Jimmy's Hall, Mythologie et bigoterie

Avec Jimmy’s Hall Ken Loach lève toute l’ambiguïté politique avec laquelle il a l’habitude de slalomer. À Cannes, lors d’une interview, il a déclaré à propos de son film : « L’ironie dans tout ça c’est qu’on est là, à Cannes, tranquillement assis dans un endroit exorbitant, en train de parler de militants gauchistes tout en mangeant des gâteaux. Là aussi il y a une part de comique : comment peut-on parler d’engagement à gauche quand on mène la belle vie ici ? Ha, ha ! Mais bon, on le fait parce que c’est aussi une manière de raconter cette histoire, de planter cette graine. Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je vais mordre dans ce gâteau. » Je suppose que ce point de vue est à l’origine d’une belle amitié irlando-belge entre Loach et les Dardenne . À sa question : « Comment parler d’engagement à gauche quand on mène la belle vie ici ? », la réponse devrait être claire, sans détour. On ne peut pas parler de ce qu’on ne connaît pas à moins d’avoir une intention précise en tête, comme celle de détourner le sujet qu’on ignore pour en traiter comme on traite d’un savoir préétabli.

Les ouvriers, les jeunes et les vaches en arrière-plan ; au premier, Jimmy Gralton face au despotisme religieux. Dialectiquement, on peut lire ce film militant comme un John Ford, Loach joue des même ressorts mythologiques. Mais là où Ford construisait une famille avec le peuple, bâtissait une communauté, une nation autour du héros, Loach fabrique un héros contre le peuple, contre la communauté. Il ne faut surtout pas se tromper de combat, si Jimmy Gralton intéresse Ken Loach, ce n’est pas pour son potentiel catalyseur (de lutte, de force) mais pour son individualité, son charisme utile contre les révoltes du peuple. Lorsqu’il revient en Irlande, son village dort, le calme règne, son retour est un élément de perturbation, son exil sera synonyme de retour au calme, à la norme – le hors-vu – (ce qui précède et succède au drame, dans ce type de films « sociaux  » le hors-vu est souvent le lieu de la norme, c’est un espace où s’installe le discours idéologique – nous y reviendrons).

Jimmys-Hall-trailer-still-001Jimmy Gralton est un élément perturbateur avant d’être un héros. Un  héros dérangeant mais qui ne tardera pas à se ranger du côté du plus fort. Son opposition à l’ordre religieux est aussi flou que celui de Loach face à son sujet. Jimmy a besoin de son ennemi pour exister en tant que mythe classique comme Loach a besoin de l’ouvrier qu’il représente pour se vendre comme cinéaste de gauche. En réalité, l’ouvrier est une belle excuse à la fabrication d’une figure qui s’oppose à la révolte. Cette figure vient prouver par le caractère héroïque du personnage que même si on s’appuie sur une « histoire vraie », il y aura toujours une part de fantasme qui empêche une adhésion complète aux idées et surtout à la mise en place d’actions collectives. Il faut un héros pour entraver l’Homme. Lorsqu’il montre à ses amis et néanmoins camarades les pas de danse qu’il a appris aux État-Unis, il fascine, il a quelque chose en plus, il est d’ailleurs. C’est un colon qui vient dresser le bon sauvage. Alors qu’il entame une danse avec sa camarade (et néanmoins amoureuse) Oonagh, il lui chuchote à oreille : « Ne t’occupe pas des pas, je te guide ». C’est Jésus, ce mec ? Il s’oppose à l’Église et se comporte comme le messie. C’est le berger parmi les brebis égarées. Sans lui ces pauvres bêtes n’auraient jamais quitté le pâturage en hiver.

Voilà l’essence de la dialectique héroïque du film, Jimmy Gralton est un surhomme, il est au-dessus des ouvriers qui ont continué à trimer tandis qu’il apprenait à lire et à danser aux States.  C’est dans ses oppositions que le film fonctionne comme un objet réactionnaire : ordre religieux contre désordre marxiste, violence policière contre pacifisme idéaliste, les ouvriers figurants contre l’ouvrier révolté. Parce que Ken Loach n’a pas le choix, il se sert d’un énoncé qu’il veut anéantir. Son sujet n’est pas la révolte populaire, c’est le mythe traditionnel hollywoodien dans un décor constitué d’ouvriers, de paysans, de vaches et d’une chapelle.  Il y avait un moment que je ne m’étais pas déplacé pour un Ken Loach, ça faisait moins longtemps que je n’avais pas assisté à un meeting (depuis les Dardenne), la prochaine fois je prendrai le chemin de l’église, c’est plus rapide.

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