Gotham, Kitsch ou Styx

Au milieu des années Clinton, Batman décida brusquement qu’il en avait assez du gothique. Le manoir perdu dans les brumes nocturnes, la mégalopole aux allures de cathédrale sordide démultipliée, les interminables camaïeux de couleurs froides, tétralogie du gris, bleu, blanc, noir : tout cela était devenu comme un second costume, qui au lieu d’exhalter la puissance du guerrier urbain, collait à la peau comme une esthétique banalisée. Batman souhaitait se délivrer d’une nostalgie expressionniste qui, parvenue à un sommet d’élégance dans son second opus filmique, ne pouvait désormais que toucher à ses propres limites. Ce que voulait Batman, c’était, de manière brutale, réintégrer le courant de son époque – prendre des vacances au royaume du clinquant, assumer le risque de la démesure gratuite, changer de visage pour troquer la torture intériorisée contre une incarnation tardive du yuppie impassible. Alors apparut Joel Schumacher, le Méphistophélès du mauvais goût, qui fit miroiter devant la chauve-souris héroïque le mirage d’un nouvel avatar, plus jeune, plus puissant, plus déjanté. Comme tous les pactes, celui-ci était trop beau pour être refusé ; la tentation du reniement, du retournage de peau est toujours la plus forte. Et c’est ainsi que, sous les yeux effarés du spectateur, Batman fut plongé, dès la première seconde de pellicule, dans une orgie de dutch angles, qui en migrant de Babelsberg jusqu’à Hollywood étaient devenus une arme de démons asura : une bonne idée pervertie jusqu’à la nausée. Gotham City n’était plus qu’un tourbillon de diagonales, de planchers en pente, de contre-plongées inutiles ; plus rien ne devait être droit ou à l’équilibre, tout se devait d’être bancal et hystérisé, sans qu’on puisse deviner qui, du décor ou des personnages, tentait d’être en accord avec l’autre. Il n’y avait guère que le Manoir Wayne qui échappait brièvement à cette règle : une bulle temporelle sous-utilisée, relique d’une esthétique précédente qui était aussitôt regrettée mais qui ne pouvait que s’être évanouie à tout jamais dans le passé du personnage. En hélicoptère ou en voiture customisée, il fallait désormais que Batman s’accommode de cette ville en carton gris encombrée de kitsch fluorescent, qu’il passe, comme si de rien n’était, devant une version gigantesque du Satan de Feuchère dressée entre deux immeubles qui semblait comme un rire du diable dissimulé dans le décor, tandis que la Liberté de Gotham qu’il détruisait n’était quant à elle qu’un trompe-l’œil, un tour de passe-passe destiné à acclimater un spectateur égaré à ce qui trahissait son caractère de New York fantasmatique. La ville, de toutes façons, resterait invisible : l’hystérie collective des méchants se chargeait à elle seule de la transformer en une toile de fond esthétiquement chétive et visuellement encombrée. Double-Face et l’Homme-Mystère, en contorsions de visages, convulsions de membres, et émulation de la vanne qui tue, semblaient vouloir chacun battre le record de l’autre. Dès le départ, l’intrigue s’effilochait sous cet abattage consternant, et tout ce que Batman semblait combattre, ce n’était ni le complot, ni la violence, ni la démystification de son anonymat, mais rien d’autre que la vacuité qui circulait d’une image épileptique et incohérente à l’autre, ce simple flux d’actions et réactions mécaniques qui, sans personnalité créatrice à bord, parvient toujours à imposer le plus chétif des squelettes narratifs. La seule fleur vénéneuse que le film réussissait à faire pousser en dépit de tout, c’était celle d’une science qui, de servante de l’industrie ou du secret dans les épisodes précédents, était devenue un bazar fantasque, encombrée de bibelots, débordante de superflu, et désormais capable de tout et n’importe quoi. C’était alors le plus inattendu des paradoxes, surgi de ce cauchemar où Batman désormais se débattait : remise en liberté après un détour par l’Arkham Asylum, la science se mettait brutalement à dévoiler des dons de prophétie, qui ne seraient perceptibles que pour un spectateur d’un futur distant de vingt ans, un spectateur enveloppé par l’innovation technologique comme par un cocon psychopompe, et qui saurait reconnaître, dans des plans de Batman Forever, les apparitions de la Box Internet comme incube de notre esprit, de l’Apple Watch, du téléphone mobile miniature et de la clé USB. Là où un Stanley Kubrick soucieux de continuité avait échoué à pressentir l’occultation de la photographie argentique, l’univers dutch angle de ce Batman bon pour la camisole traçait des lignes improbables qui allaient se rejoindre au-delà des frontières des good ou bad taste.

