Jeuland, Obligeance de l'objectivité

Quoi de moins politique qu’une caméra discrète, que cet état neutre du réalisateur d’observation ? Quoi de moins engagé que cette sensation d’oubli, convaincue, par laquelle l’exposé du réel révèlerait le fil d’un cinéma-vérité ? Quoi de moins blâmable que l’objectivité que défend Yves Jeuland pour son dernier film A l’Elysée, un temps de président ? 

Il y a quelques jours passait sur France 3 le compte-rendu immersif d’un réalisateur accompli à l’imagerie des hommes publics. Seul avec sa caméra, quelques mois auraient suffit à Jeuland pour passer plus ou moins inaperçu dans les vastes salles de l’Elysée, permettant de nous retracer dans le détail d’un ballet corporel (qui nous est étranger) la substance mécanique de l’accomplissement du pouvoir. Un téléphone à l’oreille, des mains qui cachent les bouches comme l’on cache ses dents sales dans les publicités de dentifrice, les feuilles des discours présidentiels qui passent de mains en mains, les pas lourds sur les parquets cirés, la valse des ministres, les mains que l’on serre et le pouvoir que l’on n’étreint jamais vraiment.

Ce conte qu’une réalité filmée nous incite à accepter comme authentique s’ouvre sur l’affirmation d’une élaboration évaporée. La manière repose sur une construction ordinaire d’une mise en scène inattaquable, cette vieille histoire qui se raconte en la montrant. Le réalisateur réécrit la réalité pour nous la rendre accessible, ponctue ses séquences « au gré du temps qui passe » d’une musique légère : à l’Elysée ça marche et ça trébuche, c’est ainsi. Des mini scénettes filmées à la main, sans jamais s’installer sur trépied, trament une narration de l’instant, du « pris sur le vif », l’homme au cœur de l’action s’efface et participe avec sobriété à l’élaboration d’une image du travail. Les mouvements : la marche des acteurs, ces déplacements d’une pièce à une autre, les traversées des bureaux, les passages répétitifs d’une même porte, une fois de dos, puis enfin de face, fondent l’essentiel d’une métaphore poussive de l’événement productif : A l’Elysée, on travaille ! Et, sans un bruit, faisant mine de ne pas vouloir déranger ces chorégraphies exclusives, le réalisateur se complait dans cette représentation d’un pouvoir en activité. Puisque ici la métaphore est l’idée, Jeuland enjôle le spectateur averti par celle du temps, conductrice de sa narration. Le son de l’horloge du bureau principal (accentué) et les montres que l’on regarde, ou encore le décompte invisible des dernières secondes de l’écriture d’un discours, seront le symbole d’une temporalité impénétrable : le temps du pouvoir (Jeuland se satisfait de le répéter dans toutes ses interviews, prouvant ainsi qu’il avait trouvé un sujet d’(h)auteur à son film). Un temps de président, cette durée que l’on découpe par analogie avec celle du mandat présidentiel, respecte une certaine chronologie, chaque séquence est une séquence d’un temps politique et de son même temps médiatique.

L’ouverture du film intronise le nouveau gouvernement, Trierweiler sort son livre à la moitié du film et l’on termine, bien entendu, par les attentats de janvier. Tout le film de Jeuland se construit à travers l’écran médiatique, les annonces radiophoniques ou télévisuelles sont les embrayeurs narratifs de la séquence cinématographique. Les radios commentent ce qui n’est, dans le film, jamais commenté, les télévisions annoncent ce qui n’est jamais annoncé, même un tweet traîne sur l’écran pour signifier la sortie du livre Merci pour ce moment. Ce hors-champ informatif pose un double problème, le réalisateur s’efface et offre l’ampleur d’une subjectivité médiatique – que l’on sait dénuée majoritairement de véritable réflexion politique – comme point de vue unique de ces instants présidentiels et, ayant fait le choix de ne pas utiliser de voix off pour son film, remplace cette dernière par la voix médiatique, une voix vulgaire et convenue, sans jamais interférer et remettre en question ce modèle (car ce n’est certainement pas en le montrant qu’on le questionne). Le film se trace en rebondissements entre les annonces médiatiques et les réponses en communication des conseillers du président, le ping-pong entre une image convenue et une image frelatée. Et qu’y a-t-il entre les phrases de Cohen sur Inter et la réponse en actes communicationnels de Gantzer ? Rien, du vide, du vent, la retenue d’un président, conscient finalement d’être toujours filmé, que l’on peut commenter à souhait mais qui ne permet pas au spectateur d’y trouver le moindre intérêt.

