Doppelgänger, Disparaître deux fois

Le fauteuil obéissant aux ordres du savant fou, vieux fantasme rouillé, rangé au placard des gadgets imprécis de l’inspecteur. Doppelganger convoque l’absence d’une manière si fine qu’il n’est pas étonnant que le burlesque déçoive soudain notre sérieux, c’est tout de même un sacré film !

Doppelgänger est un peu le film qui matérialise l’esprit fantomatique qui hante le cinéma de Kiyoshi Kurosawa. L’installation d’une thématique autour du double, de la schizophrénie, de l’invisible. Tout ça promet pour mieux décevoir à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse ? Peut-être devrais-je commencer cet article plus honnêtement en criant que le film perd de vue les enjeux prometteurs qu’il éveilla en moi dès son introduction ? Je m’explique : à force d’éviter d’alourdir le sérieux de son sujet par la dérision de certaines situations (pourtant savoureuses) qu’il met en place, Kurosawa perd en intensité. Or je pense que sans ce film hybride je n’aurais jamais vraiment compris Kaïro. Drôle de sentiment que d’avoir identifié une si belle signature à travers un film si inégal. Qui se joue de qui ? Le film est double à tous les niveaux. Aussi terrifiant que cocasse, Doppelgänger finit par ressembler à ce qu’il est en réalité, un bon film qui se cache derrière ses défauts par pure humilité. C’est donc un chef-d’œuvre. Sans doute quelques inconditionnels trouveront mon approche un brin cynique, pourtant il est effectivement question dans cet article d’un film d’auteur si bien signé, si sérieux, que l’ironie se fait modestie. C’est bien un chef-d’œuvre au sens où c’est un film qui situe Kurosawa à sa vraie place, au regard de sa carrière passée et à venir. Prenons une thématique (presque au hasard) : la disparition. Tout le film s’articule autour de l’éternelle résurrection d’un double encombrant. Parallèlement, le fauteuil roulant, qui tend ridiculement et maladroitement à trouver une autonomie, réduit à néant la prise de pouvoir par les machines créées par l’homme (Les temps modernes, c’est du passé). C’est pourtant lui (le fauteuil) qui est au centre des convoitises, lui, complètement has been. Première disparition du film : l’angoisse de l’homme face à son Frankenstein technologique.

Puis le split screen permet l’identification en gros plan du modèle et de son double maléfique. Schizophrénie de la pellicule qui découpe le corps de son acteur en trois, des fois même quatre parties. Parcelles et multiplications « nanofilmiques » annoncent  la disparition de la matérialité de l’angoisse : le corps (visible). À quel corps se vouer lorsqu’après s’être débarrassé de son double fantomatique Michio siffle le même air que ce dernier ? (l’identification sonore de M le maudit). Le vrai malaise est là. Il n’y a plus d’enveloppe corporelle pour loger le mal. J’en reviens au fauteuil roulant : théoriquement c’est une enveloppe corporelle de fortune greffée à un corps inerte. Le fauteuil obéissant aux ordres du savant fou, vieux fantasme rouillé, rangé au placard des gadgets imprécis de l’inspecteur. Doppelgänger convoque l’absence d’une manière si fine qu’il n’est pas étonnant que le burlesque déçoive soudain notre sérieux, c’est tout de même un sacré  film !

En même temps que je dois reconnaître que j’ai davantage compris Kaïro, je ne suis pas sûr de bien avoir tout à fait saisi les enjeux de celui-ci. Je suis resté sur ma faim. Je pense que le mélange Antonioni/The Ring fonctionne ; je ne suis pas sûr que l’association terreur claustrophobe (début du film à la Lost Highway : plans très longs sur des couloirs vides, ambiance sonore, mutisme des protagonistes) se marie très bien avec le road movie « Massacre au marteau » qui clôt le film. Difficile de trancher sur un film qui nous échappe, qui, lui aussi, disparaît au cours de sa propre projection.

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