Inherent Vice, Si on se fumait un petit film ?

C’est assez logiquement que le dernier opus de Paul Thomas Anderson fait jaser. En effet, malgré une filmographie plutôt courte — ou « rare », c’est selon, avec sept films en vingt ans — P.T. Anderson est déjà considérée par certains — nous ne donnerons pas de noms, par lâcheté et par fainéantise — comme le réalisateur américain vivant le plus ambitieux, voire comme un disciple de Scorsese, au moins depuis There will be blood (2007)… Si, comme d’habitude, il y a donc eu des critiques pour se distinguer par leur sobriété et leur retenue, force est de reconnaître que nous aussi attendions Inherent Vice avec curiosité et intérêt, pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’Anderson a le mérite de réinvestir assez systématiquement et non sans originalité la mécanique du film historique américain comme genre. Cette mécanique qui consiste, depuis Griffith et jusqu’à Twelve years a slave, dans les (très) grandes lignes, à faire se rencontrer une prétendue « Grande Histoire » avec une « petite histoire», plus explicite, plus narrative et plus incarnée, en général celle du héros et de sa quête. D’où d’ailleurs l’importance de l’interprétation dans le cadre de ces superproductions historicisantes, le héros étant potentiellement « oscarisable » s’il daigne mouiller suffisamment la chemise selon les règles édictées par l’Actor’s studio. Or, l’un des mérites du cinéma d’Anderson est d’être parvenu, à plusieurs reprises déjà, à distordre cette mécanique bien huilée du film historique hollywoodien, en orchestrant comme une série de « rendez-vous ratés » entre la Grande Histoire et des personnages qui n’ont rien d’héroïque, sans pour autant être assimilables à de simples caricatures d’anti-héros, tels ceux qu’on pourrait trouver chez les frères Coen, par exemple. C’est cette subtilité qui fait tout le sel de la dissonance qu’Anderson façonne entre ses personnages et leur ancrage, leur époque.

inherent_viceEnsuite, il y a les promesses du film lui-même, des promesses en forme de rencontres ambitieuses, là aussi. Soit le télescopage, plus qu’alléchant sur le papier, de l’univers du film noir, tout droit sorti du roman réputé « exigeant » de Thomas Pynchon sorti en 2009, avec celui du film psychédélique, ancré dans le L.A. hippie de la fin des années 1960. Quel culot, donc, d’envisager ainsi de mêler et/ou de confronter deux vastes ensembles de motifs à priori au moins autant cultissimes au plan cinéphilique qu’antithétiques au plan cinématographique : d’un côté les enquêtes labyrinthiques, les rades miteux, les flics souvent cyniques et parfois véreux, les malfrats souvant vertueux et les femmes fatales ; de l’autre, les hippies et leur paranoïa maladive, les grosses défonces et le flower power, les guitares au coin du feu et l’amour prétendument libre… Bref, le papier dans lequel Anderson a « roulé » Inherent Vice donne envie d’allumer ce pétard inédit, quitte à risquer l’enfumage…

Inutile de faire durer davantage les politesses, à l’instar d’un film qui assurément dure trop longtemps : la projection d’Inherent Vice, si elle offre quelques bons morceaux, s’assimile trop à un long trip embrouillé dont on peine à se dépêtrer, un peu à la façon dont est embrouillé l’esprit de « Doc » Sportello, le personnage principal interprété par Joaquin Phoenix. Tirons en tout cas notre chapeau à ceux qui sont parvenus — ou parviendront — à ne jamais décrocher d’un bout à l’autre des 148 minutes que compte le film, et reconnaissons humblement que cela n’a pas été notre cas, loin s’en faut. Pire, cette impression latente de gueule de bois après la séance, où, tel un poivrot ou un junkie, le spectateur moyen devra se coltiner une bonne migraine s’il ambitionne de recoller les morceaux de l’histoire, tellement la narration est malmenée. Entre les volutes de fumée, ne subsistent finalement que quelques lignes d’un récit pourtant dense, dans lequel nous suivons, comme au ralenti, les péripéties californiennes dans lesquelles « Doc », détective défoncé mais privé, se retrouve embarqué, suite à la visite surprise de son ex-fiancée, Shasta (Katherine Waterson), qui ouvre le film. Et notre hippie de déambuler d’un bout à l’autre de L.A., plus ou moins malgré lui, d’un bordel interlope tenu par des putes asiatiques au luxueux cabinet d’un dentiste cocaïnomane et libidineux, en passant par les docks et les plages : la ballade aussi était prometteuse, si tout n’était pas aussi statique. Un constat qui vaut d’ailleurs pour la galerie de personnages qu’on peut distinguer, entre autres, en fonction de leur rôle d’opposant et/ou d’adjuvant à Doc et son enquête, les deux rôles pouvant être endossés alternativement par certains d’entre eux : le magnat local de l’immobilier dont Shasta est désormais la compagne, l’« avocat » (interprété par Benicio Del Toro), « Sortilège » (Joanna Newsom, sorte de gourou hippie faisant aussi office de narratrice), et surtout « Bigfoot » Bjornsen (Josh Brolin), un flic avec lequel Doc est amené à former un duo improbable… Et nous en oublions certainement ! Car, à l’instar du récit et des décors, les personnages d’Inherent Vice restent de belles promesses, mais des promesses bien trop évanescentes, trop « lâches », pour marquer durablement l’esprit d’un spectateur comme condamné à les oublier, de la même manière qu’il oublierait les détails les plus honteux d’une soirée trop arrosée — ou plutôt enfumée, dans le cas présent.

