Holy Motors, L’insensé cinéma des sens

A tous ceux qui se ruent dans les salles pour voir des films parfaitement calibrés et peuplés d’acteurs bankables, sachez que la beauté disparaît lorsqu’il n’y a plus personne pour la regarder. Le spectateur est mort, vive le spectateur!

Si pour certains, Holy Motors manque d’un sens manifeste, c’est parce qu’il s’adresse justement à nos sens avant tout. Au départ de ce voyage métempsychique, il y a Leos Carax lui-même se réveillant dans une salle banale qu’un panoramique circulaire transforme en voie sans issue. Grâce à un étrange outil métallique greffé à même son doigt, le cinéaste ouvre une porte qui déboule sur le balcon d’un cinéma. Là sont projetées des images d’Etienne-Jules Marey devant un public en léthargie intense. La métaphore est simple : le cinéma est mort. Le film se poursuit alors en une longue métaphore filée du cinéma, de la beauté, du jeu d’acteur mais questionne avant tout l’identité. Celle des vivants, de M. Oscar principalement puisqu’il traverse Paris dans la peau d’autres personnages mais n’est jamais réellement lui-même, et même le soir en allant se coucher, il doit apprendre le nom de sa compagne et de ses enfants : apprendre son rôle, en somme! Mais l’identité questionnée, c’est aussi celle des morts. Que deviennent-ils? Est-ce qu’au même titre que la beauté est dans l’œil de celui qui regarde – notion susbstancielle du film – le mort existe par celui qui se souvient de lui ? Les tombes aperçues au Père-Lachaise ne comportent aucun nom, elles sont toutes affublées d’un froid “Visitez mon site”. Et Mr Merde mange les fleurs d’ornement, qui précisément sont là pour montrer aux morts que les vivants pensent à eux. La fin d’une ère. Les morts tombent dans l’oubli.

Lorsque Monsieur Oscar, déguisé en Alex venu pour tuer Théo, décide de maquiller son crime, il est encore question de cette perte de repères identitaires. Théo est également joué par Denis Lavant, véritable caméléon. Alex le rase à son image, le grime d’une moustache, et lui inflige les mêmes cicatrices. Le crime était presque parfait. Le mort se réveille et poignarde son bourreau. Les deux personnages identiques se retrouvent inertes en parfaite symétrie. De tous ces petits jeux de rôles, de tous ces échanges de peaux émane un sentiment d’apocalypse, comme toujours chez Leos Carax. Un malaise omniprésent et pourtant indiscernable, une fin qui approche sans qu’aucune alerte ne soit ouvertement donnée.

Si les films de Carax ont toujours un goût de fin du monde, c’est que chaque film qu’il réalise pourrait bien être le dernier. Artiste maudit parmi les maudits, le cinéaste fait preuve d’une grande ténacité. Après l’opération suicide des Amants du Pont-Neuf, on ne l’attendait plus, ou si on l’attendait, c’était dans la sagesse et la raison. C’est là qu’est la beauté de son geste cinématographique : chaque film est construit comme un ultime soubresaut, comme un dernier souffle. Chaque œuvre transpire l’urgence et témoigne d’une peur viscérale de disparaître, telles les limousines d’Holy Motors menacées de voir leurs phares s’éteindre à jamais.

Finalement, Leos Carax prouve avec ce film que le cinéma n’est pas mort, et surtout le sien. Par contre, l’incompréhension de certains spectateurs devant l’œuvre détourne la métaphore en leur défaveur. Et à tous ceux qui se ruent dans les salles pour voir des films parfaitement calibrés et peuplés d’acteurs bankable, sachez que la beauté disparaît lorsqu’il n’y a plus personne pour la regarder. Le spectateur est mort, vive le spectateur!

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