Marielle, clocher jusqu’à la lune / peut-être un évêque

 

Les acteurs sont toujours plus grands à l’écran. C’est une simple logique de point de vue. Ils sont debout, les spectateurs sont assis. Sur le plateau aussi, il arrive souvent que metteur en scène et cadreur dirigent depuis un siège. En plan large, la seule valeur qui les attraperait à taille réelle, la caméra est rarement posée plus haute que leur sternum, pour bien les planter dans le décor. Les acteurs nous arrivent en morceaux ou pris par-dessous le cœur. Leurs tailles sont relatives. Ils ne peuvent être que mesurés entre eux.

Suivre Marielle sur soixante ans de cinéma, c’est suivre cet homme de grande taille dans la foule. Marcher de villages en villages pour y retrouver le même clocher. Une présence constante, imposante et rassurante, qui n’a pas besoin du premier plan pour régner. Une voix grave et claire, qui ponctue un plan et ne se force aucunement pour se porter au-dessus des agitations. Une autorité naturelle, qui s’est révélée handicap pour ses débuts. Trop grand, trop grave, trop imposant, Marielle n’a jamais pu jouer les jeunes premiers.

Sur une fiche d’audition jaunie du Théâtre National Populaire, publiée sur réseaux sociaux par Joël Séria, il est écrit à la machine : Marielle Jean-Pierre, 21 ans, 1m85, Conservatoire 1ère année. Observation de M. Vilar Jean : un peu figé mais beau, grand, blond et bonne voix. Peut-être évêque.

Marielle 2eIl suffit qu’un maître écrive un peut-être. Les mauvais élèves en chasseront toute nature douteuse et feront d’un songe un dogme, d’une proposition une consolidation. Evêque. À l’âge tremblant, on prête à Marielle le visage de l’engagement et des passions domptées. Il est décidé qu’il remplira des uniformes. À 25 ans, première année de cinéma, il est réceptionniste, infirmier, notaire et prisonnier. Il n’hésite pas, ne trébuche pas, ne découvre pas. Déjà il connaît ses métiers et n’a plus rien à apprendre du monde.

Deux ans plus tard, il passe patron et accueille Michel Simon et Claude Brasseur dans son bordel champêtre pour bonne société (Pierrot la tendresse, François Villier, 1959). L’ascension professionnelle ne s’arrête pas là. À 28 ans, il devient Préfet, dans Le Mouton (Pierre Chevalier, 1960). Figure virile, antagoniste comique au petit clown triste de premier plan, il y intimide Fernand Raynaud, puis De Funès dans Faites Sauter la Banque (Jean Girault, 1964) puis Fernandel (Relaxe-toi Chérie, Jean Boyer, 1964). L’Homme est trois oppressions : Policier, Banquier, Amant mieux bâti. Le droit à enfin jouer une fragilité ? Retour à la fiche jaune : Il est abbé de régiment, las des morts et tutoyant la bombe allemande qui lui tombera dessus, dans Week-end à Zuydcoote (Henri Verneuil, toujours 1964). Il a 32 ans

Certes, les hommes vieillissaient plus vite dans la France Gaulliste. L’étroitesse de l’uniforme maintenait le dos droit et la gorge serrée. Le souffle des responsabilités tapait dans les reins. Le pays à reconstruire, la cinquième république à faire tourner, une vie à remplir. Marielle au dos droit et à l’articulation ferme incarnait parfaitement là ce que l’on attendait des jeunes gens auxquels la France demandait de vite grandir. Sans doute que, plus laid, il aurait pu jouer De Gaulle lui-même. Une espèce d’ersatz du général, toujours caché quelque part dans le second plan, pour surveiller que l’on raconte bien. Plus qu’un clocher, une vigie.

Marielle 2De temps à autre, Marielle quitte son uniforme de gendarme pour celui de voleur. Un autre répertoire d’Epinal de petits rôles de voyou canaillou, de petit braqueur, de criminel sans grande cruauté ni originalité, tombés de livres pour enfants. Son camarade de conservatoire, Belmondo, en est souvent premier rôle (de 63 à 68, Que Personne ne sorte, Peau de Banane, Echappement Libre, Cent Briques et des tuiles, Tendre Voyou, L’Homme à la Buick). Il est toujours question de peindre une France claire, préhensible, figée, où chaque archétype fait ce qu’il est attendu de lui. Marielle s’y amuse et y créé au fil des personnages les constantes et variations d’un visage suffisamment complice du grand public pour faire carrière.

