Jodorowsky's Dune, Prodiges et Faux Prophètes (2/2)

Mais le personnage auquel Jodorowsky s’identifia le plus à l’époque ne se trouve pas dans le roman de Frank Herbert : il s’agit de « l’Alchimiste », celui qu’il interpréta dans son précédent film, La Montagne Sacrée (1973). L’Alchimiste, « […] sorte de Gurdjieff22 greffé sur l’enchanteur Merlin » (La Danse de la Réalité), est un Maître qui réunit autour de lui neufs individus piochés au hasard (onze en comptant Marie-Madeleine et le singe) – pour l’essentiel riches et puissants mais égarés dans le monde – pour entreprendre l’ascension de la montagne du titre, au sommet de laquelle se trouve neufs sages détenteurs du « secret de l’immortalité ». En effet selon le réalisateur, non seulement son Dune aurait pu provoquer une « illumination » à grande échelle mais sa préparation aurait été en soi un voyage initiatique (en fait, une nouvelle tentative d’ascension de la « Montagne Sacrée », le film achevé comme équivalent du « sommet »). Et lors des deux ans de pré-production de Dune, Jodorowsky reprit en fait les habits de l’Alchimiste pour jouer ce rôle auprès de son entourage – et souvent avec des résultats, comme le rappelle le dessinateur Chris Foss (« J’y ai produit mes travaux les plus originaux ») – se référant à ses assistants comme à ses « guerriers spirituels » (ou ses « sept samouraïs »), souvent rencontrés lors de hasards « providentiels » ; préconisant par exemple à O’Bannon et Moebius, lors de leur première rencontre, de le suivre sans poser de question (Dune, le film que vous ne verrez jamais) : « Ta vie [va] changer » (O’Bannon), « Si tu acceptes ce travail, tu dois tout abandonner » (Moebius). Et finalement, l’Alchimiste est le rôle que Jodorowsky reprend à chaque fois qu’il fait son récit du « ratage initiatique » de Dune.

Il est utile de revenir sur l’inénarrable tournage de La Montagne Sacrée, film produit grâce à l’argent d’Apple (via John Lennon et Allen Klein) où Jodorowsky, ne dépendant d’aucun producteur professionnel, fut totalement en roue libre, échappant de peu à la mort à plusieurs reprises (un acteur tenta même de le tuer)23. Il recruta uniquement des acteurs non-professionnels, pris « au hasard » dans « un bar de New York », à la télévision ou encore à la Bourse de Wall Street. Tous formèrent, avant et pendant le tournage, une « communauté initiatique » dont le réalisateur était naturellement le « guide » ; de son propre aveu, vite le « tyran » : « Moi, possédé par le personnage du Maître […] voulais à tous prix que les acteurs atteignent l’illumination. Nous ne faisions pas un film, nous filmions une expérience sacrée » (La Danse de la Réalité) ; « On dormait quatre heures par jour. On se couchait à minuit pour se faire réveiller à 4 heures du matin en faisant des exercices d’éveil […] je croyais qu’en les préparant ils arriveraient à être illuminés » (De la Cage au Grand Écran). Pour sa propre préparation, après s’être d’abord enfermé une semaine sans dormir avec Valérie sous l’égide Ejo Takata24, Jodorowsky engagea un certain Oscar Ichazo25 grâce à l’argent d’Apple (il le paya 17 000 dollars) pour qu’il l’ « initie » au LSD durant deux jours et lui prête pendant trois mois deux de ses assistants pour les acteurs : « Dans mon cas, j’ai eu besoin d’en prendre [des substances hallucinogènes] à un certain moment, il y a 40 ans, quand je devais faire la Montagne Sacrée et jouer le personnage du maître. J’avais besoin de comprendre l’esprit d’un sage. Je n’en avais pas la mentalité, et j’étais conscient de mes limitations. Alors j’ai engagé un gourou, Oscar Ichazo » (Psicomagia, Alejandro Jodorowsky, 1995)26. En plus de Gurdjieff ou Merlin l’Enchanteur, sa composition de l’Alchimiste est donc surtout basé sur Oscar Ichazo…

