De Palma, Du Crime d'amour à la Passion

Autour, sur et par l'image.

La première partie de Passion est construite exactement sur le même modèle (la même structure) que Crime d’amour de Corneau. Et puis, dès qu’Isabelle commence à mettre en scène sa propre stratégie, son plan manipulatoire, de Palma s’approprie le scénario et en fait une œuvre qui lui appartient ; plus encore, un des ses meilleurs films. Il est intéressant à mon sens de questionner, dans ce cas précis, le remake. Qu’est ce qu’un remake? Pourquoi faire un remake? Si on part du principe qu’un remake c’est un scénario adapté à l’écran une énième fois, que celui qui s’engage à le mettre en scène décide d’y ajouter quelque chose d’autre, un autre regard, on peut alors interroger frontalement Passion. Dans ce cas précis, pourquoi de Palma a-t-il voulu traiter en cinéaste un scénario qui avait été réalisé par Alain Corneau en petit professionnel de la profession du cinéma français? D’abord parce que Crime d’amour n’est pas si inintéressant qu’on peut le dire (tant il est vide de quelque chose d’essentiel au cinéma). C’est un film qui possède une certaine tenue, une modestie, un charme discret (celui de la bourgeoisie évidement). Mais c’est un thriller à la française, sans thématique donc sans ambition, un film qui se contente de raconter une histoire. La seconde partie de Crime d’amour était à ce titre lamentable, elle s’embourbait dans une série de flash-back en noir et blanc qui ne correspondaient à aucun point de vue. C’était l’œil en plus, celui qu’on impose au spectateur mais qui n’a pas de lieu d’énonciation. Bref c’était un policer fainéant, de la Qualité française à l’état le plus pur. Mais il y avait ce scénario, ces deux femmes en rivalité, la manipulation, les stratégies, le contexte aseptisé de l’entreprise (de la société), ce crime à l’arme blanche, tous ces éléments qui ont dû interpeller de Palma. Comme je le l’écrivais plus haut, le premier quart de Passion suit les mêmes lignes que le film de Corneau (mêmes lieux, mêmes situations). Cela ne veut pas dire qu’au sein de ces espaces, qu’entre ces personnages de Palma n’ajoute rien, au contraire. C’est ici qu’il installe ce qui manquait à Crime d’amour : une thématique. Isabelle et Christine dans Passion, comme chez Corneau, sont unies par une relation professionnelle, elles vendent. « Oui mais quoi ? » s’interroge de Palma. C’est tout de même primordial de savoir ce qui existe entre deux personnages qui vont s’affronter. Elles vendent des images ! C’est donc ça une thématique. Passion est un film sur l’image. Ce n’est pas nouveau et c’est presque trop évident pour le réalisateur de Body Double qui nous offre, en réalité, une démonstration de résurrection par l’entremise même d’une de ses thématiques de prédilection.

Passion est une histoire de manipulation entre femmes, donc entre personnages de même sexe, dont l’une (Christine) est obsédée par le succès, par sa reconnaissance. Elle pousse le narcissisme jusqu’à faire porter un masque qui la représente à ses amants lorsqu’elle a des rapports sexuels. Isabelle vit dans l’ombre et l’admiration de cette image : elle veut lui ressembler. Il y a un jeu de miroir, qui trouvera son apogée esthétique lorsque celle-ci enfilera le masque de sa victime pour mieux prendre sa place et endosser son rôle. Et puis (troisième reflet déformant), autre perspective dans cette chorégraphie féminine : Dani. On notera que dans Crime d’amour la fonction de celui (car c’était un homme) qui observait la manipulation d’Isabelle était reléguée au rang des objets trouvés de la fiction, des arrière-plans insipides et inexploités du scénario. Dani, elle, attend son heure, et l’aura en passant d’un statut de témoin privilégié – de spectateur attentif – à celui de voyeuriste archiviste, ce qui fera de ce personnage le moteur d’un deuxième souffle pour la fiction. Cette structure triangulaire est au cœur du découpage même du film de de Palma qui articule un thriller saphiste où le narcissisme a trois visages mais dont la matrice reste le pouvoir – autre grande thématique du film qui est indissociable de la première : l’image et (est) le pouvoir. Mais non plus le pouvoir de celui qui la fabrique mais de celui qui la possède. Lorsque Christine s’approprie la publicité créée par Isabelle, on comprend que cette dernière est reléguée à sa positon hiérarchique, soumise par essence à sa supérieure, laquelle devient propriétaire de sa mise en scène. Dans Passion la manipulation passe toujours par l’usage que celle qui détient un enregistrement fait des images qu’elle possède. Christine montre par web-cam à Isabelle la vidéo de ces ébats avec son amant. Elle se sert de ce qu’elle a volé – violé – à l’intimité de celle qu’elle veut détruire. Cette destruction, psychologique ici, passe moins par ce qui est diffusé, son contenu, que par la dépossession dont est victime Isabelle. Lors de la scène d’humiliation que subit le même personnage, Christine diffuse sa crise de nerfs enregistrée par une caméra de surveillance dans le parking. C’est le même principe d’humiliation-domination via l’usage de l’image par un tiers. Le seul moyen que la victime de ce harcèlement envisage pour prendre le pouvoir c’est le meurtre, la destruction pure et simple de l’image de Christine. Lorsque Dani fait chanter Isabelle à son tour, c’est sous la menace d’envoyer par texto à la police la preuve de sa culpabilité : vendre l’image des preuves.

De Palma tisse un discours sur l’image qui prend comme dans Raising Cain ou Body Double une dimension paranoïaque, mais il le fait ici en mettant en balance le poids de la réalisation plate du film de Corneau et celle creuse de la publicité dont le seul but reste l’économie (d’idées) et la valeur marchande. Mais il ne s’en tient pas à ce seul jeu subtil de grand cinéaste. Lorsqu’il fait revenir Christine d’entre les morts, et ressuscite Sisters, il met en joue son propre passé post-moderne, son histoire dans l’histoire des résurrections dont il est le maître. La question que pose Passion à la narration d’un thriller interroge moins l’explicitation didactique d’une énigme narrative à résoudre (ce dans quoi s’embourbait Alain Corneau, faute de talent) que la puissance d’une idée obsessionnelle développée autour, sur et par l’image. C’est la leçon que donne innocemment, mais non sans violence, de Palma à Crime d’amour.

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