hollandedamien

La métaphore du temps s’arrêterait là si ce n’était pas aussi celle, météorologique, du beau temps et du mauvais temps. Parfois il pleut et il est difficile d’exercer le pouvoir, parfois il fait beau, ça va… Peut-on à ce point humilier la création cinématographique en laissant échapper son sujet dans les tourments médiatiques et faussement politiques tout en parlant du beau et du mauvais temps ?

Après tout, on ne devrait qu’apprécier l’histoire racontée, comme une histoire unique d’une réalité filmée, avec ses « hauts et ses bas », les « bonnes » et « mauvaises » faces du président. C’est en ce point que le film prend a posteriori tout son intérêt, puisque, encore une fois, l’image politique n’a pas plus de sens que son jeu en image. Ainsi les journalistes ont compris que c’était un film pour eux et, dans une affabilité qui caractérise le rapport intime du journaliste au politique, se sont plu à prendre part à leur exercice favori, le commentaire inutile de la petite phrase, de l’expression polysémique d’une image creuse, en somme les énoncés verbeux qui ne révèlent pas les véritables problématiques : celles de l’image et celles du pouvoir – certains relèveront l’excès de « communication », l’omniprésence du jeune Gantzer à l’image. L’écran médiatique supplée à l’écran de la communication, nous pouvons ainsi dénoncer un aspect pour se dédouaner d’une quelconque pensée politique. Tout le film peut, je crois, se résumer à  cette fausse analyse du jeu de l’état et du jeu médiatique, ces deux aspects faisant écran à une véritable déconstruction filmique du pouvoir. Cette monstration hypocrite révèle l’intention de ne finalement pas vouloir y toucher. Peut-être aussi car Hollande n’est pas Frêche, peut-être aussi car cet acteur exceptionnel du film Le Président n’existe plus et n’existera plus nulle part et que la météo reste la seule allégorie valable pour la représentation de Hollande.

D’un passage à la télévision dans une émission dite « politique », le film perd – d’autant plus – toute potentielle approche critique et se meut dans la peau d’un film d’état. Car sous ses faux airs de montrer le bon et le mauvais, la pluie et le soleil, il rend immuable l’exercice du pouvoir et la position présidentielle par son accointance avec une fausse objectivité journalistique. Impossible dans ce cas d’émettre un doute sur l’idée même du pouvoir et d’imaginer, pourquoi pas, que cette vieille république puisse en être autrement. La prétention toute étonnante du documentariste qui croit atteindre une vérité en se faisant oublier masque ici au spectateur son véritable engagement physique et moral, celui de la résignation. En filmant ainsi les « coulisses de l’Elysée », Yves Jeuland y participe en acceptant cette position paradoxale – mais surtout intenable – de l’observateur duquel ne naîtra jamais l’acteur. Rien ne peut en sortir d’autre, aussi frénétiques que soient les agitations du conseiller ou insipides les interventions ministérielles et présidentielles. C’est ainsi, pour Jeuland, que le pouvoir doit être filmé et pas autrement car c’est de cette manière que les états se font et que les pouvoirs se répartissent… Que ce gouvernement soit dit de gauche distribue de nouvelles cartes et il ne faut pas perdre de vue que la complaisance peut, dans certains cas, retrouver les fondements d’un nouveau genre de film de propagande. L’objectivité, grande gagnante de cette soirée télévisuelle, revêt un véritable engagement socialiste. Mou, certes, mais surtout masqué puisque jamais Jeuland ne remettra en cause la place et l’espace du pouvoir « Hollandiste » et se cachera sous la cape usée de l’objectivité. Cette dernière n’aurait d’ailleurs pu être le crédo d’un film sur Nicolas Sarkozy : Jeuland ne filme que les gens qu’il apprécie (c’est lui qui le dit), et son engagement socialiste, s’il est absent du tournage du film sur Hollande, s’est fait en amont, parce qu’après tout, Hollande, il doit bien l’aimer.

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