La défiance de la tendresse, entretien avec Marie Debray

 Il n’y a pas de loi ici, s’il y a Sinaloa
Il fait beaucoup trop noir ici,
viva la vida loca
Ils ne veulent pas nous voir ici, non
J’suis ce nègre au fond du wagon
J’ai un cœur tombé du camion
Le sourire au bout du canon

Booba, Trône, 2017.

 

  • Ton livre Ma chatte lettre à Booba pose d’emblée deux problématiques : celle du féministe classique, colonial et celle du corps même dont tu parles. J’entends par là le fait que Booba dans son entité va bien au-delà du Game, qu’il est à part, irréductible à une seule stratégie de marketing, ses fringues, sa marque de Whisky, etc.

Je voulais dépasser ce niveau-là de lecture dès les premières lignes de mon livre. C’était une évidence pour moi.  Une partie du lectorat pense qu’il n’y a qu’un niveau de lecture des choses et c’est chacun sa case. Je suis un peu seule dans ma démarche. J’ai rencontré Eloïse Bouton qui a créé le blog « Madame Rap » et qui a écrit un article qui m’avait interpellée : « Comment peut-on être féministe et aimer Booba ? » J’ai contacté cette fille qui m’a dit : « J’ai lu ton bouquin et j’ai adoré ». Elle pensait comme moi. Je l’ai rencontrée elle m’a interviewée pour « Madame Rap ». Mais à part elle je n’ai eu que très peu de réactions du côté des féministes un peu Rock’n Roll. C’est-à-dire qu’il n’y a parfois aucune possibilité de dialogue. Il y a des gens qui ne passent pas le premier niveau de lecture. Et ça oui, c’est Booba. Booba pose problème à certaines féministes qui ne cherchent même pas à comprendre.

  • Donc c’est l’objet de ton livre qui déboussole certaines personnes : Booba.

Oui je pense qu’elles ne comprennent pas que ça puisse être féministe justement. C’est-à-dire, et c’est drôle parce que je me rends compte de ce que je pense en t’en parlant, mais un certain féminisme est complètement balisé et ne repose que sur des stéréotypes. C’est un peu comme le Parti communiste français, il n’y aurait qu’une façon d’être communiste, qu’une façon officielle d’être féministe.

  • Oui en France il faut appartenir à un groupuscule c’est très vrai ce que tu dis sur le P .C et c’est valable dans tous les milieux dans ce pays.

Ce qui est paradoxal c’est que les féministes de ce type sont souvent dans la plainte, la complainte même, elles sont  les premières  à dire « il faut s’entraider, se serrer les coudes ».

  • Et c’est quelque chose qui t’a surprise que ton livre soit finalement bien mieux reçu, par les hommes que par les femmes, que les féministes soient plus réfractaires à ton propos ?

C’est toute l’histoire du livre, depuis le début. Il est rare que les choses sortent du consensus, ni de la pensée dominante, ni du patriarcat. Souvent on pose des femmes là, ensemble pour qu’elles fassent un peu de bruit mais sans jamais rien dénoncer. J’ai pu dire que ce livre a pu être fait grâce à des hommes. En général les gens qui se sont intéressés à mon livre sont des hommes à commencer par Olivier Cachin. Là je me suis rendu compte que j’avais été naïve. Le mépris des artistes par certaines personnes est du même ordre que le mépris de classe. Mais il y a une incompréhension de mon propos chez certaines femmes c’est évident. Et les femmes qui ont pu s’y intéresser ne sont pas forcément celles qui ont le pouvoir de parler.

C’est pour ça que pour compléter ma réponse à ta première question, je ne crois pas que le seul problème vienne de Booba mais aussi de la portée littéraire dans le monde contemporain qui ne fonctionne que par ségrégation. Je viens d’une famille qui m’a fait baigner là-dedans. Je suis une littéraire.

  • En même temps dès l’introduction de ton livre tu écris à Booba : « Tout est fait pour que nous nous méprisions. »

Oui tout est fait pour séparer les gens et les artistes. C’est que pour moi Jésus et de manière générale, tout les grands prophètes, sont au dessus des catégories.

Dieu est un, l’unique.