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Et quitte à filer notre métaphore douteuse, à l’instar de toute soirée festive — du moins espérons-le ! — Inherent Vice a ses bons moments, qui plus est des moments qu’on retiendra… En parcourant rapidement les contenus parus un peu partout à l’occasion de la sortie du film, nous avons été surpris de n’en trouver aucun pour souligner la force des scènes faisant intervenir « Bigfoot », le personnage pourtant le plus fort à nos yeux, et de loin. L’interprétation portée par Josh Brolin serait d’ailleurs largement « oscarisable », tant il parvient à donner à ce monstre de flic coiffé en brosse et tout droit sorti d’un roman de Raymond Chandler une épaisseur insoupçonnée. En effet, celui qui ne ressemble au départ qu’à une caricature simpliste va en fait naviguer, tout au long du film, entre plusieurs pôles actantiels extrêmes : entre l’idiot bourrin et le détective cynique à qui on ne la fait pas ; entre le bouffeur de hippies reaganien (il a d’ailleurs des velléités d’acteur…) volontiers raciste (la scène du restaurant japonais) et le justicier redresseur de torts et enclin à la compassion (il est capable de collaborer avec Doc, capable aussi de s’attaquer aux puissants, en l’occurrence  à Wolfmann, le promoteur immobilier) ; enfin, entre le gros WASP misogyne et complètement frustré sexuellement (les références à sa femme, évidemment castratrice, qu’elles soient directes ou indirectes, sont truculentes — pensons à la scène où elle lui prend le téléphone pour sermonner Doc, à l’autre du bout du fil, qui n’en revient pas), et l’icône gay pataude, façon flic des Village People lourdingue (la scène dans la voiture quand il suce allègrement sa glace, en présence de Sportello, gêné, entre autres sous-entendus graveleux pour le moins « ambigus »…). Parvenir ainsi à mettre en tension un même personnage entre de tels extrêmes, sans le ridiculiser ni le rendre dérisoire, relève véritablement la prouesse. Une prouesse d’autant plus salutaire qu’elle est en mouvement, elle est performative, et vient par là secouer, même ponctuellement, l’atonie ambiante.

C’est d’ailleurs dans cette inertie généralisée, que certains — non, nous ne donnerons pas de noms ici non plus ! — ont voulu déceler la part « idéologique » du film d’Anderson. De fait, il est coutumier d’opposer la « grande éclate » utopique des années 1960, dont la Californie est l’un des étendards, avec ses filles en mini-shorts et son soleil éternel, à une certaine standardisation du modèle la décennie suivante, qui fait de cette culture hippie une pop-culture mondialisée, aseptisée et surtout monétisée, les années 1970 accouchant finalement de ces années fric et reaganiennes — la première élection de Ronald remonte à novembre 1980, pour mémoire… Bref, il n’est certainement pas anodin d’ancrer le film en 1970 à Los Angeles, et par conséquent il n’est pas ubuesque de voir, en lieu et place de cette inertie, une forme de désabusement conscient des changements néfastes à venir. La torpeur de Doc s’apparenterait donc plutôt à l’amertume propre à celui qui a compris qu’un monde, le sien, était moribond. Un Doc en deuil, prostré entre le déni et l’acceptation, ce deuil d’une époque recoupant bien évidemment celui de l’amour perdu. Dans cette grille de lecture certes commode, « Sortilège » ferait office de grande prêtresse, sorte de Pythie post-moderne à la fois juge et partie, à la fois diégétique et omnisciente. Soit. Très sincèrement, si le « dealer » Anderson avait tenu ses promesses, en l’occurrence en parvenant à doser subtilement toutes les composantes de sa came, nous aurions été les premiers à « planer », si ce n’est à applaudir au chef-d’œuvre. Malheureusement, tout se passe comme s’il avait trop « chargé la mule », comme si ce parti pris dramaturgique et esthétique de la « défonce » gangrenait tout le reste, y compris le potentiel discursif pourtant énorme du film — la fin d’une époque tellement mythifiée par la suite. Finalement, reste une question, certes ouverte, qui semble départager les avis: peut-on à ce point envisager un cinéma qui se fume comme un pétard, et dont les films se consument pour partir en fumée ? À ceux qui répondraient sans hésitation par l’affirmative, courrez voir Inherent Vice.

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