Jeuland/Gheerbrant, Choisir son camp

Les Gens du Monde, Yves Jeuland / On a grévé, Denis Gheerbrant

 

  • Naissance d’une grève, fin du journalisme.

GD_GSLa sortie simultanée de ces deux films nous délivre l’exemplarité de la manière française, qui, semblant être le truisme de l’acte documentaire, n’est que le symptôme d’une réalisation issue du cinéma direct et du reportage. Il y a tout d’abord ceux que l’on filme. Premier choix. Il y a ceux qui jouent avec la caméra, ceux qui intègrent – ou laissent s’intégrer – le réalisateur ou l’équipe de tournage en des lieux et à des moments intimes. Une grève par exemple, une poignée de femmes de chambre qui lutte, avec l’appui de la CGT HPE (Hôtels de Prestige et Économiques) et de la CNT du nettoyage, contre les patrons d’abord et les actionnaires nord-américains ensuite. Toutes ces femmes découvrent la lutte, elles n’ont jamais grévé. Au lieu d’imiter bonnement les traditions syndicales, les positions du gréviste, son langage, ses cris ou ses plaintes, elles s’approprient la gréve : leur grève. Il y a une pureté du conflit et cette grève semble être la première de toutes. Ainsi et en parallèle, Gheerbrant façonne, avec une innocence lors du tournage, le retour à un état primaire de l’acte cinématographique. Ce serait celui de la rencontre et de son déroulement chronologique. Les personnages du film prennent d’abord une distance intuitive pour aller ensuite vers l’accoutumance de la caméra jusqu’à l’adhésion du film. Nous ressentons le désir naissant de faire un film, et l’on s’y accroche comme à des derniers espoirs de grève. Ce procédé est jouissif puisqu’il est celui de l’empathie, il se transforme, et d’observation devient intervention. « L’Homme ordinaire » est caractérisé dans On a grévé par une érosion de l’état d’ivresse, l’ivresse de la lutte comme l’ivresse d’être filmé. La joie enivrante de toutes ces femmes – de celles qui ne cessent de taper sur des djembés ou des bidons de plastique à celles qui chantent, dansent et hurlent, toujours souriantes, les slogans et leurs revendications – s’étiole avec le temps. La difficulté que trace la durée d’une grève – ici de près d’un mois – décompose la représentation des personnages, réduit le jeu des différentes protagonistes. C’est en avançant dans le film que l’épuisement et l’état d’indigence de toutes ces femmes fait surface. Les corps se tassent, le regard fuit, le rythme est plus lent, les pleurs trop proches. On ne répond plus au réalisateur avec méfiance, jeu et fuite des regards mais avec mécanisme et dépit.

Deuxième choix. Il y a ceux qui savent, qui travaillent sans cesse leur image, qui peuvent la manipuler, feintant d’oublier la caméra. Ce sont ici les journalistes du Monde. Forme de mort de l’acte documentaire, le journaliste pense le cinéma comme une mise en image d’ordre communicationnelle, il se pense comme unique mais appartenant avant tout à une communauté dont il se doit de respecter les fondements. Filmer les journalistes revient à filmer le politique. La retenue face à la caméra est identique, la manière dont ils gèrent leur propre image revient à calculer la meilleure manière de se montrer. Ils créent eux-mêmes des scènes où chacun à son rôle et, une fois la représentation terminée, ils sortent du cadre qu’ils ont eux-même imposé. Jeuland le sait pourtant, puisqu’il a su questionner les limites de celui qui fabriquait toujours son image : Georges Frêche. C’était jusqu’à l’usure du corps du « président » et de son jeu de représentation que le film faisait sens : l’homme médiatique devenant à nos yeux l’animal politique. Le film de Gheerbrant fait de sa simplicité l’élection de l’homme ordinaire, Yves Jeuland est au service de l’Homme extra-ordinaire puisqu’il accepte de filmer le cadre imposé dans le cadre de son film. La norme filme la norme.

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  •  Filmer l’ami, filmer l’autre

Le journalisme du Monde vu par Jeuland est l’antichambre d’une information où les contacts avec le monde – l’autre monde, celui du peuple – sont filtrés par le téléphone, les sms, internet, facebook, twitter, etc. L’image est celle d’un lieu clos où s’articulent ces quelques figures récurrentes, des simulacres d’intellectuels immémorés, des résidus de penseurs qui s’octroient le savoir après une école privée de journalisme. Dans Les Gens du Monde, le contre-champ serait indispensable pour que l’autre existe en opposition : pour que nous puissions exister en résistance. L’image du Monde est celle d’une entreprise froide, aussi sèche et inhumaine que les sujets qu’elle traite. Le peuple y est absent, sous-traité, et parfois même dénigré (à voir ce dialogue entre deux journalistes : « Non, tu ne peux pas mettre ça, c’est bien, mais ils [les lecteurs] ne comprendront pas » à propos des loges maçonniques). Pour autant, le film de Gheerbrant ne nous offre pas plus de contre-champ. Jamais nous n’apercevrons les patrons, jamais nous n’entendrons les négociations pour stopper le conflit. Mais pour ce film nous sommes à l’extérieur, dans la rue (en dessous des fenêtres teintées des maîtres) avec ceux qui n’ont pas le pouvoir de choisir, tout juste le pouvoir de dénoncer. Ce sont les pauvres. Et toute la société est en hors-champ, derrière les visages joyeux et fatigués de ceux qui luttent.

19622308Rapprocher ces deux films implique des oublis mais découvre que c’est dans le choix de son camp que la forme et l’agencement des images, comme la place accordée aux personnages, devraient être fondamentalement opposées. Pour l’un, le temps est la puissance de la lutte lorsque, pour l’autre, le temps est principalement celui de l’information, un hors-temps qui hache la durée tangible des événements. L’information est un raccourci, une césure. Sans cette dernière, le journaliste est suspendu, perd littéralement le temps entre deux dépêches AFP et ne permet aucune évolution à son image. Cette tendance à vouloir sans cesse faire disparaître l’équipe de tournage, cette volonté issue du cinéma direct d’être le plus discret possible ne peut plus tenir face au politique comme au journaliste, face à « l’autre » : au représentant du pouvoir. La télévision et sa fausse objectivité comme arme politique n’aide pas à faire disparaître cette tendance absurde. Face à la maîtrise de l’image du pouvoir ou au tripotage creux du journaliste TV, un regard caméra devrait nous sauver. Feindre d’oublier la caméra est a priori la meilleure arme des politiques et des journalistes du moment, que l’on considère le spectateur comme un arriéré. Il est au fond vulgaire de voir ces mises en scène grossières sur un écran de cinéma sans que le réalisateur lutte pour les dénoncer.

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