Extrait du clip « L.V.M.H »

Plus les gens sont bas pour moi plus ils divisent. L’artiste, lui, fait sauter les cases, les dynamite. L’art repose là-dessus. L’artiste, le génie, le bouffon du roi sont ceux qui montrent la mascarade sociale. C’est valable pour Molière comme pour Booba qui est quand même aimé par des gens totalement opposés parce qu’à un moment il atteint l’universel. Mon livre est une bataille contre les clivages qui rendent fous… L’art est là pour le surhomme, c’est Nietzsche. Dès que l’art est installé dans le confort il faut casser quelque chose.

Les filles ont du chemin à faire, il y a du boulot. Chez les hommes il y a eu des modèles d’affranchis tandis que quand on est une femme on est vraiment seule. Il y a chez certaines femmes une ambivalence flagrante. Pour beaucoup elles veulent l’homme qui a le pognon ce qui instaure une concurrence primaire. C’est difficile pour quelqu’un qui veut parler d’art d’être confronté à la froideur et au dogmatisme.

  • Ton livre est singulier parce qu’il dépeint une certaine façon d’être femme au monde que tu personnifies par la punch-line quand, par exemple, à la phrase de Booba « Si tu es une chienne je suis un loup », tu réponds « Si vous être un chien je suis une louve ».

Je pense qu’il y en a eu des féministes comme ça dans les années soixante, soixante-dix. Peut-être n’est-ce qu’une attitude de minorité. Des louves il y a eu des périodes où il y en a eu mais ça se perd. Il n’y a pas beaucoup de place pour un féminisme solaire aujourd’hui. C’est l’époque qui veut ça. On n’est dans une société où la pensée est ultra basique, on vit dans le culte de la consommation, il n’y a aucune place pour le sacré. Il y a un vrai mépris pour ce qui touche au mystique. Dans ce contexte des filles sont féministes comme on leur dit d’être féministes.

La louve est en dehors du cocon. Est-ce que pour cela Nina Simone était une précaire ? C’est surtout une artiste qui a bu toute sa vie parce qu’elle était seule. Mais qu’est-ce que dit Bobba ? Il dit « Je vais te mettre bien, te donner de l’argent mais je ne t’aimerai jamais ».  C’est un marché de dupe, c’est Cendrillon qu’il cite dans « Centurion ». Je ne pense pas que je délire sur lui, il le dit textuellement « Je les baise mais pas sans talons, parles-en à Cendrillon ». Il est là le système patriarcal. Je suis persuadée que pour lui les femmes jouent le jeu. Et dans les faits c’est ce qu’elles font consciemment ou inconsciemment. Il y a tout un tas de féministes militantes qui ont  fini par épouser des hommes qui gagnent 10 000 euros par mois, à partir de là elles ont arrêté d’être dans la lutte, elles ont arrêté de bosser, de penser tout en disant « on en à marre d’être violées ». Et si la vraie féministe c’était la psychologue du commissariat qui gagne 1 500 balles par mois à l’ombre ; celle qu’on ne verra jamais à la télé. Alors oui Booba s’est fait roi pour pouvoir avoir à ses pieds des filles qui jouent le jeu.

  • Dans ton livre tu vas jusqu’à dire que la tendresse est sa terreur.

C’est vrai, sa chanson sur sa fille dans Trône nous dit que la tendresse ne peut venir que de l’enfant. Celle qui court dans ses bras incarne cette tendresse mais il n’y a qu’elle, or il y a des femmes amoureuses, des couples mignons mais pour Booba ça n’existe pas. On peut lire ça comme une quête d’absolu aussi. Il y a une carapace chez lui qui dit que la tendresse c’est exposer sa vulnérabilité. Cette vulnérabilité équivaut à un danger dans sa bouche. C’est prendre le risque de souffrir. Dans son esprit il faut être un soldat, un guerrier et c’est incompatible avec la tendresse.

  • C’est doublé d’une vraie tristesse dans son écriture.

Oui il y a une solitude terrible chez lui. De plus en plus d’ailleurs, avant il se revendiquait énormément du 92.I, en disant qu’il avait une armée à ses côtés. En vieillissant on ressent de plus en plus cet isolement qu’on trouvait déjà sur Nero Nemesis quand il disait qu’il voulait aller tout en haut de la montagne là ou il n’y a plus de vent. Aujourd’hui il écrit qu’il n’aime pas les hommes parce qu’il suit son instinct animal.  Il y a une dimension paranoïaque chez lui. Ce roi seul sur son trône… C’est l’enfer. Sa défiance à l’endroit de l’amour ne s’arrange pas. Il fait des chansons sur ses enfants sans jamais avoir écrit le moindre texte sur sa femme. C’est presque pathologique. J’en parle dans mon livre ; c’est aussi une manière de manifester son désespoir. Dans ses premiers textes il revendiquait son insatiable besoin de séduction.