L’« initiation » se déroula comme suit : Ichazo fournit Jodorowsky avec du LSD en poudre, de la marijuana (pour accélérer le processus) et de la vitamine C (pour compenser l’après-vomissement). Après plusieurs heures d’hallucinations Jodorowsky se réveilla sur le toit de son domicile, à Mexico : « Cette expérience allait devenir mon guide. On m’avait montré mon but, l’atteindre réellement dépendait désormais de ma persévérance » (La Danse de la Réalité)27. Mais dans Psicomagia, Jodorowsky raconte surtout que « […] Oscar Ichazo […] un jour m’a dit : « Tu vas m’imiter pendant un certain temps parce que je t’ai donné la connaissance dont tu manquais : j’ai imprimé ton âme vierge. » ». Or pendant Dune, lors de sa rencontre avec David Carradine et Dan O’Bannon dans une chambre d’hôtel de L.A., Jodorowsky amena un bocal de Vitamine E (qui aurait finalement été englouti par Carradine) et de la « marijuana spéciale » (certainement mélangée à du LSD vu l’effet décrit plus loin par O’Bannon), et invita les deux à en consommer pendant qu’il leur faisait part de son ambition pour le film. O’Bannon se souvient : « J’étais incroyablement détendu et je le regardais droit dans les yeux, quand tout à coup, à la fin d’une phrase, il a dit : « Comme ça ! ». Et de son visage sont sorties des lignes rayonnantes, qui formaient autour de sa tête un mandala scintillant, une sorte de kaléidoscope avec son visage au centre, ses yeux fixés sur moi, le reste de la pièce perdu dans l’oubli […] Les yeux qui fixaient les miens de façon surnaturelle se sont détendus d’un coup […] La vision hallucinogène et les effets psychiques se sont dispersés, immédiatement. Cette expérience m’avait sidéré. J’étais abasourdi. Il m’a demandé de faire les effets spéciaux. J’ai accepté. » (Jodorowsky’s Dune)28. La similarité avec le modus operandi d’Oscar Ichazo est telle qu’on peut se demander si Jodorowsky n’était pas effectivement, ce jour-là, en train d’« incarner » ce dernier (ou l’ « Alchimiste ») auprès de ceux qu’il voulait recruter. En fait, on peut se demander si Jodorowsky a jamais cessé de le faire.

Dune
« La Montagne Sacrée », 1974.

Souvent considéré comme une adaptation libre du Mont Analogue (roman d’aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques), roman inachevé de René Daumal et publié en 1952, La Montagne Sacrée n’a pourtant que très peu à voir avec ce dernier en dehors du motif de la montagne à escalader ou des références à l’enseignement de Gurdjieff29 – y sont montrés des ennéagrammes et évoqués « neufs sages au sommet de la montagne » (Daumal a été élève de Gurdjieff, expérience dont le Mont Analogue se veut justement le témoignage « symbolique »)30. Mais sans doute ces références à Gurdjieff, et cette volonté d’« adapter » ce roman en particulier, viennent-elles surtout du fait que celui-ci a été l’un des maîtres à penser de Jodorowsky pendant longtemps : « Lorsque j’arrivai à Paris [en 1953] je trouvais deux maîtres dans les livres : l’un fut Gurdjieff, dont j’ai lu tout ce qu’il a écrit ou dicté […] » (La Danse de la Réalité)31. Et d’une certaine façon, La Montagne Sacrée se voulait une mise en pratique de sa doctrine.

Le Mont Analogue commence alors que le narrateur, suite à un article sur « le symbolisme de la montagne », est contacté par le mystérieux Pierre Sogol (envers de logos) qui l’a pris au mot et rassemblé dix autres personnes pour monter un expédition, partant du principe que doit forcément exister une montagne « théorique », à la fois source commune des montagnes sacrées des différentes traditions et la plus haute de toutes (unissant vraiment la Terre au Ciel), arriver à l’atteindre, trouver des guides (des « initiés ») et en faire l’ascension (étape où le roman s’interrompt)… Daumal y utilise le « principe d’analogie » (l’alpinisme comme métaphore de l’Initiation) pour retranscrire l’expérience auprès de Gurdjieff/de Salzmann afin que celle-ci soit intelligible, que puisse être transmise aux « profanes » l’idée de l’enseignement qu’il y reçût – ou cru recevoir (le principe de transmission est primordial chez Gurdjieff)32 : ainsi, même les lecteurs non-familiers ou sceptiques quant à la doctrine de ce dernier ont depuis longtemps pu apprécier la valeur et le sens du texte, indépendamment de cette référence. Un sens que Jodorowsky – comme il le fera plus tard avec Dune – choisit en fait de « non-adapter » : chez lui, les pèlerins ont pour ambition de s’emparer du secret des maîtres par la force puis de prendre leur place (selon une posture « révolutionnaire » typique de l’époque, revendiquant l’autonomie de l’individu et, en l’occurrence, amalgamant les « maîtres » politiques et spirituels). Ils découvriront qu’il n’y a pas de maîtres (pas même de guides de montagne) et choisiront de revenir dans le monde (suivant une trajectoire qui prévient d’ailleurs le « voyage initiatique » raté de Dune)… Cette volonté de Jodorowsky – rendre le sommet accessible et les maîtres absents – annonce sa future « réécriture » du roman d’Herbert : transformer la planète Dune en planète-oasis alors que c’est précisément son caractère désertique qui, à la base, lui donne une fonction « initiatique » (voir le proverbe fremen : « Dieu a créé Arrakis pour éprouver le fidèle ») : de la même façon – comme le montre Daumal dans son roman – l’intérêt d’une vraie « Montagne Sacrée » réside dans l’inaccessibilité de son sommet…

