Faye Dunaway, portrait d’une guerrière vulnérable

« Un de ces quatre
Nous tomberons ensemble
Moi je m’en fous
C’est pour Bonnie que je tremble »
Serge Gainsbourg, Bonnie and Clyde, 1968

Arthur Penn en soixante-sept fait mitrailler sa guerrière. Faye Dunaway aux prémices du Nouvel Hollywood incarna sans prévenir l’opposé radical de la femme fatalement plantureuse. Cette svelte fille du sud des États-Unis aura tout de suite imposé son indéniable charisme. L’actrice grava d’emblée sa domination en portant la culotte face à un Barrow caractérisé par ses infirmités. Faye Dunaway a clairement su tirer parti de sa position. Elle représenta dans un premier temps la Machine Gun d’un genre hybride – qu’elle domina par son incarnation de la sécheresse. Le film de sa révélation lui doit toute son étrange aridité. Une aridité sexuelle, en attente.

BandClyderevolSur les pas du Western au pays des gangsters, l’actrice tient tête à Warren Beatty. Dunaway n’incarne face à lui ni la potiche ni la plante verte. Le film devenu cultissime permet l’émergence d’un rôle féminin immortalisé pour ses puissances diverses. Mais Faye n’est pas Gilda (n’est pas Rita), elle investit le terrain d’un genre masculin et en contrôle la dramaturgie. Méprisant et charmeur, Clyde est immédiatement intriguant, il revêt tout l’apparat du gangster glacial dans toute sa splendeur. L’archétype entrevoit de prime abord, en sa partenaire, tout ce qu’elle ignore d’elle-même. Bonnie gagne ses galons de « dur à cuir » à force de combats, pour lui, pour eux.

La démarche de Faye Dunaway ouvre le film sous le signe de la petite nymphette. Clyde lui apprend le métier, elle fait ses armes sous son contrôle, puis, pas à pas, l’élève finit par dépasser le maître. Bonnie en effet prend les devants, les commandes et les armes d’un couple aussi mythique que médiatique. L’actrice s’impose ainsi par la violence progressive de son personnage malgré la domination du mâle qui la séduit.

Pour mesurer l’impact de cette rencontre, il nous faut nous rappeler que Beatty, face à cette jeune blonde, était pour sa part déjà bien installé à Hollywood depuis le début des années soixante. La fièvre dans le sang en 1961 l’avait explicitement mis à égalité avec James Dean.

Dunaway débarque face à une icône dotée d’une imposante expérience de cinéma, d’un statut de star et d’une réputation sulfureuse. Pour autant la comédienne n’est pas attendue sur ce secteur, Jane Fonda incarne déjà cette figure de grande blonde américaine. Le terrain était visiblement miné pour l’ingénue. En France, l’entrée fracassante de Béatrice Dalle avec 37°2 le matin (1986) peut faire écho, à mon sens, à l’irruption spontanée de Faye Dunaway sous les traits de Bonnie Parker en 1967. Les films explosent. Ce type de femmes crève l’écran comme saignent leurs amants.

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Excepté dans Puzzle of a Downfall Child , qui restera peut-être son film le plus cérébral, Faye Dunaway, au sein du Nouvel Hollywood, incarna presque systématiquement des femmes de caractère, des femmes aussi solides que fragiles, autant fugaces que résistantes. Cette suite était logique face à des homme tels que Steve Mcqueen dans The Thomas Crown Affair dès 1968, Jack Nicholson dans Chinatown en 1974 ou encore Dustin Hoffman dans Little Big Man (1970)… Dunaway l’ambitieuse sera éternellement et sensuellement très complexe à cerner.

