Jacky au royaume des filles, Sous-hommes

L’idée est maligne. Faire la satire d’un régime totalitaire gouverné par des femmes inflexibles dans lequel des hommes en burqa vivent soumis aux deux voix par lesquelles s’exprime ce pouvoir : les médias et ses sitcoms débiles ; la religion, qui tient à la fois de la superstition ridicule et du délire collectif. L’idée de Jacky au royaume des filles est maligne donc, mais le film est-il malin ? Assiste-t-on par là à une critique renversée de notre société patriarcale où la religion (qu’elle soit catholique, musulmane ou juive) tient encore une place trop importante ? Assiste-t-on là à un film libérateur sur la question du genre (dont on parle tant en ce moment), de la sexualité, du pouvoir ?

Pas vraiment. Car si le film de Riad Sattouf a le mérite d’avoir créé de toutes pièces un pays imaginaire qui ne ressemble à rien de connu (sauf si vous vous étiez déjà demandé à quoi pourrait ressembler un mélange de Corée du Nord, de dictature islamique – la fameuse burqa en étant l’un des attributs – et d’un ex-pays du bloc soviétique) et qui permet ainsi à l’imaginaire de se déployer, il reste aussi tristement cantonné à la vision du réalisateur qui ne quitte jamais sa distance ironique. Distance qui fait mouche lors des scènes de foule (filmées à la fois comme des marches militaires dignes des films de propagande qui ont scandé le XXème siècle, et comme un documentaire sociologique cartoonesque) mais qui s’avère malheureusement castratrice et problématique quand il s’agit de figurer le désir et l’idée d’émancipation. Jacky (interprété par Vincent Lacoste) est l’équivalent masculin des pauvrettes de contes de fées qui ne rêvent que d’épouser le prince pour quitter le triste sort qui les a enfantées. Ainsi, le jeune homme, très amoureux de la Colonelle, elle-même fille de la « Générale » (la dictatrice), ne rêve que de se rendre au bal de la « Grande Bubunnerie » pour devenir l’heureux élu, aussi appelé « Grand Couillon ». L’ironie de cette fausse émancipation, qui ne remet jamais en cause le système, mais au contraire le justifie et le renforce, est juste et bien sentie. Le personnage de l’oncle de Jacky (interprété par Michel Hazanavicius), véritable révolutionnaire ayant des ambitions de fuite pour son neveu, offre là le contrepoint idéal à la naïveté imbécile de Jacky. Mais même cette révolte là est mise à distance par l’ironie persiflante de Sattouf, dont le seul désir semble être de toujours ridiculiser ses personnages en les revoyant sans arrêt à leur bassesse. La fuite n’est jamais libération parce qu’elle est elle aussi objet de dérision : Jacky et son oncle fuient sur un cheval nain, vision grotesque accentuée par la sensation de lenteur (ils iraient plus vite à pied !, ne peut-on s’empêcher de penser).  L’oncle lui-même n’est pas filmé autrement que comme un bouffon vaguement idéaliste, qui applaudit à tout rompre quand son neveu parade fièrement aux côtés de la Colonelle.

La bassesse des hommes et des femmes qui peuplent le royaume de Bubunne et de Sattouf n’est pas filmée comme étant le fruit d’un conditionnement social qui permet aux plus forts (fortes, dans ce cas précis) d’asseoir leur supériorité, mais comme étant inhérente à la condition humaine. Jacky et ses confrères SONT ridicules, et leurs centres d’intérêts ne tournent d’ailleurs qu’au-dessous de la ceinture (le bas étant toujours plus honteux, sale, que le haut). Jacky ouvre le film en se masturbant devant une photo de la Colonelle, détournement sexuel supposément drôle des scènes de rêverie dans lesquelles les héroïnes de contes de fées attendent à voix haute le Prince qui viendra les libérer de leur condition. L’artifice est tellement énorme qu’on en vient à se demander si placer les hommes en position de soumis n’était pas une simple excuse pour Sattouf afin de filmer leurs vrais penchants, forcément dégueulasses : les femmes rêvent, les hommes se branlent. D’ailleurs, l’horrible bouillie qu’ils sont obligés d’ingurgiter (et dont on apprendra plus tard qu’il s’agit tout bonnement d’un recyclage de leurs excréments) ne ressemble-t-elle pas à du sperme ?

La sexualité est le cœur même de Jacky au royaume des filles, et c’est peut-être aussi l’une des réflexions les plus réussies. Filmées comme des cheftaines nazillonnes, les femmes ont une sexualité exacerbée qui rappelle que le sexe est souvent affaire de pouvoir et que placées en condition de dominatrices, les femmes sont susceptibles de développer la même assurance sexuelle et genrée, ce qu’on appelle habituellement virilité. La pantalonnade qui conclut le film vient cependant retirer toute la subversion préalable et réaffirme les intentions de Sattouf : Jacky au royaume des filles aurait pu être un grand film politique, il demeure un peu tristement une fable grossière où le film lui-même se noie dans son système. Derrière les mots subvertis et le portrait rigolard d’une société souffrante, Riad Sattouf rappelle surtout que personne, pas même le gentil Jacky ou son oncle révolutionnaire, ne mérite d’être sauvé.

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