Il participera sans doute trop à ce cinéma de papa. La Nouvelle Vague ne l’appelle pas. Marielle est un jeune vieux, un acteur technicien obéissant, remarquable mais à la fougue suspicieuse. Aucune nouveauté ou révolution ne se construira sur cet homme qui rend déjà trop bien service à la France. Les écrivains l’adorent. Pas les Auteurs, mais les dialoguistes de la génération précédente. Homme de théâtre, Marielle a l’articulation forte et claire et cultive le bon geste.

Marielle 4

Nous sommes aux prémices du Ministère de la Culture. Les colonies françaises se barrent une à une. La France doit se doter d’un Bureau entièrement consacré à la préservation et au rayonnement de ses vertus et valeurs. Marielle en serait un parfait ambassadeur : il aime la bonne chère, le vin, les beaux habits, les belles lettres, les femmes. Un clocher ? Non, un drapeau. Le temps peut se suspendre quelques secondes, le temps pour lui de refuser au restaurant un plat trop vite fait, de goûter, de vanter la patience du café bien fait, d’humer le cigare qu’il ne fumera pas devant nous, ou de louer la grâce d’une femme qu’il ne touchera qu’au hors-champ, ou pas. C’est une voix chaude qui arrête le film pour rappeler ce qui est important. Un entracte dans l’intrigue.

Tout son trop plein de mâle dessine le Français visitable et exportable, cultivé, consommateur, confiant. L’homme dur et droit mais à l’ourlet travaillé et à la voix douce quand il s’agit de raffinement, de galanterie et de bien bouffer. Tout était en ordre. Il s’agissait de planter ce clocher dans le maximum de films, de gaulliser les villages, les campagnes puis tout le pays. La France se reconstruisait, désirable, bien nourrie, patriarcale et sans doute, le costume repassé, les gestes calmes, la raie sur le côté, le livret de proverbes dans la poche intérieure, le sourire d’une digestion qui se passe bien.

Et puis vint 1968.

Mari5eDes événements du Joli Mai au début des années 70, il y a trois ans. Soit la durée, déjà commune pour les films à petits budgets, entre le tournage et la sortie en salles de L’Amour C’est Gai L’Amour C’est Triste de Jean-Daniel Pollet, cinéaste de la section discrète de la Nouvelle Vague. La petite porte que prendra Marielle, et qui se refermera derrière lui. Il y est bien sûr embauché pour jouer Jean-Pierre Marielle, ici prénommé Maxime. Un proxénète aux beaux costumes et parler fort, qui va voir avec ses travailleuses des adaptations de la Bible au cinéma et entretient des projets de pavillon en banlieue pour ses lendemains d’homme rangé. Il connaît le personnage : L’oppresseur, qui passe et repasse dans l’atelier du petit tailleur pour rappeler à Claude Melki qu’il fait deux têtes de plus que lui et que c’est lui qui aura la femme. Il a déjà sa sœur du héros, qu’il prostitue, et obtiendra sans difficulté l’ingénue de passage à Paris. Il en prend la caméra à témoin. La voix est chaude et intimidante. Sa démarche est lente, ses gestes brutaux et confiants. Mais quelque chose ne se passe pas comme prévu dans la France du Général.

Les femmes ne font plus ce qu’il est attendu d’elles. La première décide finalement de ne plus coucher. La seconde disparaît dans la nature. Par cette fin des docilités, Maxime se retrouve au chômage. Pour la première fois, Marielle enlève sa veste, se recouche en plein après-midi, se fait apporter sa soupe et ne sait plus quoi faire. Un pavé en plein front. Sans son uniforme, le mâle est perdu.

Durant ces années difficiles, Marielle promène cette insécurité et cherche à quoi doit ressembler le Nouvel Homme dans une société qui, bien que la dirigeant toujours, ne l’écoute plus. Une crise de la quarantaine (de 38 à 41 ans) traversée à tâtons, excès et solidifications de ces précédents rôles. Ses visages sont embarrassants, caricaturaux, grossiers. Le maniéré au beau parler devient homosexuel précieux (Quatre mouches de velours gris, Dario Argento), l’homme droit dans ses costumes, un militaire ou bourgeois, fade et attendu (les films autobiographiques de Claude Berry), le François bougon et vieilli (Les caprices de Marie, De Broca) mais aussi une ébauche du beauf à venir, encore trop tremblant et trop antipathique (le Diable par la Queue, De Broca, 1969).

Marielle 6e

Mat dans les incertitudes nationales, impasse de l’imaginaire, pré-retraite des incarnations ; spectateurs conservateurs, producteurs, metteurs en scène, tout le gouvernement et ses hauts bureaux, la France qui a vu passer le frisson d’un changement a jeté un lourd fardeau sur le dos de Jean-Pierre. Il doit continuer à être, et à jamais être.

 Ça commençait à sentir le sapin, ou la légion d’honneur. Il fallait une sortie, ou un nouveau départ. Un peu de flamboyance.

À suivre…

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