Faire partie de la cordée, Entretien avec Alexander Kouznetsov

Territoire de la liberté, de par son titre et jusque dans sa démarche, nous a posé question : comment articuler concrètement l’espace et la liberté ? C’est-à-dire réfléchir la dimension de la frontière et de son abstraite absence. C’est donc une approche très matérielle et physique que développe le second film d’Alexander Kouznetsov par sa double quête  à la fois politique et mystique. Territoire de la liberté pose très franchement les enjeux du problème : comment intégrer le cinéma au cœur d’une communauté qui se pense dans l’Histoire ? Cette problématique qui, en France notamment, a hanté idéologiquement quelques cinéastes au cours des années soixante-dix, refait ici surface à travers une approche dite « documentaire » qui  pose les bases d’une réflexion esthétique et pratique quant à la représentation d’une quête d’affranchissement sans déni.

Quels étaient vos rapports avec les protagonistes et les lieux de Territoire de la liberté avant le début du tournage ?

Le lieu dans lequel se déroule le film s’appelle les Stolby de Krasnoïarsk. C’est une réserve naturelle à quelques kilomètres de la ville, c’est un endroit où je vais moi-même depuis trente ans, je vais à l’isba qui se trouve sur cette réserve naturelle. Territoire de la liberté est un film sur moi, sur mes amis et également sur la Russie. Je n’avais jamais pensé particulièrement à faire du cinéma ni à tourner des films. Je suis photographe, j’écris des textes. Il se trouve que j’ai eu l’occasion de faire un premier film : Territoire de l’amour, puis, celui-ci, en participant à des résidences d’écriture organisées par des français où j’ai pu développer l’histoire de ce film sur les Stolby.

On ressent cette proximité entre votre démarche de cinéaste et les différents acteurs de cette ascension. Comment est-ce que ce rapport s’est articulé au court du tournage ?

Les personnages du film sont mes amis proches, ils sont comme une deuxième famille pour moi, il y a d’ailleurs dans Territoire de la liberté ma propre famille, on peut les voir. Cette proximité a été pensée dès le départ, parce que je fais parti de ce monde-là et que je suis proche des personnages, je voulais que ça permette au spectateur de le vivre depuis cette proximité-là et que la salle fasse l’ascension dans cette contiguïté-là avec les personnages. J’avais même imaginé, au départ, que les protagonistes pourraient se passer la caméra au fil du parcours, que nous serions ainsi encore plus plongés dans l’action. Et puis, finalement, les choses se sont faites un peu différemment et le film ressemble peut-être plus à du cinéma sachant que c’est moi qui suis derrière la caméra tout au long du processus filmique. Mais cette proximité est un des traits de ma façon de filmer finalement, de ma manière de faire du cinéma.

On a le sentiment que vous faites partie de la cordée autant diégétiquement que techniquement.

Il n’était pas imaginable que cela se passe autrement puisque la logique même du film veut que, pour que j’enregistre la montée, je grimpe aussi. Il a fallu organiser tout ça, nous nous sommes réunis tous, pour que ces séquences aient lieu. Tout a aidé le fait que je sois moi-même un des personnages du film et que les protagonistes s’impliquent dans le tournage.

Techniquement, on sent une équipe très légère. Comment de manière très concrète vous avez organisé et pensé ce tournage très sportif ?

Dans mon équipe, dont je faisais évidemment partie, il y avait ma femme qui s’occupait de tout ce qui concernait la régie, mon producteur a pris le son et a parfois fait la deuxième caméra notamment lorsque j’avais besoin de points de vues éloignés, sachant que lui ne grimpait pas, ce qui fait que, dans les faits, j’ai souvent travaillé seul, avec un micro sur la caméra. Les conditions de tournage étaient difficiles. Pour accéder aux Stolby, il faut faire 6 à 8 kilomètres de marche, je portais le matériel, même léger, c’était très éprouvant, il faisait très froid. Je remercie en premier lieu tous les amis qui ont supporté ce tournage qui a duré assez longtemps puisque j’ai filmé pendant deux ans, en particulier pour qu’ils s’habituent à la caméra. Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas forcément utilisées par la suite. Au montage je me suis servi de tout ce qui ramenait ou tournait autour de la question de la liberté.

cordée

Comment avez-vous pensé l’articulation des images ; celle de la ville et celle des Stolby ?

On travaille sur ce projet depuis 2010, il y a toujours eu l’idée qu’il y avait une relation entre ces deux territoires. Entre ce qu’allaient chercher les gens dans la réserve, dans la nature et ce qu’ils vivaient en ville. J’ai cherché à ce que ça ait une représentation dans le film. Lorsque j’ai commencé à parler des manifestations dans la ville, j’avais l’idée de les traiter comme une espèce de musique du film ; avec ces mouvements ininterrompus de gens, avec un aspect mécanique des mouvements des défilés dans les manifestations. En contrechamp, il y a cet espace infini de liberté dans la nature avec ce petit groupe de gens qui grimpent, qui montent pour échapper à l’enfermement de la cité. Quand on parle de « territoire de la liberté », cette liberté est finalement au cœur de l’individu. C’est ce que je veux désigner : si on veut devenir libre on peut trouver un territoire à l’intérieur de soi.

