Cosmos, Théorème 0

Nous étions trois dans la salle. Star Wars venait de sortir. Le blockbuster avait fabriqué un désert artificiel, avait séché nos salives. Et cet étrange corps longiligne arpenta les rues puis le sentier ; entre un oiseau mort et sa chambre d’hôte. Il fallait bien parler de la famille ; entre compères, entre deux lignes de fuite. Et lorsque la rencontre dissone sans sonner le glas, le film démarre pour mieux parler des inerties nerveuses ; coincées entre le poste de télé et l’oiseau blessé. Une image de famine bave sur l’arrière-plan de la salle à manger, c’est une image de guerre en plein décor naturel, en hors-d’œuvre. C’est que le Théorème n’est plus une solution. L’ombre de Pasolini dessine l’horizon funeste de la plage. La mère est hystérique et papa déraille à en retrouver son latin. C’est dans cette loufoquerie chorégraphiée par la parade corporelle du langage que Cosmos tente de nous dire « Ho-Dieu ».

Plus personne ne chamboule la structure ; c’est la structure, un brin pompeuse, qui déplace ces corps obnubilés par le cadre de Zulawski en bordure. Poussé à sa limite la plus extrême, le film devient le sujet des miroirs brisés. Le sujet est en perte de repères domestiques, à l’image d’une carrière boiteuse à la lisière de l’étrangeté du banal, entre Fassbinder et Claude Sautet. Et c’est cette mort de l’ingratitude qu’il fallait sauver comme on soupire son dernier râle. Comme on se recueille, enfin, juste avant.

Plus personne ne parle : Zulawski fige le hurlement à son apogée épileptique. Balmer, dans son plus grand rôle, ne sert plus à rien. Il bredouille son génie, sa soumission au système de l’exploitation familiale. Azéma a vieilli, Resnais renaît. Alors dans cette course à la mort, l’amour se trompe. Roméo fait penser à Juliette. Il construit son échelle en travelling. Il générique le familier par sa mécanique. Le bellâtre sort du conservatoire de théâtre, risible et imbu de sa grâce superficielle. C’est une figure, il parle trop, agace le film, le rend sourd.

Nous étions trois dans la salle, perdus dans un cercueil encore ouvert, le cinéma n’était donc pas mort, ni tué par le retour du Jedi resté hors-champ, hors salle, présent en fond sonore. Cette folie de l’impasse nous demandait de regarder la circularité des parcours, la bouche grande ouverte, entre spirales et boucles. Le film se referme comme il s’est ouvert ; sur lui-même. Sûr de lui. Fier comme Artaban de son échec, coincé entre le travelling du mépris et une pitrerie de la comédie de boulevard. Fandade assurée / fandade de gravité. Le travelling avant clôt l’espace-temps, à reculons.

Rien de plus sérieux que la démesure pour un acteur mal-aimé. Zulawski et Balmer font des merveilles. Le film est jeune comme un premier « Ha-Dieu », sans véritable langage. Il refuse la morale de son propre discours anarchiste. Rohmer aurait avalé la clef, comme l’écrivait Daney à propos des Nuits de la pleine lune, Zulawski préfère la perdre. Il n’y a plus de désert, la mer a gagné du terrain sous les fondations de la démesure domestique. Pasolini est mort. Ferrara l’a possédé ; Zulawski avorte. Ils étaient trois sur cette plage.

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