Diplomatie, Film propagande

Pascal Bonitzer était persuadé, lorsqu’il écrivait sur Portier de nuit, que ce type, cette race de film deviendrait un jour un genre (que les Cahiers désignaient alors sous le nom de Rétro). Quel est ce genre ? On ne parle plus de la mode Rétro. Aujourd’hui, d’ailleurs, on ne parle plus de l’idéologie d’un film, d’un genre en général, et en particulier au cinéma ; c’est moins compliqué comme ça ! Pourtant un film comme Diplomatie peut nous aider dans sa grammaire à lire ce qu’il reste du Rétro.

Un film Rétro est souvent très pauvre cinématographiquement parlant. C’est un objet qui semble banal, sa lumière est triste. Mais il constitue un travail qui, malgré sa pauvreté artistique, se targue d’effectuer un devoir de mémoire. C’est donc par essence un film subalterne, soumis à une commande institutionnelle. D’où cette véritable histoire de Paris épargné en une nuit de parlotte alors que des gens crevaient dans la rue. Cependant, Diplomatie s’est vendu sur l’inexactitude de beaucoup de détails historiques. Soudain l’Art reprend le dessus sur l’Histoire ; la dramaturgie, l’intelligence du jeu des acteurs bouffent la laine sur le dos de la mission éducative. Les enjeux passeront d’un camp à l’autre, de la véracité des faits à la latitude autorisée par « la démarche artistique » tout au long du film. La raison de cette posture ambiguë vis-à-vis de l’Histoire est logique puisque le but d’un film comme Diplomatie n’est, à aucun moment, de parler d’Histoire mais bien d’Aujourd’hui (ce film n’apprend rien sur l’Histoire mais nous renseigne sur notre époque). Ce n’est pas le nazisme qu’interroge ce film, c’est la capacité de fascination que provoque la représentation du pouvoir chez l’individu lambda. Le nazisme est juste, comme l’analysait Foucault à propos de la mode rétro, un moyen de mettre en scène ce pouvoir, de mettre en scène un homme de pouvoir. L’intention est donc double : faire de von Choltitz un monstre fascinant pour mieux l’humaniser. Il faut voir les deux acteurs vendre le film sur le compte de tous humains, tous potentiellement fascistes – question de circonstances historiques. En même temps, que faire d’autre ? Diplomatie est un film de propagande français, un film de collabo. La stratégie est si bête qu’elle crève les yeux : présenté comme un monument dès les premiers plans du film, le nazi s’écroule aussitôt, il a de l’asthme… peuchère. Bref, il ne faut pas croire que sous ce costume de tortionnaire, il n’y a pas d’homme : voilà la règle que pose directement Schlöndorff et le seul but de son pauvre film.

etat-de-siege-1973Attardons-nous sur cette dialectique de l’humanisme idéologique ; Serge Toubiana et Pascal Bonitzer écrivaient à propos du traitement du dictateur interprété par Montand dans Etat de siège : « Brecht auquel se réfère Costa Gavras avait pensé ce problème, par exemple dans le personnage de Maître Puntila. Un homme est un homme mais ça ne l’empêche pas d’être un oppresseur. Et non : un oppresseur est un oppresseur mais ça ne l’empêche pas d’être un homme. » Dans Diplomatie le travail est très poussé sur ce terrain, le réalisateur manipule avec lourdeur le sentimentalisme pompier de son entreprise. Risible, ridicule et grossier mais néanmoins symptomatique par son aspect caricatural, Schlöndorff utilise la famille du nazi pour évincer son dilemme idéologique. Pourquoi von Choltitz est-il si soumis à la discipline militaire ? puisque dès le début du film il dit à Lanvin venant lui présenter le plan de destruction de Paris : « Pas d’état d’âme, vous avez les vôtres, j’ai les miens. » Mon dieu, un nazi a une âme ! Cette petite phrase en dit long. Plus tard, le film joue le mystère sur cette discipline implacable, sur ce digne sens du devoir d’obéissance. On pourrait croire alors que c’est cette droiture qui fascine Schlöndorff. Elle le fascine, sans doute, mais ce n’est pas le sujet de son film, son sujet c’est l’humanisme universel des ordures de l’Histoire. Raoul Nordling lui demande de penser à ses enfants, à sa famille, il veut toucher l’homme sous le costume (le nazi dans la mode rétro est un code vestimentaire). Puis aux trois quarts du film, von Choltitz lui apprend que Hitler tient en otage ses proches et qu’il les tuera si Paris ne saute pas. Mais en réalité, ce n’est pas Hitler qui tient en otage la famille de ce bourreau, c’est le scénariste de cette merde qui prend le public du film à la gorge et lui impose d’aimer et de comprendre ce salaud de von Choltitz.

Encore un des ressorts de la mode rétro que Daney avait théorisé et bien nommé « le choix du moins pire dans le camp de l’ennemi ». C’est à dire que le spectateur n’a pas d’autre échappatoire que de comprendre le nazillon et de se mettre à sa place. Place d’autant plus facile à prendre que le bonhomme et un « gentil nazi ». Ça existe ? ça a existé ? Et dans ce cas précis , le nazi face caméra demande à Raoul (son frère ennemi, le socialo intelligent) de se mettre à sa place et d’envisager ce qu’il ferait, lui. Là encore, la question n’est pas posée à l’interlocuteur diégétique du nazi mais au spectateur. La réponse, nous n’avons pas, nous, les moyens de la donner, Schlöndorff la met donc dans la bouche de Dussolier qui la ferme. Nordling ne répond pas dans un premier temps. Ce silence, c’est celui, supposé, de la salle embarrassée de devoir répondre rapidement à sa conscience. Plus tard, Dussolier revient sur la question et répond à von Choltitz : « Franchement, je n’aimerais pas être à votre place ». C’est là le nœud du film, son apothéose et son aveu manifeste de propagande collaboratrice. Être nazi, pour Schlöndorff, est une question qui ne se pose pas en termes de fascisme mais en termes de circonstances. C’est là l’enjeu de ce film bavard, qui peine à faire mieux qu’une mauvaise pièce de théâtre pas très bien filmée par un élève studieux de la Fémis (mais un peu con). Diplomatie n’est pas le film de la communication entre deux hommes intelligents, c’est un tract qui incite à l’acceptation du fascisme. Et pour le rédiger, l’idéologie a besoin de diplomates besogneux.

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