Box

Nymphomane ayant choisi la délégation viennoise pour sainte patronne, le docteur Meridian Chase semblait avoir été mise sur la route de Batman pour, au-delà d’un habituel numéro de la séduction, incarner deux des mouvements internes de la mentalité occidentale : démasquer et démythifier. Le héros de Gotham était un mythe aux jeux d’ombres trop étendus, qu’il fallait faire basculer de son piédestal pour faire place à une rationalisation psychanalytique, offrant ainsi à la ville la lumière purifiée qu’elle attendait, tandis qu’arracher son masque était une pulsion dont la libido n’était au mieux que le véhicule le plus commode. Mais à peine le masque en voie d’être arraché, Meridian reculait – parce que, derrière la pauvreté de ses dialogues mettant à rude épreuve le talent d’une grande actrice, persistait de manière souterraine l’idée que derrière le masque ne se trouve jamais qu’un autre masque, ou pire encore le vide le plus effrayant. Soit, très exactement, le constat général que le monde occidentalisé devra accepter pour sien un jour encore éloigné. De l’autre côté du tourbillon, Edward Nygma incarnait la pulsion inverse : il fallait que le masque vienne cacher le visage pour que le personnage puisse acquérir une vie autonome qui ne soit pas le simple reflet d’une névrose, et surtout le masque social versait dans l’imitation pure et simple de l’objet fascinatoire. Le Nygma qui, lors d’une soirée mondaine, imite Bruce Wayne jusque dans ses lunettes ou sa gestuelle, est un avatar transparent du fan pur, dont le mimétisme stérile est coupé de la source psychologique qui inspire ces mêmes détails. Chez Nygma, l’acte de démasquer passe par la manipulation mentale, le fantasme de trépaner son prochain pour découvrir le mécanisme de son comportement – et la chauve-souris au nimbe préhistorique qui émerge à l’improviste du crâne de Wayne est précisément l’image mentale irradiante dont Nygma éprouve le manque atroce, alors que cette image est l’Yggdrasil de la dualité janusienne dont Wayne et Batman sont les deux faces inséparables et inarrachables. Cette dualité est le véritable portail en fer forgé, orné d’armoiries différentes et entremêlées, par lequel toute exploration d’un personnage comme Batman doit débuter et s’achever, comme un Ouroboros inépuisable. Et le gros plan sur le regard désemparé qui retrouve la mort séminale sur son chemin, est la clé humaine, trop humaine, de ce portail. Certes, le masque impénétrable de Batman résumant l’étincelle d’humanité de celui qui le porte à des yeux et une bouche, fait porter une lourde responsabilité cinématographique à ces derniers. Mais le regard le plus important demeure ce regard intérieur, qui contemple les opportunités de la vie depuis le Styx du deuil familial et en redoute les nouvelles occurrences, mais qui a fait le choix éthique de franchir ce Styx chaque fois qu’il le faut, quand bien même cet acte exigerait en sacrifice rien moins que sa propre personnalité, dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus précieux. Cette intrication permanente de la perte et de l’oubli sacrilège de cette perte, de la récurrence du monstra de la violence, et de la nécessité de dresser contre lui un anti-monstra qui participe pourtant de la nature de ce monstra, telle est la suprême ambigüité dont tout opus cinématographique de Batman se doit d’être nourri – quel que soit le carnaval des styles et des visages qui s’y succède.

 

Ce texte à l’origine publié sur L’Adoxographe a été écrit suite à un colloque tenu secret le 05 mai 2015, dans une bat-cave du neuvième arrondissement de Paris.

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