Interstellar, Les raisins de l'agonie

Dernièrement, avec Gravity, Cuarón ne volait pas très haut, il retombait assez bas, sur terre, sans se casser les dents, le vertige et l’apesanteur faisaient loi et rien ne débordait vraiment du cadre, ne parlons pas du hors-vu qui se résumait à l’arrière-plan, notre bonne vieille terre. C’est peu dire qu’il est dommage, dans les sphères d’une ambition spatiale, laquelle, fatalement, se frotte à la comparaison avec 2001 de Kubrick, de survoler son ambition. Mais Cuarón assumait courageusement avec Gravity un matérialisme qui valait au moins pour son honnêteté : faire un film dans l’espace tout en restant très terre à terre. Il semble que chez Nolan la dimension démiurgique de sa dernière mascarade le situe dans un entre-deux (entre trois : matérialisme/spiritualisme/leçon morale) qui loin de l’auréoler de l’ombre de Tarkovski/Kubrick, ou Ford, sur lesquels il lorgne, le rapproche un peu plus de ses propres limites créatives.

Car ici ce serait faire une insulte à l’art que de considérer Interstellar autrement que comme un dépliant. Cette métaphore cartographique, Nolan l’a explicitée lors de son dernier concept : Inception – Paris formant un cube ne permettait plus au spectateur de se repérer. Il s’agissait pour lui, très sérieusement – Nolan n’est pas un rigolo – de faire lever la tête de la salle vers l’écran comme pour l’aveugler. Le film jouait de ces petits effets tel un vitrail traversé par un trop plein de lumière. Inception imposait ainsi au spectateur qu’il méprisait une question à articuler en boucle : « Le film est-il plus intelligent que moi où suis-je trop con (trop aveuglé) pour comprendre ce scénario qui n’a ni queue ni tête ? » En fait avec Nolan la question ne se pose pas en termes de film mais en termes d’intentions spéculatives, de posture et d’arrogance : « Cet architecte un peu vulgaire en est-il au point de penser son expérience de cinéma uniquement en inversant la tête et la queue d’un serpent qui tourne en rond ? ». La toupie d’Inception, sa circularité nombriliste est devenue son truc, son tic, sa marque ! Dans Interstellar cette rotation suit le sens des aiguilles d’une montre.

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Les Raisins de la colère, John Ford (1940)

Nolan voudrait aborder de front le temps, histoire de prétendre à une place dans l’histoire du cinéma. Mais Interstellar ne fait que jacasser sur le sujet, jamais la durée – pourtant monumentale – de son dernier film ne croise celle éprouvée par son équipage. Pourquoi ? Parce qu’entre le pessimisme pompier de son introduction quant à l’environnement terrestre, et le développement de la temporalité dans l’espace, Nolan ne sait pas choisir. En est-il capable ? Il ne peut pas le faire, il n’en a ni les capacités artistiques ni les capacités intellectuelles, c’est certain. Comment donner corps à un espace-temps propre à une expérience hors de notre système de référence pour cet horloger en bourse ? Le film peut ainsi se découper en contradictions et en citations. L’introduction poussiéreuse du film annonce une sorte de road trip (spatial, pourquoi pas ?), l’homme s’auto-détruit (l’américain moyen veut donner une leçon d’humanité), bref, Nolan cligne de l’œil vers John Ford et Les Raisins de la colère. Parallèlement l’espoir n’est plus sur terre, plus même en Amérique mais dans la science, on se tourne vers l’évolution technologique. On troque le vieux camion contre la navette spatiale et ça fonctionne. Ford embarque, Nolan veut le tuer, c’est Judas, il l’embrasse et le trahit : « Pas de communauté, des conflits d’intérêts » (Matt Damon). C’est qu’à Ford vient succéder son opposé, Kubrick ; la machine qui filme des machines. Cet amalgame est incompatible et difforme, il est disgracieux à l’image de tout le cinéma de Nolan qui a toujours moins filmé Batman en justicier que comme un conservateur franchement limite. Il y a cet instant de répit, lorsqu’au travers d’un raccord incroyable de maîtrise et de virtuosité technique – notamment sonore – Cooper passe de son 4 X 4 en pleine prise de vitesse à l’intérieur de la navette qui décolle. C’est là – enfin l’instant d’après – entre terre et infini, dans ce ciel noir où l’on quitte un monde pour un autre – éventuel – que le film respire. Ici lorsque le fracas cesse, que la musique arrête d’assourdir, que sa partenaire demande à Cooper de se taire et qu’enfin il la ferme, le film murmure qu’il est temps de ne plus hurler. S’ouvre, un instant, l’espoir d’un film qui se penserait historiquement, c’est-à-dire à l’aube d’un siècle qui cherche moins l’évolution que la survie. Mais c’est toujours dans ces trop rares moments, entre une séquence et l’autre, que Nolan réussit à promettre ce qu’il est pourtant incapable de tenir pour la seule raison qu’il ne semble pas saisir que sa navette ne peut pas faire le voyage entre Ford et Kubrick, ni même entre Kubrick et Tarkovski (même en pointillés).

En dernier recours Nolan finit par être impressionnant tant il semble naviguer entre terre et ciel à hauteur d’oiseau gueulant comme un goéland qui imiterait très mal le chant des sirènes ; la réflexion d’une étoile. C’est que l’endroit de Nolan est ailleurs : entre une planète entièrement composée d’eau (belle idée inexploitée) et un glacier immense (drôle d’idée cette banquise sans pingouins). Dans sa trottinette de l’espace, Nolan revient à la litanie inébranlable d’un champ/contre-champ qui oppose dans son ronron la terre et l’espace ; deux temporalités réduites à une figure de style flemmarde, laquelle peine à appliquer à la grammaire de Griffith la syntaxe qui s’y accorde. Plus tard, lorsque Cooper dialoguera (en morse svp) avec sa fille, coincé entre quelques dimensions, Nolan nous a perdu depuis déjà longtemps. Incapable de donner un minimum de corps aux perspectives temporelles que suggèrent un coup de téléphone entre deux temporalités, le voilà embarqué dans les réflexions cartographiques et spirituelles d’une bibliothèque qui, à l’inverse du Paris replié d’Inception, se démultiplie. Au final, l’effet reste le même : ce serpent qui tourne en rond n’a pas de corps. Il donne mal à la tête.

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  • J’ai adoré le film Interstellar. Un vrai bouleversement, un pur chef d’oeuvre. Je l’ai autant adoré que j’ai détesté cette critique, arrogante, ennuyeuse et intello…

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