De l’inertie du corps chez Eugène Green

    « Vivre, c’est passer d’un espace à l’autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner. »
                                                                                                                             Georges Perec

Fermé sur lui-même, le vide serait, dans le cas particulier de La Sapienza, ce qui conditionne l’individu au moyen d’un dispositif architectural,  entourant l’être dans une retenue laissant libre cours à la mise en place concentrationnaire d’une pensée, d’un groupe, d’une identité. Le film perpétue – donnant suite à mon précédent dossier –, par sa manière de se désencombrer de toute forme d’inutilité, la mécanique du vide présente entre les plans, entre les êtres, entre le vide des corps.

« Quand on est dans une architecture, on est enfermé dans un espace, mais on est libre. » : c’est par cette affirmation que le personnage le plus jeune des trois – interpellé sous le nom de Goffredo – interroge le rôle de la contrainte spatiale de l’architecture. Cette phrase ne dit rien d’autre que le minimal de la présence de personnages ancrés dans l’immensité de l’espace – vide – du plan, à la manière de pions littéralement « vidés », des pantins encerclés par la lourdeur architectonique de bâtiments sacrés, vénérés par l’homme – où peut se rapporter la présence de Dieu comme autre métaphore vécue dans le film (qui serait par conséquent le plein au vide, hors sujet).

Plus tard, Alexandre questionne l’étudiant : « Pourquoi voulez-vous devenir architecte ? », à Goffredo de répondre « Pour créer des espaces ». De ce dialogue émane un autre questionnement : comment ainsi parvenir méticuleusement à l’aide des corps, au remplissage d’un vide peuplé par l’irrémédiable concavité des murs, des formes, des espaces, des cavités entremêlées en superposition de vides, créant la vision impalpable et pourtant matérielle de l’espace entre chacune des vies humaines ? La réponse de Goffredo, juxtaposée face à son irrémédiable avenir – « Les espaces ne sont que des creux [] qu’il faut remplir » est la solution au problème posé, c’est-à-dire à la problématique de l’entité de l’individu sur sa querelle permanente d’être au monde. Le dialogue éprouvé par l’espace entre les deux individus et par le silence de l’articulation de chacune de leurs paroles, témoigne d’une recherche de « plein », à la plénitude, jusqu’à l’effacement d’une « vacance », qui ne se résoudrait qu’au moyen d’une corporation ressentie et vécue par les individus expérimentant leur propre place au monde.

Cet ancrage à la réalité rend autrement compte de linexpressivité d’une masse corporative comme bloc de chair, de substances, réduit à sa propre forme de staticité. Comme si le réel, fluidité de vide évaporé dans lespace, contraignait le corps dans lindisposition dun quelconque élargissement des gestes, butés dans une forme d’artificialité théâtrale, non conforme à la spontanéité naturelle des vies humaines. Cette mise en condition du corps à travers le vide du réel, serait ce non-geste nihiliste rejetant latmosphère circulatoire de lexistence, et donc, de la trace même de toute vie, dans une tentative dobjectivation du moindre geste, mouvement, timbre de voix. Le corps « Greenien » serait cette « dévitalisation » comme masse littéralement vide de tout, expression dune « technique » – comme robotisation mécanique du corps – vidée de toute sentimentalité, ici intrinsèquement habitée par la réalité de latmosphère entourant les bâtiments protecteurs de lindividu humain.

D’autre part, l’ossature de monuments cristallisés dans leur sacralité est ce qui permet l’établissement d’un vide laissé en repos, suspendu dans l’éphémère du temps, comme transparence de la réalité placée à l’intermède des individus, positionnés de telle manière à ce qu’ils ne puissent se toucher, comme ordonnés dans un paysage constitutif d’un jeu d’échec aux pions vacants dans le but d’une errance. Cette impossible mise en contact serait l’explication de l’inertie du corps, écartèlement de l’expression théâtrale caractéristique de ces anti-gestes, anti-mouvements, mimétiques de ces statues bordant le coin des façades architecturales, rêvées individuellement par les personnages, en tant que futurs, ou présents architectes.

La sapienza, Eugène Green, 2014

De par l’expression d’un vide ornemental, presque maniériste, le film d’Eugène Green se manifesterait comme l’éloge d’une épure, d’une introversion intérieure, d’une pensée laissée seule avec elle-même, au mitant de l’encerclement d’une mécanique architecturale, vaste dispositif permettant l’impossible déplacement de l’individu, recroquevillé au travers de la vacuité d’un espace intérieur, laissé à l’intime du personnage, parois humaines jumelées à l’intrinsèque impénétrabilité d’une architecture. Cet éloge donné aux bâtiments aveuglant l’esprit humain car entourant l’être sans qu’il ne puisse voir autre chose que ce qui l’entoure – c’est-à-dire des façades, des murs, des murailles, des blocs de pierre – ramène à la concavité du vide laissé par cette même structure, comme disposée dans le seul but d’un accueil à l’individu humain, peuplant l’air circulant dans le plan du film au moyen d’une corporalité ancrée dans le sol, disposée pour exister.

Ainsi, l’imposante paroi impénétrable caractéristique de cette dimension architecturale envisagée par son emplacement à travers l’espace, entretiendrait une protection avec ces corps individuellement perdus, statiques dans le champ de l’image. D’abord, par la présence d’une entité spirituelle – Dieu –, mais aussi par la présence picturale d’un vide matériellement existant car visuellement éprouvé par le spectateur de l’image. C’est l’exacte forme d’un vide encerclant les individus en même temps qu’ils éprouvent leur propre mise en disposition du corps, ancré parmi la vacuité béante de l’environnement, entouré de ces « murs » retenant le monde dans lequel vaquent à leur rythme les différents personnages de l’histoire. Du mur qu’est la paroi de pierre, viendrait naître l’inconsistance de la pensée théorisée par l’individu, dans une perpétuelle tentative de recherche sur soi, parmi le vide incurvé, trouvant une juxtaposition auprès des creux, des vides, des déliés et des courbes.

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