Et c’est cette place vide que Jodorowsky entend publiquement occuper depuis. Pourtant obsédé par les motifs de la généalogie et de la transmission, lui-même pendant longtemps à la recherche de figures à imiter, le réalisateur a paradoxalement cherché à s’émanciper de toute filiation, même spirituelle, même des auteurs qu’il chercha à adapter (Daumal, Herbert) ; tantôt célébrant (voire inventant), tantôt dénigrant ses mentors33. Or s’inventer des « chefs secrets » – ou des événements « initiatiques » – revient inévitablement à reconnaître l’importance de la filiation spirituelle dans le domaine de l’Initiation ; et donc, dans le même temps, à se désavouer soi-même sur ce point… Enfin, il se trouve que l’art de la fabulation assumée de Jodorowsky – ce qu’il appelle entre autres la « Tricherie Sacrée » et qui se veut sans doute proche de celui d’un Castaneda – mérite justement d’être confronté au « symbolisme authentique » dont se réclame Daumal. Là où ce dernier transpose mais adapte fidèlement ce qu’il a (ou eut l’impression d’avoir) vécu, Jodorowsky déforme les faits pour forcer leur valeur « symbolique », pour finalement les faire aller dans le sens de son mythe individuel – et transmet fatalement des idées fausses. Cela fait longtemps que les titres comme ceux dont il se réclame (« tricheur sacré », « charlatan transcendantal ») s’inscrivent en fait dans un héritage « post-Gurdjieff » (Maharishi Mahesh Yogi, Osho), où se présenter comme un peu escroc équivaut pour un « gourou » à faire preuve d’une soit-disant humilité. L’Alchimiste n’est qu’un « Anté-Sogol » : pour reprendre l’expression de Frank Herbert, Jodorowsky est de ceux qui, à son niveau, « se drap[ent] dans le tissu mythique de la société ».

 

On peut de toute façon se demander ce que le réalisateur pourrait espérer transmettre quand, quarante ans après l’adaptation avortée de Dune, il se révèle toujours autant incapable d’affronter les vraies raisons du ratage (l’amateurisme de la production associé à son hybris délirant et irresponsable) et d’en tirer les leçons qui s’imposent. A l’exception d’une seule : la façon dont un échec ouvre les portes à de nouvelles opportunités. Car un tel projet n’était-il pas à l’origine programmé pour échouer ? Tous les excès dont Jodorowsky a été l’artisan n’ont-ils pas eu pour but inconscient de saboter un film qui, s’il avait abouti, n’aurait jamais pu rencontrer ses objectifs ? Car un échec légendaire vaut mieux qu’une œuvre tournée, mais finalement en deçà des attentes placées en elle. C’est ce que pourrait signifier l’histoire de ce story-board qui accapara tant d’énergie, et dont le principe fut expliqué à Jodorowsky par Dan O’Bannon, responsable des effets spéciaux qui croula bientôt sous des dessins dont il ne savait que faire : « Et peut-être qu’il y avait en moi l’intuition que le film n’allait pas se faire » (La Constellation Jodorowsky)34. Et on peut enfin se demander si une adaptation de Dune n’aurait pas pu être tourné avec les seuls deux millions de dollars engloutis en pré-production – Jodorowsky ayant un réel talent pour tourner des films dans des conditions « clandestines » – et sachant que cela aurait été cohérent avec l’idée du « film de guérilla »35 (voir Star Wars deux ans après et l’effet de résonance provoqué entre ses difficiles conditions de tournage et son histoire de « Rebelles » s’alliant contre un « Empire »36).