Cette figure-là attise une fascination évidente chez des hommes associés à sa nature d’effrontée. Faye Dunaway la contradictoire, passe son temps tiraillée entre l’envie et le refus de ses passions foudroyantes. Ses tentations sont abyssales. En ce sens ses rôles ont été plus proches de ceux de Gina Rowland (bien que sur un autre registre) que de ceux de Jane Fonda. Elle transcende ainsi toute appropriation réductible à un quelconque féminisme. Sa personnalité suffit à imposer un charisme purement féminin. Faye Dunaway ne lâche rien au système qu’elle intègre : ni sa force ni sa vulnérabilité. La comédienne ne sait se taire même lorsque son destin d’actrice interagit avec sa carrière. Pour le pire comme le meilleur, Faye Dunaway tient aux hommes dont son cœur dépend sans pour autant retenir ses larmes au creux des bras dont elle voudrait tant pouvoir s’arracher. Sa fragilité émotionnelle fait de sa sensibilité une arme de guerrière, elle prend avant tout le risque de se blesser elle-même, de souffrir ou pire, d’empirer les passions destructrices de ses personnages.

telcrownLa fin de The Thomas Crown Affair en soixante-huit, demeure un exemple poignant de cette ambivalence faite d’insolence et de sanglots. Après avoir joué au chat et à la souris avec le sexe opposé, c’est elle qui pleure et déchire son histoire d’amour réduite en télégramme. L’homme prend l’avion, s’envole. Lui s’éloigne. Elle, parvint à imposer à Jewison un reflet morcelé par ses manipulations, ses déceptions et vice versa. Sans tiédeur possible, Faye Dunaway n’est jamais chaude, jamais froide. Elle passe son temps à jongler, malgré elle, d’un extrême à l’autre. Les films ont fait de cette distinction des personnages qui lui collent à la peau encore aujourd’hui. C’est par ce que l’actrice a su imposer aux hommes que sa trajectoire hollywoodienne est parvenue en quelques films à prendre un sens si singulier. Par-delà les années soixante-dix, en prenant de l’âge, ce shéma basé sur le binôme, a continué de l’imposer telle la figure d’une féminité combative, sur ses gardes, toujours passionelle. Jusqu’à Barfly (1987) avec Mickey Rourke ou encore Arizonna Dream (1993) face à Johnny Depp , persiste un rapport très fort, très tendu dès qu’il est en proie aux présences masculines et à la jeunesse.

Faye Dunaway a imposé, malgré elle, à sa filmographie des tempéraments masculins aussi puissants et forts qu’elle-même. Il aura toujours fallu un sacré cran pour leur tenir tête. Belliqueuse restera la sudiste.

La relation passionnelle que la star a entretenu avec Jerry Schaztberg en aura fait la démonstration. Portrait d’une enfant déchue en soixante-dix restera un journal intime à peine maquillé. Le film fut tourné alors même que l’actrice venait de quitter le photographe, embarquée par l’étalon Mastroianni. Ces deux talents s’étaient rencontrés alors que Dunaway n’était encore qu’à l’ombre de sa future success story. Le scénario même ciblait une égérie. Il était déjà, en soixante-sept un doux rêve pour son auteur. La genèse de ce drame est une fois de plus inspirée par le tumulte de deux ambitions convergentes. Faye Dunaway aura été le patron d’une aventure passionnée portée par une rencontre qui l’était tout autant. Le film est ainsi habité par la séparation d’un couple qui ne se connaissait que trop bien. Puzzle of a Downfall Child est le résultat de cette peinture imbibée d’un amour qui reste et perdure malgré son inéluctable fin.

endFSchatzberg immortalisa la vulnérabilité de sa muse. Faye Dunaway a su se laisser dompter sans la moindre préméditation. Elle lâcha prise avec l’image solide de sa stature, accepta de faire tomber le voile qui coulait le long de ses sentiments les plus intimes. Si le film reste si poignant c’est que Jerry Schatzberg parvient à transcender l’abandon de ce qu’il admire le plus dans la fragilité de cet amour. Cet amour qui, indéniablement, s’éloigne de lui. Malgré le caractère difficile de Faye Dunaway, le cinéaste suit cette femme au bord de son précipice. Dunaway y est constamment. En dressant le portrait de la fin de leur relation Schatzberg grave le visage d’une guerrière profondément vulnérable. Il la filme pour ce qu’elle est sincèrement, lui seul pouvait voir l’actrice entre deux poses et quelques enregistrements enraillés. Il cadre ce qu’il réussit le mieux à photographier, ce qui ne pouvait lui échapper : un triste doute.

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