Deux jours, une nuit, Éloge de l'inertie

Les frères Dardenne ont bâti toute leur carrière sur la réduction de l’esthétique à l’énoncé, c’est-à-dire à la surface. Ils sont si doués en la matière que les Cahiers en ont fait des « Auteurs ». Ils signent. On peut reconnaître un film des Dardenne à sa laideur (variable selon le propos), à sa volonté farouche de traiter ses sujets à travers le filtre d’une épure à peine stylisée et qui masque assez mal un ego surdimensionné par l’éloge critique. Il en ressort une consciente maîtrise du coup de poing, du contre-pied bien-pensant, en un mot : de l’auteur tel qu’il a été (dé)formé par les Cahiers du Cinéma depuis dix ans. Avec Deux jours, une nuit, le sujet abordé, c’est la France d’en bas. Comme à leur habitude, les frères Dardenne feignent d’épurer pour mieux réduire l’esthétique à ce qu’ils abordent. Cohérence oblige : le papier peint est dégueulasse, les espaces hideux, la Cotillard décoiffée, coincée entre deux HLM et un terrain de foot. Dans le principe, la démarche dite « moderne » de leur dernier torchon épouse une sorte de découverte d’un espace dans un laps de temps restreint. Sandra fait du porte à porte pour convaincre ses collègues de renoncer à leur prime et de voter pour son maintien dans une entreprise de panneaux solaires. Trois jours et deux nuits ; le temps pour Sandra de convaincre est légèrement inférieur à celui des Dardenne pour décrire l’environnement zoologique du prolétaire. Porte à porte donc en cette période de crise où le choix imposé aux électeurs par le scénario se joue entre le matériel et l’humain. Renoncer à 1000 euros de prime ou laisser partir au chômage une collègue, tel est le dilemme humanisto-populiste conjugué par les frangins au présent de la compassion bourgeoise.

L’énoncé social est donc prétexte à un typage du peuple. Sandra frappe aux portes, ses collègues entrouvrent leur intérieur, on peut y deviner le linge sale, entendre les cris des marmots, percevoir la violence d’une dispute conjugale, éprouver la montée de cinq étages à pieds lorsque l’ascenseur est en panne. Tout ce hors-cadre constitue en réalité le sujet de Deux jours, une nuit. Sandra ne sera pas élue mais chacun de ses « camarades » a son excuse, son histoire et ses drames restés hors cadre par fausse pudeur. Jamais l’idée de quitter le pas de la porte, de faire bloc contre le choix obligé de l’entreprise (du scénario) ne pointe le bout de son nez. Il faut rappeler que les Dardenne, affairés à dépeindre ce qu’ils choisissent de voir et de mal cadrer, oblitèrent volontairement de faire exister ce qu’ils représentent. La solidarité se gratte sur le dos de sacrifices individuels. C’est d’ailleurs la seule raison d’exister de ce pèlerinage dardennien en lotissement. Finalement, la question que pose le film peut être déplacée sur son terrain, contre lui. Comment faire bouger les lignes d’un destin coincé entre les mains de celui qui détient le pouvoir de modifier la trajectoire d’une vie subalterne (le contremaître) ? L’opération qu’une critique, un minimum moins dépressive que Sandra, est en droit de formuler devrait-être la  suivante : comment se révolter contre la structure narrative imposée à Sandra par les frères Dardenne ?

Commençons par le commencement. Séquence 1 : Sandra se réveille dépressive, déjà malade, abattue par une histoire qui nous échappe mais qui semble découler de sa condition sociale et professionnelle. Pourquoi ? Ce prédéterminisme cloisonne d’emblée la potentielle chômeuse soumise aux lois électorales dans l’immobilité. Si elle doit lutter pour convaincre ses collègues de la maintenir dans sa condition, imaginez l’incommensurable effort que cela lui imposerait de leur demander de se joindre à une quelconque révolte plus ample face à cette condition même. Il est plus facile pour les Dardenne d’éluder l’équation en partant du postulat que Sandra n’a pas de force pour elle-même. Elle comprend tout le monde et veut disparaître. Sa survie se joue sur une alliance de solidarités condescendantes et individuelles traitées au cas par cas, jamais sur un sentiment d’exploitation commun, ni de domination de sa condition par le patronat. C’est ainsi que les Dardenne ne réalisent un film émouvant – si tant est que Cotillard puisse nous tirer les larmes malgré son incroyable manque de crédibilité en potentielle chômeuse – que parce qu’ils le jouent sur les petits drames de la petite histoire. Ensuite, quelques séquences plus loin, on est en droit de se demander pourquoi personne ne prend la parole pour tenir un discours au nom d’une injustice collective. Soit, Sandra est dépressive, mais lorsqu’elle s’entretient avec ses collègues, elle ne croise que des ombres tapies dans l’inertie de leurs conditions. Les dettes, les études des enfants, la machine à laver qu’il faut remplacer prennent le pas sur la révolte chez tous les protagonistes du drame déjà ultra individualisé tel que celui de notre Cotillard sous Xanax. Ainsi, le film qui tente de se vendre comme une fable morale met en joue les destins tragiques et prédéterminés des couches populaires, les fige sur le poteau. Deux jours, une nuit offre pour seule perceptive à ses destinées le pas de la porte d’où s’échappent les cris étouffés d’un enlisement dépressif sans âge. La démarche condescendante accouche d’un mauvais téléfilm qui, derrière sa vitrine compatissante, masque mal son désir de tenir un discours à la place de ce qu’il traite. Le seul mérite du film tient peut-être à son interprète déguisée en prolétaire. Cotillard, s’efforçant de transpirer et de souffrir apparaît comme l’aveu inconscient d’une volonté de compassion méprisante dans un monde dont elle est coupée et qui la vomit comme elle est venue.

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