Espion(s), Entre parenthèses

Retour sur Espion(s) Avec Nicolas Saada... FC: Comment définiriez-vous l’approche que vous avez de vos références classiques dans le film ? (je pense par exemple à Hitchcock, Lang, Preminger) NS: Je voulais me reposer sur eux, moins par désir d’hommage (quelle horreur) que parce que ce sont les cinéastes qui m’ont donné envie de faire du cinéma. Je ne voulais jamais perdre de vue ce désir. Et ce n’était pas tous les jours évident.

Passer du général au particulier comme Hitchcock, créer du réel à partir de l’invraisemblable selon Fritz Lang; le film de Nicolas Saada naît de l’attachement qui le relie aux valeurs classiques du genre. Non ;Espion(s) n’est pas une lettre d’amour torride aux références de son auteur, moins encore un film clin d’œil. Il porte en lui l’ambition raisonnable d’une création consciente de ses pères dont la force émane de l’absence de revendication d’une quelconque filiation. Plus humble que l’éloge à l’heure où l’inspiration se voit noyée sous la citation, Nicolas Saada s’efface et réalise un film de genre français sauvé de l’imitation américaine par son exil de notre pays. Tel Noé, le réalisateur embarque sans nul doute les plus justes images de nos images. Guillaume Canet l’acteur passe partout, Jean-Pierre Melville le réalisateur immortel et solide. Il ne migre pas aux États Unis il revient à la source ; en Angleterre, où il filme le métissage avant de resserrer l’objectif sur le but du voyage : un film. Un film d’espionnage sec et simple, un film noir en couleur mais sans éclat ni brillance, juste un film qui atteint son but : être efficace, être sombre, être juste, juste être un film, un très bon film.

On y croise Hitchcock, mais cette place est moins une commémoration que le souffle de l’évocation ; filature, Vertigo, espionnage, Les enchaînés. Preminger à la télévision presque gratuitement ou pour le simple plaisir de ces images sans en alourdir le sens avec les siennes ; Saada préfère la présence aux fantômes et ne se laisse pas posséder. Ici la référence se contente d’évoquer, et cette modestie poussée à l’excès fait d’Espion(s) un film d’espionnage inscrit dans une lignée mais dont le passé ne pèse pas. Saada n’appuie aucun plan, coupe et sur-découpe le film sans autre souci que son récit. Il détourne le Londres des idylles de Hugues Grant pour y insérer ses manipulations, puis n’alourdit pas la place de cette idylle, il l’évince même aux rythme d’un scénario bien écrit et ramène le tourment psychologique au récit, puis le récit au montage.

Espions.03

La scène où Vincent rencontre pour la première fois Claire constitue un exemple efficace des volontés primaires du film. L’espion entre dans un ascenseur ; derrière lui un miroir reflète la jeune femme qui lui fait face puis Saada opère un contre champ et c’est lui qui est reflété à son tour tandis qu’elle lui fait face. Ce champ/contre-champ ne résume pas le film par son montage classique mais en établit une synthèse filmique par la construction du plan. Ces deux personnages sont seuls face à leur(s) reflet(s), face à leur isolement. Ce travail de montage basique est ainsi simplement anéantit par l’arrière plan, rendu plus complexe que l’écoulement du temps palpable par l’enchaînement de ces deux plans ; Saada les immortalise par leur profondeur. Ces deux protagonistes n’existent pas l’un pour l’autre, ils existent seul(s) enfermés face à l’image que ce miroir renvoie d’eux-mêmes à leur propre regard. Dans la construction du film Saada a su faire exister le contact par les amorces (voir la scène d’agression ou l’interrogatoire). Ici les plans se répondent si simplement que seule l’interprétation du cadre renvoie à l’idée que ces deux êtres ne se croiseront pas plus dans la vie que dans cet espace clos… On note que les plans ne sont pas symétriques ; ils racontent en même temps que l’absence de résonance, les conséquences mêmes de ce vide.

Claire, dans le plan qui la présente, existe dans la profondeur de champ du miroir ; profondeur absente du plan précédent cadrant l’espion. Cette écriture renvoie au scénario, elle fait preuve de projection narrative. Claire aura bien deux visages aux yeux de Vincent dans le film. Elle sera dans un premier temps (premier plan) l’instrument de ses intentions. Plus tard elle apparaîtra femme au regard de ce même homme : (arrière plan, flou) pour l’instant invisible. Le manipulateur ne voit que son propre reflet, pour lui, l’existence d’un être dans ce corps à manipuler est encore lointaine. Cette femme existe dans le plan qui la présente mais dans une profondeur telle qu’elle n’est visible qu’après le reflet de Vincent, derrière l’image lisse que ce menteur renvoie de lui et dont il se soucie principalement à ce stade des enjeux.

Espion(s).04

Le reflet de Vincent est une image consciente d’exister, d’être reflétée tandis que dans ce même miroir, l’image de la femme qui lui fait face reste floue… Seul ce corps au premier plan existe, il est l’enjeu du temps présent alors que l’espace anticipe… Plus tard les dernières images du film contrediront cette scène dans un même jeu de champ contrechamp ; elles présenteront enfin les protagonistes unis par l’amorce mais séparés par une vitre comme si du reflet à la transparence, du général au particulier il avait fallu passer à travers le miroir.

Espion(s) est un film exilé, trop modeste pour être français, trop anglais pour être américain, sans aucun doute trop rapide pour être lourd et trop juste pour être inoubliable…Espion(s) ne peut donc que se noyer sous son propre défit ; celui d’être un grand film classique (d’espion) entre parenthèse(s)…

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