La Chambre Bleue, Le Procès

S’il est aisé de décrire la trajectoire prise par Mathieu Amalric dans le cinéma français en tant qu’acteur (on pourrait le décrire comme une sorte d’allumé intello à fleur de peau), parler de son oeuvre en tant que cinéaste est plus difficile. Il faut dire que la personnalité d’Amalric-comédien s’est épanouie et a trouvé une place forte dans le paysage cinématographique ces dernières années tandis que son oeuvre de cinéaste, si elle a explosé aux yeux du grand public avec le très beau Tournée, peine encore à imposer son identité. Pourtant, film après film, l’oeuvre d’Amalric-cinéaste confirme sa singularité. Avec  La Chambre bleue, l’acteur-réalisateur vient ici rappeler que l’adaptation d’un roman est un exercice à part entière, surtout quand on considère ce roman, non pas comme une base scénaristique, mais comme une substance se devant d’infiltrer le film par tous ses pores. Ce dévouement au matériau originel, au sens de la langue et du texte, est peu commun dans le cinéma français contemporain, et il convient en premier lieu de saluer ce parti pris que peu retrouvé ailleurs (l’un des seuls exemples qui viendrait à l’esprit est le Zazie dans le métro de Louis Malle).

Si la volonté de l’exercice de style se ressent fortement dès les premières minutes de La Chambre bleue, par son montage acéré, son texte emprunté et ses inserts en forme de tableaux contemporains (le cadre atypique aide beaucoup), ce serait passer à côté du film que de dire qu’il s’y réduit. Car en magnifiant ainsi les souvenirs de Julien Gahyde (francisant ainsi le personnage du roman de Simenon qui s’appelait Tony Falcone), le cinéaste parvient à créer deux dimensions spatio-temporelles différentes qui ne font que mettre en avant le véritable thème du film : l’exclusion. Lors des scènes d’interrogatoire, Julien est filmé de manière relativement académique et s’exprime dans un langage courant, bien que littéraire. Dans les scènes de souvenirs, non seulement le langage cinématographique est différent (maniériste, avec des plans très composés et des cadrages presque surréalistes), mais le ton emprunté et les voix traînantes des personnages créent une distance presque brechtienne qui isole Julien de ses propres souvenirs. La Chambre bleue nous raconte ainsi l’histoire d’un homme que la justice rend étranger à sa propre histoire, en le harcelant moralement à l’aide de questions intrusives, le poussant à (sur)interpréter le moindre de ses faits et gestes.

Mathieu AmalricL’isolement dans lequel Julien Gahyde est plongé suite à son arrestation est aussi, et c’est là toute la force du film d’Amalric (qui rappelons-le joue aussi le rôle principal), l’aboutissement presque logique d’une exclusion plus pernicieuse qui était à l’œuvre depuis un moment. Si Julien a pu être mis en examen pour le meurtre de sa femme (à tort, se doute-t-on, même si le film n’apporte pas de réponse précise à ce sujet), c’est notamment grâce (à cause) des témoignages des habitants du village, avec qui Gahyde entretenait des liens cordiaux mais qui crachent leur fiel et révèlent au grand jour toute la jalousie et la mesquinerie qu’ils dissimulaient envers cet étranger qui « a réussi« . Nous l’avons vu, Amalric a francisé le nom de Tony Falcone, un geste fort qui confirme une nouvelle fois que ce qui l’intéresse le plus dans cette histoire, ce sont les mécanismes d’exclusion mis en place contre le personnage principal, au-delà de problématiques raciales ou xénophobes. Julien Gahyde est un bon français bien de chez nous, mais encore trop différent pour ce petit village où tout se sait, et où tout le monde a son avis sur le moindre de vos faits et gestes. Les scènes où les témoins se succèdent à la barre pour livrer leurs propres interprétations de scènes a priori innocentes sont filmées avec brio par Amalric, qui livre là la clef de son film. Si l’histoire d’amour entre Julien et Esther est impossible, c’est certes à cause de Julien et de cet adultère qui plombe sa vie de famille, mais aussi parce que le lieu où il se déroule déverse insidieusement son venin et vient empoisonner toute possibilité de fuite. Quoiqu’il arrive, Julien reste étranger au monde dans lequel il vit : il habite d’ailleurs une maison d’architecte qui semble à des centaines de kilomètres du village et de ses vieilles bâtisses en pierre, et sa réussite financière, au lieu d’en faire l’un des notables du coin, vient au contraire renforcer le sentiment de clandestinité qui habite le film ; l’adultère devient ainsi une manière d’érotiser les mécanismes d’exclusion en marche.

La figure littéraire qui hante le film n’est ainsi pas tellement celle de Simenon (même s’il est évidemment présent), mais celle de Kafka. Le prolongement absolu de La Chambre bleue pourrait d’ailleurs bien être Le Procès. Dépossédé ainsi de ses souvenirs livrés en pâture aux habitants du village qui ont tous leur avis sur la question, Julien Gahyde se retrouve propulsé dans un système bien décidé à le broyer. La différence avec le personnage du roman de Kafka est pourtant importante : si le premier se bat contre son sort avec une détermination candide, le second semble l’accepter. Brisé par la mort de sa femme et par l’impossibilité de son amour avec Esther, le personnage d’Amalric est un très beau portrait d’homme brisé par la déconstruction forcée de son histoire, et qui accepte ce procès comme étant non pas celui d’un meurtre, mais celui de sa trahison d’homme adultère. Avalé tout cru par l’opinion publique, Gahyde a déjà intériorisé la position de coupable qu’on lui a assignée. Et dans un monde pareil, la prison devient alors, peut-être, un doux rêve.

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