Des Lendemains qui chantent, Le Régal des vermines

« Voilà comment tout a commencé ». C’est par cette accroche que s’annonce le film de Nicolas Castro Des lendemains qui chantent. « TOUT », c’est un peu vague, c’est parlé, c’est démago mais ça fait référence au passé, à l’histoire. Celle du socialisme, de la débandade, du début de la fin. Là est le problème historique (et tout l’enjeu) de cette commémoration cynique orchestrée par une bande de fils de renégats bien nés, plutôt bons comédiens. L’entreprise était plus que séduisante : peindre en une heure trente le portrait des individualistes qui ont retourné leur veste au lendemain de l’élection de Mitterrand en 1981. Problème : où est passé Montand ? Cherchons dans ce film les traces d’un gauchisme plus ancré qui se soit renié, planqué derrière les goulags, à l’ombre d’un ex-vichyste plantant une rose hideuse sur les ruines de la gauche. Le générique du film propose une distribution d’images d’archives mobiles sur l’écran de cinéma, de ses projections anhistoriques. Images coupées par le split screen. Ce jeu de montage est un symptôme, l’histoire sera manipulée, oblitérée par un cache, plutôt orientée à droite. En réalité, le film articule vulgairement des personnages contre lesquels il se déploie.

MitterandDes Lendemains qui chantent est un film militant, anti-socialiste. Sa haine du socialisme, de Hollande, est si forte qu’elle lui confère une dimension assez rare dans le paysage du cinéma français. Un film violent, assez moche mais, si tant est qu’on puisse lui trouver un charme, il se situe entre le vitriole et le mépris. Le film fait explicitement référence à Hocquenghem mais zieute du côté de Marc-Edouard Nabe. Je les imagine déjà les petits sarkozystes sortant de la salle, enfin satisfaits d’avoir vu s’amalgamer dans un jeu de naturalisation plus ou moins habile la gauche et le néolibéralisme. C’est à ce public là que le film est destiné.Ppour lui qu’il tracte. Il s’adresse à ceux qui ont pu voter Mitterrand sans être à gauche profondément, lesquels, 20 ans plus tard, élisaient Chirac. Ceux que le socialisme a déçu, qu’il dégoûte, le français moyen pas très politique qui voit dans cette opposition droite/gauche les rivalités de Don Camillo et Peppone. Dans l’amalgame qu’il propose, Des Lendemains qui chantent fait tout pour que sa lettre ouverte à ceux qui sont passés au  Rotary club parle le moins possible de ceux qui viennent du col Mao. La gauche, c’est Mitterrand 1981, le renégat c’est celui qui, un peu hypocritement, fait le bilan des promesses non tenues en 88. Le traître c’est celui qui bosse à Libé, qui joue loin du peuple de son pouvoir, de la puissance que lui confère son statut de nouveau riche. L’intégrité c’est Léon, le gars qui vote Jospin en 2002. Les autres, ces enfants de putains, ont permis à le pen de passer le premier tour. Un matin Léon se réveille, il est tombé du lit quand il a compris que son ex se tape son frère. Il dit en off : « pire matin de ma vie, comme un gros lendemain de cuite ». C’est ça Des Lendemains qui chantent, la description d’un lendemain de soirée, d’une désillusion gauchiste qui s’ancre un soir de 1981, rue de Solférino. Amalgame politico-anhistorique très intentionnel. Film qui poursuit un travail de sape entamé par Nicolas Sarkozy à Bercy le 29 avril 2007 lorsqu’il reniait l’héritage socio-culturel de mai 68.

Avec Des Lendemains qui chantent, la droite arrache à l’Histoire dix ans de révisionnisme au cours desquels Serge July prit le temps de lire Les Habits neuf de l’empereur ; Les Cahiers du Cinéma quittaient leur détour militant. Hocquenghem n’avait pas encore trempé sa plume dans leur sang. Des Lendemains qui chantent fait tout pour que plus rien ne parle d’un hors-champ qui déplacerait le révisionnisme là ou il prend pourtant sa source : au lendemain de 68. Elle est là, la gueule de bois du militant. Mais où peut bien se cacher Yve Montand ? Bien sûr on voit l’articulation grossière de Serge July et de BHL (c’est vulgaire de tirer sur l’ambulance avec un bazooka). Sinon il y a Dussolier, le papa qui a perdu sa femme et qui vit seul avec son amour perdu. Il est là le gauchiste, le patron sympa d’une bande de prolos qu’on n’entend pas, qu’il licencie la mort dans l’âme, l’âme à gauche. Le chef de famille, le papounet des futurs énarques, il est gentil. Il finira dans une synagogue à discuter avec un rabbin de tout et de rien. Surtout de rien. Pas de politique ni de religion : les sujets qui fâchent. Il permet surtout au film de naturaliser une idée déjà bien ancrée ; on revient tous de nos croisades un peu affaiblis. Une partie de dames et des pantoufles, voilà pour le patron de la PME qui regarde ses enfants se déchirer un héritage gauchiste déraciné. « Je ne crois plus à la gauche » lance, amorphe, Dussolier à son copain. C’est pas grave, lui n’a pas l’air de beaucoup croire en dieu, en tous cas il n’est plus prosélyte. Ainsi, entre tous ces personnages qui n’ont pas de figure face à l’Histoire, personne ne milite pour autre chose que sa survie.

PMUQui s’en sort le mieux ? Sylvain, l’arabe des PMU, le déchet d’une société raciste (Eh ! touche pas à mon pote!). Lui ne fait pas de politique, il est simple, toujours là si t’es en galère. Il est malin comme un singe le garçon, c’est lui qui passe du cinéma porno au minitel, il finira par bâtir un empire sur internet, j’en suis sûr. Il a compris la mise en crise du cinéma par le magnétoscope. Cet opportuniste là ne risque pas de se trahir puisqu’il n’a pas de convictions. C’est un sensible, il pleure quand il se fait larguer, lui ! C’est pas une pierre. A travers ce personnage on comprend bien la morale réactionnaire du film : si tu veux t’en sortir humainement ne plonge jamais en politique, bidouille, bricole et reste fidèle à tes amis, fais du fric, profite un max pendant que d’autres pensent l’époque pour toi. Récupère les billes. C’est donc dans ce paysage qu’il faut comprendre que le seul mérite d’un tel film c’est de prouver qu’il existe un lien très fort entre le socialisme et le libéralisme. On l’aura compris, mais cette leçon de choses dans son mouvement de violence à l’encontre du PS oblitère volontairement les racines révolutionnaires de la gauche, la vraie, et avec elle toute une mémoire contre laquelle la meilleure arme que l’idéologie dominante ait trouvée reste le silence.

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