Par rapport à cette liberté, s’agit-il, au fond, géographiquement, d’une liberté ou plutôt d’une évasion comprise dans un temps et un espace qui lui sont réservés ?

La Cécilia, Jean-Louis Comolli, 1976.
« La Cécilia », Jean-Louis Comolli, 1976.

Le temps s’écoule différemment selon les espaces. Entre la ville et un endroit comme les Stolby, la temporalité n’est pas du tout la même. En ville lorsqu’on est horizontalement avec les gens, ça va beaucoup plus vite que dans la nature où le temps peut, d’une certaine manière, se ralentir et presque, parfois, s’arrêter. C’est effectivement une expérience en soi que d’aller dans ce type d’endroit et ça m’arrive d’avoir cette impression de revenir dix ou vingt ans en arrière parce que dans des espaces pareils, le rocher ne change pas du tout. Il peut y avoir cette sensation de regarder le passé, le présent et peut-être du coup la possibilité de penser différemment le futur. C’est une dimension qui traverse le film aussi. C’est une expérience que nous pouvons tous faire dans des lieux où il n’y a rien d’autre que la nature. L’idée, c’est que quand tu grimpes comme ils grimpent dans le film, la liberté tu la gardes en mémoire, tu la gardes avec toi et tu vis avec. C’est ce qui se transmet aux enfants lors de la dernière séquence du film. En vivant une telle expérience, ils gardent en eux cette idée de la liberté.

Qu’est-ce que ça a modifié, pour vous, de mettre l’ascension à distance et comment les acteurs du film ont-ils vécu votre démarche ?

Comme je disais tout à l’heure j’ai mis du temps à tourner le film, il y avait des gens qui ne voulaient pas du tout être filmés, ils refusaient un peu les choses que je proposais. Cela influait évidemment sur leurs comportements. Lorsqu’ils se sont habitués à ma présence, je peux dire qu’ils ne faisaient pas attention à la caméra, ils se comportaient de manière très naturelle et parfois même ils ne voyaient même plus cette caméra. Aricha et Valéra, les deux personnages principaux du film par exemple, se conduisent de manière complètement naturelle, ils m’ont totalement apprivoisé finalement. Mais c’est vrai que ça a pris deux ans sur les quatre années durant lesquelles j’ai tourné.

Le chant occupe un place très importante dans Territoire de la liberté. Comment l’avez-vous pensé ? Les chansons font partie du discours du film, elles lui donnent corps.

Le chant est une part importante de la culture Stolbyste, on exprime tout par le chant ; nos sentiments, nos rapports aux autres, à la nature. On ne peut pas faire de film sur les Stolby sans intégrer de chansons. Il y avait deux chants en particulier, J’ai vécu une vie de chagrin qui est considéré comme un hymne des Stolby, mais il y a un auteur derrière, c’est un acteur, qui est mort aujourd’hui. Et la deuxième chanson c’est une chanson qui exprime le rapport que nous entretenons avec notre pays, à la Russie. On distingue vraiment la Russie du gouvernement. On aime notre pays mais nous souffrons de certaines situations, cette chanson exprime notre chagrin.

Dans l’une des premières séquences du film, il y a cette petite fille qui escalade avec son père, elle semble avoir peur mais continue de grimper. Il nous a semblé qu’à ce moment-là Territoire de la liberté lance sa dynamique, son énergie.

TerrefilleLa ville de Krasnoïarsk a cette particularité de se trouver près de la réserve ; beaucoup de gens grimpent, sur ce rocher il y a énormément de gens qui ont grimpé, ils l’ont fait d’abord avec leurs parents comme Arisha le fait avec son père. Elle grimpe depuis l’âge de trois ans, dans le film elle a six ans mais elle connaît déjà les mouvements à faire. On a tourné cette séquence plusieurs fois, ce n’était pas encore l’hiver, c’était encore un peu glissant. Il y a des instants où elle a peur, il y a un moment où je l’ai aidée avec ma main libre, de l’autre je tenais la caméra. Son père me demande « Mais pourquoi tu l’as aidée ? ». C’est une séquence très naturelle pour les habitants de  Krasnoïarsk où beaucoup d’enfants grimpent comme ça. Ce que communique cette séquence, telle qu’elle est dans le film, c’est l’idée que les Russes n’ont peur de rien, qu’ils aiment le risque, c’est à travers tout ça qu’ils atteignent la liberté.

Propos recueillis le 11 janvier 2015 à Paris.

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