La cour de Babel, Le malaise mignon

L’école souffre d’un gros manque de popularité en France, mais une chose est sûre, elle a la cote dans les documentaires. Tout le monde se souvient de la déferlante Être et avoir, qui avait propulsé son réalisateur Nicolas Philibert sous les feux des projecteurs, quand d’habitude les cinéastes documentaires restent dans l’ombre. Cette année encore, la cérémonie des César a récompensé, dans la catégorie Documentaire, le film de Pascal Plisson, Sur le chemin de l’école, supposé montrer le parcours du combattant de quelques enfants (kenyans, marocains, indiens…) pour se rendre à l’école. Le film de Julie Bertuccelli, La cour de Babel, s’intéresse lui à une classe d’accueil pour adolescents immigrés d’un collège parisien du 10ème arrondissement. Les adolescents sont issus de pays très différents, pratiquent des religions différentes et sont tous réunis dans cette classe d’accueil, tendus vers un but commun : l’intégration.

Etre-et-avoir
« Être et avoir », Nicolas Philibert (2002)

Cette fameuse intégration qui sous-tend chaque débat autour de l’immigration, présentée comme la condition sine qua non du vivre-ensemble, passe évidemment par la maîtrise de la langue du pays d’accueil. C’est sur cette question de la langue que se centre le film de Bertuccelli, offrant une base intéressante aux nombreuses questions posées par La cour de Babel : Qu’est ce qu’être un étranger en France ? Qu’est-ce qu’être un adolescent étranger en France ? Qu’est ce qu’être un adolescent étranger pauvre en France ?

Malheureusement, la brutalité de ces questions a, semble -t-il, un peu effrayé Julie Bertuccelli, qui, à la vérité crue, a préféré la vaine recherche des « moments mignons » indispensables à tout documentaire sur l’enfance. D’ailleurs, les adolescents de la Cour de Babel sont filmés de la même manière que les enfants de 5 ans de Être et Avoir. Avec une tendresse réelle (c’est bien) flirtant quand même beaucoup avec un paternalisme déplacé. La guillerette musique d’Olivier Daviaud rajoute une couche enchanteresse au film qui n’en demandait pas tant. Les questionnements des adolescents deviennent alors simplement risibles et attendrissants, évacuant ainsi toute la dimension politique de leur situation. Voir ce plan sur ces questions maladroitement écrites en français par les élèves de la classe d’accueil, placardées autour d’un grand poster montrant une Terre avec un point d’interrogation : « Dieu existe-t-il ? », « Pourquoi ne connaît-on pas tous la même langue ? », « Doit-on croire en sa religion ? ». Sans mauvaise foi, il me semble que Plisson, Philibert et sans doute Bertuccelli elle-même ne s’y seraient pas pris différemment pour filmer des mignons dessins d’enfants innocents.

La cour de BabelLa situation de ces adolescents est celle du malaise social qui étreint la France d’aujourd’hui. Entre les expulsions de sans-papiers, les demandes d’asile toujours plus nombreuses, les discours anti-immigration de Le Pen, Sarkozy et dans une certaine mesure de Manuel Valls (pour les Roms, surtout), les sempiternels débats sur l’Islam, qu’est ce qu’être un adolescent étranger pauvre, en France, aujourd’hui ? La fuite de cette question lancinante (la seule qui importe, pourtant) permet malgré tout de saisir au passage quelques bribes de réponse rapidement éludés par le film. C’est cet adolescent qui refuse de parler français chez lui car il a peur d’oublier sa langue natale (rires dans la salle), c’est cette jeune fille à qui l’on dit qu’il est préférable qu’elle voit moins sa mère que ses amies, car elle parle davantage français avec ses amies qu’avec sa mère (nouveaux rires dans la salle). Pourquoi rit-on dans ces moments où la vérité nue se montre dans tout son trouble et dans tout son malaise ? Parce que Bertuccelli refuse ce trouble et lui donne le rôle de l’anecdote, lui conférant un caractère inoffensif, passager, enfantin finalement. Les craintes de ces adolescents ne sont que des lubies mignonnes, à l’instar de ce passage choisi pour clôturer la bande-annonce du film : la professeure demande à une élève avec qui elle est amie dans  la classe. La jeune fille répond en pleurant « avec Dieu ou Allah », permettant à la prof ce bon mot (présenté comme tel) : « Dieu, il est pas dans la classe ». La profondeur de l’échange est éludé au profit du fameux « instant mignon », celui où l’on rigole sans savoir pourquoi, tout entier dévoués à l’attendrissement qui nous étreint tout entier.

Le ton paternaliste du film est alimenté par le dispositif adopté par Julie Bertuccelli. Dans La cour de Babel, il y a une multitude d’adolescents, et pratiquement un seul adulte : la professeure principale de la classe, qui incarne à la fois les ambitions de la réalisatrice ainsi qu’une conception forte de l’école républicaine dans ce qu’elle a de meilleur (ça tombe bien, elle est un peu malmenée depuis quelque temps). On voit très rarement son visage, mais on entend très souvent sa voix (au ton très doux et lent pour permettre aux adolescents de mieux comprendre ce qu’elle dit en français – donnant ainsi l’impression pendant tout le film qu’elle s’adresse à des enfants un peu demeurés). La voix du prof est un peu celle de la réalisatrice. En évitant de filmer le visage et même le corps de la prof, la confusion est grande : qui parle ? La réalisatrice ou l’enseignante ? Le point de vue est ainsi donné : nous sommes du côté des adultes, des français intégrés, et nous regardons en souriant, attendris, ces ados qui parlent si mal le français mais « ah ! » ce qu’ils sont drôles et mignons.  Seule la fin donne un visage à la voix de cette enseignante, dans un but bien précis : ce n’est plus le « moment mignon » qui est recherché à cet instant mais le fameux « moment émotion », celui qui permet à La cour de Babel de se conclure sans que l’on sache ce qui attend réellement les élèves (aux ambitions forcément démesurées – mais si mignonnes !), et sans que cela ne nous préoccupe vraiment. Après tout, ces adolescents vont grandir et ne seront plus ni mignons, ni intéressants.

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