Into the Abyss, La Soif du Passé

Herzog s'installe tel un détective existentiel, une voix grave dans l'abîme, cherchant l'histoire d'une mort et celle d'une vie de la manière la plus violente qui soit.

Quelle vieille prouesse futile que celle de courir, comme un lévrier d’antan, le long d’une piste toute tracée où le but ressemble étrangement au lapin que l’on ne rattrapera jamais. Werner Herzog, mon vieil ami, tu ne trouveras rien dans le passé. Ni la solution de meurtres, ni la pensée d’un être, ni même la trace d’un dieu. Reprends tes instruments de musique, jette ces vieilles vidéos de police, et surtout ne remue pas le malheur – comme tu le fais si bien – pour furtivement t’en éloigner, comme si de rien n’était : le réel pur et de simples questions au passé. Sacro-saint sujet pour un documentaire, la peine de mort aux États-Unis semble être la motivation première d’un Herzog en soif de sensationnel. Mais le sujet est délicat puisque c’est de documentaire qu’il s’agit. La fiction emploie des acteurs, le documentaire déploie des personnages. Et la nuance n’est pas moindre, Herzog confond ici vérité, réalité et cinéma.

Ainsi je pose la question, lorsque la caméra s’installe derrière la vitre épaisse marquée d’empreintes de doigts, lorsque le condamné à mort sourit aux personnes qui lui enlèvent les menottes, la discussion, qu’engage Herzog, doit-elle prendre à revers ce chemin intérieur où le spectateur progresse en tâtonnant ? Est-ce que la vérité d’un moment va se retrouver à l’image par une réalité de la parole échangée ? Probablement pas. Les questions déplacées du réalisateur, hors-champ, envoient les vérités cinématographiques au loin. Et ces grands yeux noirs, agités, dans le silence du parloir, une mèche de cheveux peut-être de travers, des murs blancs et pourtant blêmes, et ce sourire… Tout cela disparaît dès lors qu’un micro est allumé. L’intensité d’une vérité qui prendrait son propre chemin, lovée quelque part derrière nos yeux curieux de spectateurs, est balayée par le discours d’un autre qui cherche tout autre chose, ce que l’on ne voit pas, ce que l’on n’imagine jamais, l’origine d’une fade et triste situation réelle. Quelle rage, le potentiel se révèle sans jamais être acté, l’image est sans cesse déplacée, le cadre n’est plus que le lieu d’un échange où le spectateur est exclu, nous ne sommes que trop peu intimes avec celui qui fait le cadre, et fatalement nous sommes contre celui qui construit le film.

Pourtant ces personnages sont extraordinaires, on a envie de les voir libres, se taire ou pleurer, partir peut-être – pour ceux qui le peuvent encore –, marcher d’une pièce à l’autre, vivre en somme (pour le peu de temps qui leur reste). Comment ne pas penser à Timothy Treadwell courir fabuleusement derrière les Grizzlys ? Quelle folie ! Ses actes et ses paroles prouvaient bel et bien que nous ne pouvions rien comprendre par l’image, et l’accessibilité à son fonctionnement de pensée était un leurre légitime permettant d’aller plus loin encore dans notre propre conscience. Mais dans Into the abyss, les personnages restent assis, attendant que Monsieur Herzog pose des questions précises qui déconnectent, plan par plan, leur présent et remuent fébrilement des histoires du passé. Car d’une voix grave à peine subjective, Werner Herzog est emporté par une frénésie de la compréhension de l’homme. Chercher les origines est le dessein de ce film, peu importe le chemin qu’il faut emprunter. Nous sommes loin de ce que disait très justement Chris Marker dans Le joli mai : « La vérité n’est peut-être pas le but, elle est peut-être la route ».

La route ici n’a pas de sens, les images d’archives policières que ce montage peu signifiant met en lumière ne nous apportent aucune solution mais surtout ne nous posent jamais les bonnes questions. Face à cette volonté de faire parler l’empreinte par le cinéma, nous sommes simplement face à une fatalité évidente : l’homme peut être mauvais. Rien ne nous ramènera en arrière, ni les souvenirs de la famille, des amis, ou de simples témoins du drame, encore moins des photos des victimes, vulgaires substituts de la mémoire des uns ou des autres qui déclenchent inévitablement de longs moments de pleurs et de sanglots. C’est une tristesse que nous ne voudrions pas voir, l’ombre de ces êtres d’images nous suggérait déjà sa douloureuse présence.

Herzog s’installe tel un détective existentiel, une voix grave dans l’abîme, cherchant l’histoire d’une mort et celle d’une vie de la manière la plus violente qui soit. Peut-être est-ce en observant que l’on comprend, mais l’interventionnisme permanent d’une parole qui supprime la force d’une rencontre est un filtre qui empêche non pas l’accès à une réalité, ni à quelconque vérité, mais tout simplement au cinéma.

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