Funny Games (US), Haneke perd la belle !

A trop jouer à cache cache avec la morale Haneke finit par y prendre goût au détriment du nôtre. Retour sur les règles d'un jeu qui tourne mal...

Depuis le début de sa carrière, Michael Haneke flirte avec les limites de la culpabilisation spectatorielle via des narrations chocs, aseptisées par le traitement impeccable de l’auteur. En ce sens Benny’s Video, Le Septième Continent et 71 Fragments d’une Chronologie du Hasard constituent des modèles honnêtement coupables de leur réussite. En effet, malgré l’aspect moralisateur du traitement de cette première trilogie, le réalisateur tire parti d’une mise en scène glaciale qui laisse au spectateur le recul suffisant sur son statut. Des 71 longues séquences claustrophobes de son premier film, à la délation des parents de Benny, en passant par les rituels quotidiens d’une société capitaliste n’offrant à ses sujets d’autre septième continent que la mort, Haneke pouvait alors être qualifié de militant moderne. Car son travail sur l’espace radicalisait une théorie sur le regard. La volonté de montrer, au-delà de l’image choc, l’illustration de cette image, faisait alors de la mise en scène d’Haneke la dénonciation accusatrice d’une violence vue par tous et ignorée par chacun. Je soulignais dans mon article sur Benny’s Video la limite que présentait déjà cette entreprise qui nécessite l’adhésion d’un public, alors même que celui-ci est accusé de voyeurisme par l’auteur. Cependant, le réalisateur, dans cette réflexion coup de poing sur le rôle de la mise en scène, associait avec une telle froideur objets et personnages que la narration prenait une dimension métaphysique. C’était surtout le cas dans Le Septième Continent où c’est cinématographiquement la mécanique du cadrage, la cadence du montage et la maîtrise du temps qui découpent l’avilissement de l’homme par son quotidien. Haneke emprisonne l’espace par le traitement et le mouvement via notamment un travail plastique pointu sur l’arrière plan. Tous ces éléments faisaient du réalisateur, jusqu’en 1996, ce provocateur au talent indéniable pouvant être taxé de moraliste de l’image, ce qui grâce à sa maîtrise technique était louable.

Funny Games, en 1997, est le film qui va créer l’événement ; la polémique critique, et surtout le débat au cœur même du film sur le rôle du metteur en scène face à l’attente passive d’un certain public. Haneke prend un tournant décisif et confronte sa démarche de mise en scène glaciale au cinéma commercial, dans un dialogue visuel qui s’apparente moins à un échange qu’à un règlement de compte au sein duquel le réalisateur lui-même, coincé entre son souci didactique et son plaisir filmique, ne sait plus qui faire gagner. Funny Games choque alors bien moins par la violence effective des images que par la double implication dans laquelle nous sentons s’embourber Haneke. Brio de la mise en scène, justesse des comédiens, dialogues écrits à la plume d’oie : l’auteur ne se refuse aucun plaisir et cette jubilation est contagieuse. Les règles du jeu sont les mêmes pour nous et la partie devient vite vraiment plaisante. En tant que réflexion sur le cinéma, ces adolescents, tantôt Tom et Jerry, tantôt Paul et Peter, s’imposent à l’écran tels les arguments les plus jouissifs d’une discussion de cinéphiles fans du Décalogue de Kieslowski à la sortie du Léon de Besson. Pourtant l’échec du film est incontestable, détesté ou adulé, nul dialogue n’est possible entre ceux qui ont quitté la salle et ceux qui y ont partagé le plaisir coupable d’Haneke. Reste à la vision de cette version, et indépendamment de la première trilogie, un plaisir volontairement accusateur. Cette confrontation plus agressive que réflexive renvoie pourtant dos à dos, avec une même efficacité, les conceptions qu’elle a tentés de faire fusionner. Alors qu’il accorde en toute confiance une interview, Haneke déclare, le sourire aux lèvres, sa crainte de voir son film devenir un produit de consommation. Cette déclaration signe en fait tout l’échec de la démarche. L’œuvre censée être dérangeante n’aura jamais gêné que le spectateur actif qui a pris la décision de quitter la salle. Les autres ont pris plaisir à savourer une technique impeccable au service d’un sujet brillant de complaisance. Une autre partie des spectateurs, celle qui a apprécié la première trilogie, avait pu voir dans ce film l’adresse maladroitement calculée d’un auteur confortablement mal assis entre deux messages.

En 2007 le drôle de jeu ne peut plus être défendu, il est l’objet d’un auto-remake shot by shot par Haneke himself ; comble de l’hypocrisie du discours moraliste du réalisateur. A priori l’intérêt même que provoque le film chez les producteurs américains était révélateur de ce que l’original contenait de complaisant au sein même de sont sujet (la violence). Mais ce qui rend définitivement abject Haneke n’est autre que la démarche pro-filmique avec laquelle ce remake est réalisé : image par image défilera le même travail interprété par des stars. Il est alors intéressant de regarder les deux en même temps plutôt que de voir à dix ans d’intervalle le même récit dont le seul changement aurait dû être le titre : « Ah si j’étais Américain ?!» La réponse est aussi simple que le film : Haneke n’aurait pas fait différemment. Plus qu’une aberration d’auteur, ce remake est le reflet d’un péché d’orgueil doublé de la mauvaise foi du cinéaste. Comment craindre que la version de 1997 devienne un produit et se lancer dans le Fordisme de sa fabrication ?

Funny Games

Ce remake aurait donc pu s’apparenter à une suite, un chapitre intitulé : « Quelques maisons plus tard », ce qui aurait eu le mérite de demander un travail de mutation sociale via le traitement. Mais il n’en est rien. La démarche imite jusque dans les moments de connivence avec le spectateur, qui assiste moins à une nouvelle version musicale qu’au remastering d’une piste audio qui passerait d’un son stéréo à du 5.1. On peut parler d’une restauration à la loupe mais dont l’agrandissement n’aurait d’autre effet que l’aveuglement. La comparaison des deux films s’avère pourtant révélatrice des éléments de la construction de ce calque. On constate, par exemple, que les coupes tardent plus selon ce qui est filmé. Haneke reprend donc la structure de la première version et joue sur le temps ; ainsi les plans de torture se voient rallongés aux Etats-Unis alors que raccourcissent les instants de répit. Funny ? De la même manière il inverse  certaines attitudes des protagonistes (jambes croisées) ce qui ne présente d’autre intérêt que d’apprendre que le réalisateur n’a pas oublié sa première peinture. On constate, et c’est le cas aussi dans cette photo, que certains motifs sont altérés, telle la fenêtre qui se retrouve schématisée par sa simple forme ; ce qui renforce donc l’aspect claustrophobe de la fiction n’est autre que l’absence de profondeur de champ. Autant de détails qui amènent à une réflexion sur l’œuvre originale. En effet celle-ci s’apparente moins à un modèle schématique (sorte de storyboard animé) qu’à un plan structurel. Ici le travail intratextuel assimile le premier film, telle une architecture dont la géométrie varierait, dans le second, selon les intentions financières d’un chef de chantier qui rebâtirait sans cesse sur le même plan. Il est clair qu’Haneke avec son Funny Games US a consciemment transformé son usine Autrichienne en building au pays des gratte-ciel, le tout sous le prétexte bienfaisant de dénoncer la clientèle qui aime visiter ces constructions hideuses.

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