 

La remontée à la surface, en forme de consécration rétroactive, de ce Dune fantôme qui hante l’imaginaire depuis quarante ans ans arrive au moment où se multiplient les essais sur les légendaires « grands projets jamais réalisés » (les livres de David Hughes37, les documentaires sur L’Île du Docteur Moreau de Richard Stanley ou le Superman avorté de Tim Burton, etc). Sans doute un « signe des temps » pour Hollywood et son « apocalypse » (sa fin de règne en tant qu’usine à rêves dominante), le goût pour l’histoire « au conditionnel » étant corollaire de ce sentiment qu’approche l’heure de « faire les comptes ». Excepté qu’ici, difficile de dire que les studios ont eu tort de ne pas s’associer au démentiel Alejandro Jodorowsky : les années 70 prouvèrent ailleurs qu’ils savaient prendre des risques, et ils sauront plus tard profiter des talents qu’il sut alors rassembler (Giger, Moebius).

La question en suspens serait celle de la « malédiction » du roman de Frank Herbert ; ou peut-être celle de son « inadaptabilité », à l’heure où une nouvelle version cinéma fait parler d’elle (et à celle des séries télévisées38) : une œuvre dont le thème principal – la dangerosité des leaders charismatiques – a bizarrement été occulté au fil des projets et demeure souvent inconnu du grand public. Alors que s’il y a jamais eu un « prophète » dans toute cette histoire, c’est là qu’il s’est toujours trouvé.

Dune
« Les Faux Prophètes », détail de la Queen Mary Apocalypse (14e siècle, British Library).

