Johan, mon été 75, Présent composé

En décembre dernier, l’article « Contre la nouvelle critique (suite) » venait marquer sur Sédition le carrefour d’un projet d’écriture qui devait s’ancrer depuis le constat d’un vide éthique dans la critique française. Il nous restait alors, et l’article s’achevait sur ce point, à trouver des alternatives solides à ce que nous contestions des Cahiers du cinéma à l’université en passant par Cannes. Et c’est finalement la forme même de l’écriture qui peu à peu a défini les enjeux d’une approche actuelle, désormais aussi orientée depuis la résonance, la persistance d’une image. Lorsque le fantôme fait trembler l’espace contemporain, l’espace et le spectre se répondent à travers jeux de miroirs et jeux d’écho. L’ennemie, c’est toujours l’amnésie. Dans cette effervescence entre actualité du cinéma et omniprésence de fantômes plus ou moins rassurants, la découverte d’un film presque oublié d’un cinéaste égaré dans l’énergie folle des années soixante-dix nous a confirmé l’impulsion critique de la persistance.

Johan, mon été 75 est un film égaré par l’histoire, un de ces films ignorés par ses contemporains et, pourtant, encore en vie, tandis que continuent sous nos yeux de mourir certains produits orduriers récupérés par le patrimoine. Johan est un film actuel parce que l’absence tenait déjà le présent de son tournage. On l’a vu avec la misérable exposition que lui a consacré la Cinémathèque française : Antonioni n’est plus, aujourd’hui, pour l’institution, que l’expression de l’absence. Cette galerie scolaire confond délibérément absence et vide, or l’absence, dans Johan, est source de vie. Vie et présence de tous ceux qui peuvent à un moment, à l’image, désirer, sans y parvenir, combler un manque : manque affectif, manque physique, mais présence de corps dans des espaces au plus-que-présent. Johan est en prison, hors du circuit, hors du cadre. Il faut bien vivre, il faut bien faire le film qui devait lui être consacré. Et c’est l’énergie de l’absence que le cinéma vient alors traquer. Lors de la sortie du film Jean-Louis Bory avait remarqué une belle œuvre sur l’absence. C’est que l’absence de l’autre n’est jamais source de désespoir mais espace du souvenir dans Johan. Philippe Vallois cherche Johan,  étoile démesurée de son imagination, corps concret, absent de l’image fantomatique qu’il est en train de matérialiser. Il n’y a que l’audace de ce film-casting sur la perfection (irreprésentable orgueil) pour parvenir à filmer le coin d’une rue tel l’espace depuis lequel, entre deux raccords, peut surgir le mystère d’un sujet perdu.

Vallois fait du chagrin dû à l’éloignement le moteur de ses rencontres : rencontres sexuelles, artistiques, plastiques. Lorsqu’il tente de trouver un acteur pour le rôle-titre de son film, le cinéaste fait  figurer, composer, il traque en braconnier l’énergie démesurée d’un corps séquestré. De l’absence, de la tristesse naît la rencontre avec l’autre, celui qui comble, celui qui fait oublier parce qu’il évoque. Johan est donc à l’heure qu’il est, un film qui parle au présent de son actualité passée parce qu’il a su éviter l’impudeur de la leçon de tristesse, du moratoire nostalgique. L’énergie du film est celle du reportage volé, mais le film, lui, cherche son sujet : Johan devient alors un scénario cadré, monté, brillamment découpé. Ici, comme dans Epidemic de Lars von Trier, le drame rattrape l’idée ; l’idée devient prétexte à la rencontre entre le scénario et le film fantasmé.

