Dans le Gonzo

La forme devenue la plus courante de pornographie audiovisuelle, parce qu’elle est la moins coûteuse – pas d’équipe, pas de montage – et la moins préparée – pas de script, à peine un début de situation – est le film gonzo. La forme la plus répandue de gonzo est le film tourné en mode POV, c’est-à-dire en Point Of View, c’est-à-dire en point de vue, c’est-à-dire depuis la vision subjective de celui qui tient la caméra, à laquelle répond la vision subjectivante de celui ou celle qui fait l’objet du cadre. Dans le gonzo, il suffit d’un individu vautré sur un divan et d’une question telle que So what’s your name ? pour introduire le téléspectateur comme l’acteur dans la même histoire, celle d’un faux casting qui ressemble tant à un vrai casting que c’est là un excellent moyen de se rendre compte de ce que tout casting est un faux. Le casting est ce moment de l’humanité où les gens de cinéma (ou de télévision, ou de théâtre) exigent que vous preniez leurs désirs pour vos réalités. C’est pourquoi il ne subsiste jamais de différence fondamentale entre un film pornographique et un casting. Dans le gonzo, avec la question introductive (telle que Did you find the place easily ?, What’s up ?, Are you hungry ? ou How old are ya ?, autres exemples), c’est la question du refus de répondre à toutes les autres questions qui est éludée, puisque le casting est une forme de tyrannie dans laquelle la possibilité de tricher coïncide avec l’impossibilité de continuer à passer le casting. Dans le gonzo, l’introduction concomitante de l’acteur et du téléspectateur dans la même histoire est corrélative au degré de capacité d’introduction du regard de la caméra (du téléspectateur) à l’intérieur du regard-caméra de l’acteur. Dans le gonzo, au contraire de A bout de souffle ou de La Jetée, le regard-caméra de l’acteur ne nous fait pas sortir du film et de sa narration, mais fait rentrer l’acteur un peu plus profondément dans notre désir. Dans le gonzo, notre désir de film est un film sur le désir. Dans le gonzo, notre désir de film avec une actrice est un film sur le désir d’une actrice. Dans le gonzo, notre désir de film avec une actrice qui désire être dans le film est un film sur le désir d’une actrice qui ne désire pas puisqu’elle passe un faux casting. Dans le gonzo, l’acteur est filmé selon des valeurs de plans qui jouxtent presque constamment, voire exclusivement, le close-up. C’est-à-dire que dans le gonzo, le gros plan est la valeur d’usage, le mètre-étalon, dont l’horizon est le très gros plan, ou insert. Dans le gonzo, le réalisateur ne procède pas au très gros plan par montage ni par zoom mais par rapprochement spatial de l’objectif de sa caméra avec l’anatomie de l’acteur. Dans le gonzo, l’espace entre la caméra et l’acteur est presque nul. Au contraire du cinéma plus traditionnel où, plus nous nous approchons d’un acteur, plus nous devenons cet acteur, dans le gonzo, plus nous nous rapprochons de l’acteur, plus cet acteur reste autre. Plus le sexe du caméraman s’enfonce dans les orifices de l’acteur, et plus la caméra enfonce ses valeurs de plans dans le corps filmé de l’acteur, plus nous nous sentons l’autre de cet acteur. Dans le gonzo, celui qui jouit est celui qui filme. Le réalisateur n’a besoin que d’une seule caméra pour entrer dans les trous qui sont l’objet du film comme ils sont le principal espace du plan (bouche, anus, sexe, aisselle, nombril, poings…) et, en surplus de son propre corps qui tient ladite caméra, de ce corps autre (humain ou animal) qui va entrer à son tour dans la caméra. Le corps filmant du réalisateur est un substitut immédiat au corps branlant du téléspectateur – alors que dans le cinéma pornographique classique, c’est l’acteur 1 baisant l’acteur 2 qui tenait ce rôle. Tenait, pas tient. Tenait, car le gonzo est le nouveau classique. Son remplacement imminent par de nouvelles propositions d’interactivité sexuelle formule l’annonce de ce classicisme. Dans le gonzo, le corps filmant du réalisateur n’est pas séparable de notre fantasme, qui n’est pas séparable de son action réelle. Cette action est alors réduite à la valeur du plan – dans le gonzo, le hors-champ n’existe pas, seul importe le sexe du caméraman (presque exclusivement un homme, puisque, même si la salle de cinéma ressemble à un vagin, et la télévision, plus neutre, à un anus, la caméra s’apparente depuis toujours à un phallus érectile dont l’objectif est de perforer l’enthousiasme collectif).

En résumé : le gonzo porn est la forme la plus rudimentaire du porno maison. A califourchon sur les corps, les canapés, le reportage en direct, les rebords de piscine, les tables de ping-pong et le film amateur, le gonzo offre le point de vue subjectif du caméraman en holocauste à la tentative d’une vérité : je filme ce qui se passe en ce moment, donc je vous donne le réel sans truquage (sans scénario). Le gonzo porn, c’est ce moment de la pornographie audiovisuelle où le spectateur prête son intentionnalité à la caméra, et non plus l’inverse. Le gonzo porn, c’est ce moment où notre réalité ressemble enfin à du cinéma.

 

Samedi 21 juin 2014

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