Extrait du clip « Comme les autres »
  • Aujourd’hui il écrit « J’ai trop baisé, beauté ne m’impressionne plus », il ne ressent plus rien.

Mon grand père avait écrit sur Georges Simenon qu’il avait rencontré. Un jour mon père me dit « Tu me fais beaucoup penser à lui avec ton Booba. » Simenon écrivait beaucoup, Booba produit quand même pas mal. Simenon a eu des femmes et des enfants mais n’a jamais pu avoir de relation amoureuse normale. Toute sa vie il a eu des relations avec des prostituées, c’était lié à un désespoir affectif profond, maladif. Il venait d’un milieu prolétaire et a accédé à une nouvelle richesse. Dans sa jeunesse il était séducteur, avec l’âge c’est devenu de plus en plus glauque. Pour revenir aux textes de Booba ce qui ressort aussi c’est l’idée que le fait de se battre tout le temps est épuisant. À force de l’écouter on finit par être triste pour lui, il y a ce sentiment qu’on ne pourra pas le sauver. Il a tellement d’égo comment veux-tu qu’il y ait de la place pour quelqu’un d’autre. Il y a des gens qui ont tant d’estime pour eux que l’autre leur boufferait de l’air. Je pense qu’il a de ça chez Booba qui veut absolument tout contrôler.  C’est  la défiance de la tendresse, il n’y a pas d’abandon possible.

  • Ce rapport que tu as aux textes de Booba est très particulier, tu rebondis sur ses phrases, tu lui renvoies la balle, tu instaures un dialogue et c’est par ce dialogue que tu avances tes idées.

Oui  j’ai eu un côté monomaniaque, je l’écoutais en boucle. Je n’ai pas du tout développé une approche scientifique de la langue. Je n’ai pas fait un plan pour écrire, je ne travaille qu’à l’intuition. J’entends une phrase et ça me renvoie à du mystique. J’ai établi une sorte de connexion de langage avec lui. Il me parle, je lui réponds. Et puis il a des phrases qui prennent aux tripes, je pense que ça le dépasse lui-même. C’est la dimension intuitive de l’artiste qui est fascinante. La langue de Booba est riche. Tout un tas de gens disent qu’il ne sait pas écrire parce qu’il ne fait pas de vraies phrases, qu’il enlève des articles etc. C’est sa force, il fait des liens totalement improbables, je pense qu’il faut l’écouter longtemps pour l’entendre, pour qu’il y ait d’autres sens qui apparaissent. Sa poésie est liée à la magie. J’en reviens encore à Jésus qui a fait des paraboles, personne ne comprenait rien et au final elles ont plusieurs interprétations. Tous les textes mystiques sont chargés de sens à des degrés différents.

Booba ne peut pas être compris au premier degré. Tous ceux qui l’écoutent n’en font pas la même lecture. Ce qui est formidable avec lui c’est qu’il n’est pas complètement conscient de tout ça. Il est habité par quelque chose, traversé par le monde. C’est un peu comme si dieu lui parlait. Il y a eu des époques où ce type de parole était la parole officielle. Aujourd’hui  le langage technique est devenu la norme. On n’entend plus les poètes. Booba a un succès monumental donc même si c’est inconscient il parvient à nous parler, il harangue les foules. L’inconscient parle à l’inconscience. C’est en cela que je ne peux pas me dire qu’il ne soit que marketing. C’est comme Steve Jobs, Apple était tellement devenu son église et cette église était tellement investie d’une certaine foi que tu finis par acheter une idée. On n’achète plus seulement un produit on achète une idéologie. C’est la théorie de Simon Sinek qui dit bien qu’on ne vend jamais qu’un produit ni qu’une technologie, on vend une croyance. On rentre dans un monde. Avec Booba c’est pareil, quand j’entends qu’il ne serait qu’un produit je me dis que rien n’a été compris. En achetant du Booba on intègre une tribu.

Extrait du clip « Friday »

Propos recueillis le 2 décembre à Paris.

Ma chatte lettre à Booba

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