L’ensemble des personnages de Johan se croisent simplement, ils s’aiment parfois. Ils traversent en le dévorant un film dont ils n’auraient pu être que les figurants si Johan avait bouffé le cadre. Soudain, le second rôle fait le film, fait vivre son mystère, il en devient l’essence. Johan pousse dans ses retranchements la relation conflictuelle entre le modèle et le sujet. L’équipe est  une bande, famille d’infortune, infréquentable. Rassemblée à l’image, à la recherche de l’absent, de son souvenir encore joyeux, la tristesse est ailleurs. L’instantané de chaque entrée dans le cadre transfère l’énergie désespérée de la quête vers une soif de rencontres multiples. Il y a dans Johan de grandes fenêtres ouvertes sur l’époque. Un homosexuel marchait à Paris comme à New-York en 75 – après tout, c’est la manière de cadrer la rue qui fait la différence, non l’intention sociologique. Un homme nu sur un cheval : étrange cliché affirmé en tant que tel, Vallois réussit à faire de cette très courte séquence  une parenthèse de comédie slapstick filmée tel un drame de Pasolini. Le fantasme du film devient expérience de jeu, l’expérience même de l’abstraction du film qui ne se fera jamais : Johan, c’est l’épreuve du  manque confronté à son impossible figuration. C’est un thème de cinéma obstrué, art qui, par son oblitération, impose l’énergie de tout ce que l’absence suscite comme inquiétude, comme souvenir, comme deuil, comme impatience. Et en premier et dernier recours l’absence de Johan a permis à Philippe Vallois de rencontrer, de cadrer, de montrer, avec l’impulsion dévorante de tout ce que la tristesse offre à qui sait vivre avec, à qui sait faire depuis celle-ci l’amorce invisible d’un autre personnage ; similaire, éternellement différent de son modèle.

Enfin, puisqu’il en fut question au début de cet article et dans le cadre de nos errances critiques, si Johan, mon été 75 est encore aussi actuel, c’est que, dans l’énergie qui fut la sienne, il n’a pas eu le temps d’intellectualiser sa portée visionnaire (involontaire et artistique). C’est avec angoisse que l’on découvre une ballerine travestie, longiligne, squelettique, debout « malgré tous », sur ses  pointes, au centre d’un groupe de garçons machos, sexuels, vêtus de vestes en cuir à même la peau. L’éclairage depuis le lustre qui tangue met en lumière alternativement le visage cadavérique, poreux et trop maquillé de la poupée travestie, les mâchoires carrées et les torses bombés des spectateurs masculins. Johan aurait pu être dans la salle le soir de l’enregistrement de cette représentation. Il aurait pu être de ces hommes qui voient sans la regarder l’image de la mort. Trop Marilyn, pas assez masculine, la ballerine virevolte, seule représentation féminine, déchirée, déjà, dans un univers macho. Quant à nous, aujourd’hui au présent qui est le nôtre, il nous est impossible de n’y voir qu’une danseuse un peu ridicule. Apparaît à nos yeux, au futur du passé, le spectre d’un avenir sans issue. L’éclairage met en avant l’ensemble des visages pour mieux les obscurcir aussitôt. La caméra de Philippe Vallois tourne autour d’elle, autour des hommes, s’attardant sur chacun, leur figure plongée successivement dans la pénombre d’un jeu de domino. Et cette noirceur est celle d’un temps qui n’a jamais voulu, et c’est tant mieux, calculer le poids d’un plan construit au présent de la fin d’une époque.

En échange avec Frédéric Chandelier

Johan, mon été 75 est disponible dans la librairie « Les Mots à la bouche » au 6 rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, 75004 Paris et sur leur site internet.
Philippe Vallois, La passion selon Vallois « Le cinéaste qui aimait les hommes », avec les DVD  de « Les Phalènes  » et  » Sexus Dei « , Cassaniouze, ErosOnyx Editions collection Images, 191 pages, 35€.

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  • Je suis tombé sur un extrait. En même pas deux minutes, j’étais secoué par tout ce qu’il se passait à l’écran et dans ma tête! Il se dégage quelque chose de très fort, dans la manière de filmer, de donner à entendre un certain timbre qui fait se rapprocher une multitude de choses : les corps, la rue, les gestes, le côté mis en scène d’où se dégage une beauté naturelle tout en se nourrissant d’une formalité très juste. Bref je vais faire en sorte de le voir et aussi parce que votre critique m’a bien donné envie de voir ce que ça donne dans sa totalité. Merci bien!

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