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22. Personnalité controversée de l’ésotérisme, « d’origine gréco-arménienne », Georges Ivanovitch Gurdjieff vint d’Orient en 1922 pour fonder dans la région de Fontainebleau un Institut pour le Développement Harmonique de l’Homme, armé de soit-disant secrets tirés de traditions ancestrales (suivirent d’autres groupes qui prirent une stature internationale). En France, ses groupes attirèrent des personnalités notables telles que René Daumal, Luc Dietrich ou encore Philippe Lavastine.
23. Il mit également en danger ses acteurs, qui le suivaient aveuglément pour la plupart. A bord d’un bateau naviguant en mer des Caraïbes, le cinéaste les enjoignit à « […] plonger dans l’océan. L’âme individuelle [devant] apprendre à se dissoudre dans ce qui n’a pas de limites » : vêtus de lourds habits de pèlerins, tous ne tardèrent pas à couler, avant qu’une vague providentielle ne les fit remonter à la surface mais loin du bateau. Paniqués, les pêcheurs à la barre parvinrent à les récupérer. Restée à bord, sa femme Valérie se sépara de Jodorowsky suite à cet incident (La Danse de la Réalité).
24. Maître zen de Jodorowsky à Mexico dans les années 60 et disciple direct de Mumon Yamada, roshi de l’école rinzai. Le peu que l’on connaît de lui dépend essentiellement des écrits de Jodorowsky.
25. Bolivien, concepteur en 1956 de l’Arica Training qui reprend des éléments de la doctrine de Gurdjieff (tout en discréditant ce dernier). En vrac, Ichazo prétendit avoir été soufi, initié au Tibet, puis par une entité nommée « le Qtub vert » (Qtub désignant le « Pôle » dans l’ésotérisme musulman) voire par le Sarmoung (confrérie où il aurait croisé Gurdjieff). La source d’Ichazo fut plus probablement Rodney Collin, un disciple de Piotr Ouspensky qui finit sa vie en Amérique du Sud et y mourut en 1959 (Ouspensky fut un disciple de Gurdjieff et l’auteur du fameux Fragments d’un Enseignement Inconnu, publié en 1947).
26. Dans De la Cage au Grand Écran, Jodorowsky raconte que s’il a interprété l’Alchimiste lui-même, c’est uniquement « parce que personne d’autre ne voulait le jouer ».
27. Après une projection de La Montagne Sacrée à Los Angeles, le réalisateur revint sur cette expérience auprès d’un journaliste de Village Voice et dénigra Ichazo : « Je veux que tu saches que je n’ai pas attendu Oscar pour prendre du LSD dans une chambre d’hôtel, ça je le fais très bien tout seul… ».
28. Rappelons que pour Jodorowsky la dépression finale de O’Bannon vint du fait que ce dernier « était faible à cette époque, parce qu’il n’avait pas une base philosophique profonde » (De la Cage au Grand Écran). Et contrairement à ce qu’il se plait à raconter, ce n’est pas son travail sur Dune qui lui ouvrit les portes d’Hollywood (celui-ci s’étant déjà fait remarqué en 1974 pour les effets spéciaux de Dark Star de John Carpenter, film ayant l’avantage d’avoir été tourné). Pour faire lire le scénario d’Alien O’Bannon galéra comme n’importe quel jeune auteur : lorsque le script (réécrit par Walter Hill et David Giler) arriva entre les mains de Sandy Lieberson, responsable de Fox Europe, ce dernier reconnu son nom à cause de Dark Star (Alien Makers II, Denis Lowe, 2009).
29. N’ayant pas les droits et désireux d’achever son récit laissé en suspens, Jodorowsky ne put l’adapter directement. Il le cite d’ailleurs rarement comme inspiration (aucune mention dans les commentaires du DVD). A l’époque d’El Topo il décrivit son prochain travail comme « « un film de gangster » sur l’alpinisme, traité comme une initiation » : le récit du film rappelle surtout l’anecdote, dans le roman de Daumal, de la seconde expédition qui « manque de s’autodétruire » car partie à la recherche de trésors (parallèle qui n’est pas sans intérêt).
30. Daumal dépendit plus précisément d’un de ses disciples : Alexandre de Salzmann. Personnalité obscure aux multiples talents (architecte, opérateur de théâtre, musicien, antiquaire et selon Daumal, « ancien derviche, ancien bénédictin, ancien professeur de jiu-jitsu, guérisseur […] »), c’est lui et non Gurdjieff comme on le croit souvent qui servit de modèle au personnage de Pierre Sogol (René Daumal et l’Enseignement de Gurdjieff, sous la direction de Basarab Nicolescu, 2015).
31. A la même époque, Jodorowsky travailla un temps comme peintre en bâtiment sous les ordres d’un membre d’un « Groupe Gurdjieff » (Ibid). Plus tard son choix d’Oscar Ichazo comme « gourou », ou son récit abracadabrant d’une rencontre sexuelle vers 1970 avec une soit-disant fille de Gurdjieff, avec qui le réalisateur prétend avoir peut-être une fille (Mu, le Maître et les Magiciennes), illustrent sans doute une volonté, présente dans ses jeunes années, de se rattacher à la « tradition » de celui-ci (l’idée selon laquelle l’homme a constitué en lui les fondements de son comportement à sept ans – « mise en pratique » sur Brontis par Jodorowsky pendant El Topo – est justement tirée d’une conception gurdjévienne).
32. « […] dans l’ascension de l’escalier sur la quatrième voie, l’une des conditions est qu’un homme ne peut gravir la marche suivante avant d’avoir mis quelqu’un sur sa propre marche » (Gurdjieff cité dans Fragments d’un Enseignement Inconnu, Piotr Ouspensky). Dans le roman ce principe est illustré via les refuges épars sur le flanc de la montagne, que les personnages doivent préparer pour les prochains arrivants avant de continuer leur progression.
33. Cela inclus le Surréalisme, auquel Jodorowsky a successivement cherché à se rattacher et à se distinguer (via le mouvement Panique) : c’est probablement dans cet esprit qu’il voulut dompter le temps d’un film le « dissident » Dalí (voire « adapter » René Daumal, auteur dans sa jeunesse courtisé – sans succès – par André Breton)…
34. « J’ai inventé le story-board, et maintenant, ils font tous ça, mais à cette époque, ça n’existait pas » (De la Cage au Grand Écran). Bien entendu c’est entièrement faux, y compris concernant le principe du « story-board intégral » (le premier film a en bénéficier étant Autant en Emporte le Vent, en 1939).
35. Très inspiré du théâtre classique, le roman ne décrit aucune scène située dans l’Espace, aucune machine proprement « futuriste » (car se situant après une révolte où l’humanité a banni celle-ci), ou aucune scène de bataille (toutes renvoyées « hors-champ » ou dans l’ellipse).
36. Quant aux supposés emprunts de Star Wars à Jodorowsky, rappelons que Dune fut d’abord un roman publié en 1965, que George Lucas a certainement lu, et qui déjà n’inventait rien (s’inspirant lui aussi de diverses figures historiques et mythologiques) : pas même le motif de « la planète de sable », à quoi correspond Mars dès les premiers planet operas (voir le Cycle de Mars d’Edgar Rice Burroughs, ouvert en 1912).
37. The Greatest Sci Fi Movies Never Made (2001, augmenté en 2008) et Tales from Development Hell : the Greatest Movies Never Made ? (2004, augmenté en 2012).
38. Dune fut pourtant adapté en mini-série (réalisée par John Harrison et produite par Sci Fi) en 2000 : avant l’« Age d’Or des séries télé » et sans le soin et les moyens mérités (quant au thème du « malentendu messianique, il y est à peine fait allusion).

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