon de l’île solitaire était un ouvrage que j’avais lu il y a presque dix ans et qui m’avait beaucoup marquée, à tel point que j’ai souhaité écrire mon mémoire dessus. Ce qui me plaisait, c’est qu’on y trouvait tous les éléments caractéristiques de l’œuvre de Ranpo : le roman policier, avec des crimes mystérieux, l’univers du cirque et des misemono, l’aspect eroguro, le roman d’aventures… L’idée de le traduire ne m’était pas trop venue en tête : le fait même de traduire du Ranpo me paraissait improbable, surtout que je débutais dans la traduction littéraire. Ça aurait été un manque de respect pour cet auteur que j’admire tant ! Je parlais un jour de ce roman à Frédéric Brument des éditions Wombat, et c’est lui qui m’a suggéré l’idée. J’ai hésité, j’ai fait un essai sur les premiers chapitres, mais cela prenait un temps fou et je perdais courage, et au même moment j’ai eu l’occasion d’accompagner Suehiro Maruo, invité en France, en tant qu’interprète. Je lui ai parlé du projet, de mes doutes, et il m’a dit que je devrais le faire, que ça serait super que ce livre soit traduit en français. Ça m’a motivée, et je me suis lancée. J’ai le souvenir d’avoir eu à faire face à beaucoup de difficultés, et en même temps, j’étais beaucoup moins perdue que pour ma première traduction littéraire : les intentions de l’auteur me semblaient très claires, j’avais moins d’hésitations sur la manière dont les phrases devaient être tournées, et ça a été une expérience vraiment enrichissante.

  • Tu as accompagné la parution de ce roman notamment en venant le présenter en librairie. C’est important de mettre en avant cette part de la culture japonaise ?
Yoshitoshi, Meurtre d’Ohagi par Saisaburô (1867) / Suehiro Maruo, Le jeune impuissant (1981)

Oui, car j’ai l’impression que cette part de la culture japonaise peut constituer une porte d’entrée qui permet d’accéder à une multitude d’univers passionnants, qu’ils soient antérieurs (l’univers du misemono, des muzan-e de Yoshitoshi…) ou postérieurs (l’univers du romancier et traducteur Tatsuhiko Shibusawa, du poète et dramaturge Shûji Terayama…) à Ranpo. La culture populaire japonaise a connu à son époque un véritable essor, du milieu des années 20 au milieu des années 30. Cette période d’« années folles japonaises » est passionnante, autant dans l’aspect visuel (les arts graphiques, dont les représentants les plus connus sont Takehisa Yumeji et Kashô Takabatake) que dans le domaine de la littérature (les poèmes de Hakushû Kitahara, les textes de Ryûnosuke Akutagawa, Jun’ichirô Tanizaki, Yumeno Kyûsaku…), mais aussi de la mode, avec les moga et les mobo (modern girls et modern boys)… C’est toute une esthétique très inspirée de l’Occident, à laquelle le public français peut être très réceptif. La curiosité et l’influence mutuelle entre le Japon et la France a donné naissance à des œuvres d’une grande richesse, et j’espère que ça continuera.

  • Plus généralement, ressort dans ton travail cette appétence pour la culture japonaise « populaire » mais aussi d’avant-garde. Et y apparaît, dans les deux cas, une certaine chronique sociale du Japon passé et contemporain.
Premiers mouvements fœtaux en mauve (1994), Tadanori Yokoo

Oui, cet aspect de la culture japonaise me plaît en particulier pour sa richesse accessible : on trouve des œuvres totalement inattendues, très libres, et qui en même temps peuvent parler à tout le monde, comme les peintures de Tadanori Yokoo par exemple. De plus, cette culture populaire offre un reflet intéressant de la société japonaise. Après, j’ai baigné dans ce genre d’images depuis toute petite, ce qui explique probablement pourquoi cet aspect de la culture me tient tant à cœur. J’ai l’impression, aussi, que la culture populaire japonaise s’accompagne toujours de la notion d’étrange, et c’est peut-être ça qui me fascine.

  • Tu exerces ce métier depuis plusieurs années. L’expérience te permet-elle de mieux appréhender ton travail ?

D’un côté, je dirais que oui, car j’ai gagné en rapidité et j’ai l’impression de savoir davantage où je vais. De l’autre, je sens beaucoup de pression, surtout quand on me confie la traduction de chefs-d’œuvre comme Je suis Shingo, de Kazuo Umezu. Je m’émerveille à chaque page tant ses planches sont incroyables. D’autre part, quand j’étais en train de faire la traduction de Chiisakobé, le manga a commencé à rencontrer un grand succès, et j’ai commencé à ressentir de la pression. Je me suis mise à bloquer très longtemps sur certaines répliques, je n’étais jamais satisfaite de mes choix ! Il y a très peu de texte mais chaque réplique a beaucoup d’importance, donc j’ai veillé à prendre le temps nécessaire.

  • La traduction est un véritable travail d’écriture, peux-tu nous parler du rapport que tu entretiens avec cet exercice ? Et cela t’a-t-il donné envie d’écrire toi-même ?
Prisonnière de l’armée rouge (1978), Romain Slocombe

C’est vrai, surtout pour la traduction littéraire. Je pense que le rythme des phrases compte beaucoup, souvent je lis à voix haute mes traductions et si je bute sur une phrase, c’est souvent qu’il y a un souci. Tous les conseils en écriture prodigués par mon père ont été très bénéfiques, mais c’est un apprentissage continu. Après, il y a quand même un large fossé entre travail d’écriture dans la traduction et travail de création pure, donc pour ce qui est d’écrire moi-même… pourquoi pas, mais pour le moment je ne me sens pas prête.

  • Quels sont tes projets actuellement ? Tes différentes envies pour le futur ?

Je travaille sur plusieurs projets en ce moment: je termine la traduction du second volume de Ryuko, d’Eldo Yoshimizu, à paraître au Lézard noir, et je travaille sur des essais de Ranpo ainsi que des textes sur les fantômes japonais. Et en ce qui concerne mes différentes envies dans le futur… Ce que j’aime dans ce métier, c’est que je n’ai absolument aucune idée des projets sur lesquels je serai en train de travailler dans un an (sauf les quelques séries de mangas en cours), mais jusqu’ici, je me suis toujours retrouvée embarquée dans des projets passionnants, donc je croise les doigts pour que ça continue.

Propos recueillis par mail le 05 Novembre 2017.

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