La Fille de nulle part, L’effronterie testamentaire

Un espace clos également habité par des secrets, des blessures non cicatrisées, dont celles du deuil difficile d’un homme ayant cultivée sa solitude à des fins de survie...

La fille de nulle part, comme son titre l’indique, témoigne du parachèvement d’un cinéma qui, lui, a bien une provenance. Primé d’un Léopard d’Or au festival de Locarno 2012 décerné par le président du jury, le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, ce dernier opus du sulfureux Jean-Claude Brisseau n’émerge pas de l’insignifiance. Ce cinéaste, anciennement professeur de français dans un collège pour ensuite s’abandonner progressivement à la création, s’intéresse au début de son œuvre au démantèlement des crises socioculturelles, sexuelles et éducatives de l’hexagone. De Bruit et de Fureur, son deuxième long-métrage réalisé en 1988, sonde le démembrement autodestructeur de l’éducation nationale par le biais d’un naturalisme onirique qui ne porte jamais atteinte à l’actualité frappante de la situation. S’en suit un virage, à partir de son film le plus connu, Noces Blanches (avec Vanessa Paradis), où le cinéaste explore les tabous d’une sexualité féminine complexe et oedipienne, dont le très beau Les Anges exterminateurs est le représentant le plus abouti tant au niveau de la mise en scène que de l’emboîtement autobiographique controversé auquel le film se prête. En effet, le cinéaste est condamné en 2005 pour harcèlement sexuel lors de l’audition des deux actrices principales du film Choses secrètes. Cette affaire lui vaut une solide réputation de cinéaste manipulateur, un comble pour cet admirateur du cinéma, entre autres, d’Alfred Hitchcock.

Venons-en alors au film à proprement parler. La fille de nulle part est l’histoire minimaliste et profonde d’un vieil intellectuel endeuillé (Brisseau cinéaste-acteur) en quête de transmission. Une entreprise qui portera ses fruits lors de la rencontre inopinée avec une jeune femme battue par son amant au pied de sa porte (son actrice fétiche et collaboratrice artistique Virginie Legeay). Ainsi, c’est le naturalisme et le mysticisme, marques de fabrique du cinéaste, qui s’invitent autour d’un objet filmique aux accents testamentaires. Le film expose des contraintes budgétaires qui lui vaudraient l’appellation de film fauché. Sauf qu’un film pauvre n’est pas synonyme d’impossibilité créative, n’en déplaise aux cinéastes et spectateurs formatés de notre laborieuse époque. Le long-métrage se concentre quasi exclusivement au sein d’un appartement parisien bourgeois encombré par un savoir cinématographique, littéraire et scientifique imposant. Un espace clos également habité par des secrets, des blessures non cicatrisées, dont celles du deuil difficile d’un homme ayant cultivée sa solitude à des fins de survie. Dans cette unité de lieu et de temps (trois journées environ), le cinéaste déploie un théâtre-monde inauguré par un plan sur un mur étoilé et qui se clôturera par ce même motif. Jean-Claude Brisseau, cinéaste et acteur principal de son film, met en scène une solitude souveraine perturbée par l’arrivée d’une tierce personne, une « fille de nulle part » dont on connaîtra vaguement le profil, à ceci près qu’elle est vagabonde et qu’elle épouse des amours contrariés. L’événement met alors en exergue une relation, un rapport à une altérité radicale au sens où l’entend le philosophe Emmanuel Levinas, c’est-à-dire que le sujet seul (Brisseau) ne va plus objectiver autrui pour le ramener à soi (retrouver la réincarnation de sa femme et la posséder), mais il va se mettre au service total de l’autre (léguer tout son héritage et ainsi se débarrasser de l’égo de l’auteur tout-puissant). C’est ainsi que va se déployer tout au long du film un cinéma du sacrifice, du dernier souffle, dont les choix de montages cut font écho aux audaces de la Nouvelle Vague. A ce titre, on pense fortement au premier long-métrage de Jean-Luc Godard, le bien-nommé A bout de souffle. En effet, ce souffle jusqu’au-boutiste mêle alors ciel et terre, constellations insaisissables et aplats angoissés.

L’imaginaire et ses représentations sont les axes fondamentaux de cette œuvre où la parole, fragile et mouvante, fait office de motif tranchant. Ayant au départ la forme d’un monologue qui sonne volontairement faux au début du film (un côté « récité » qui agacera à coup sûr les puritains du pseudo-naturalisme), cette parole devient peu à peu, par le biais d’une convocation paranormale flirtant sans cesse avec ce qu’on qualifie communément de « ridicule », une nouvelle proposition esthétique. La forme filmique inédite que nous propose Jean-Claude Brisseau est dépouillée des ressorts propres à un cinéma de genre qui serait celui de la ghost-story. Ainsi, les fantômes n’apparaissent pas dans la pénombre, le visage effrayant, mais sont là, charnels et allégoriques, à peine vêtus de leurs fonctions. En filmant la transformation poussive d’une solitude acceptée, Jean-Claude Brisseau entame un dialogue avec le sens de l’existence, avec le mode de vie d’hommes condamnés depuis trop longtemps, comme le déclare la fameuse « fille de nulle part » à propos de la réflexion de « Brisseau-acteur », à choisir entre « la croyance, la science ou l’inconnu ». De ce point de vue, qu’est-ce que le cinéma, sinon, une entreprise mêlée de ces trois axes de vie ? La création désespérée, furieusement romantique (Victor Hugo est l’un des grands personnages principaux de ce film), où le rouge des rideaux de la salle à manger tamisant la scène finale du sacrifice est également le fil rouge de la trame narrative, est la pulsation d’un long-métrage qui fait un étrange et fascinant pied-de-nez aux ingrédients types d’un cinéma d’auteur qui, tout comme le cinéma dit « mainstream », souffre parfois d’un mimétisme autosuffisant qui se sclérose sur lui-même. Le cinéma de résistance qu’instaure Brisseau s’installe par la prédominance clairement assumée de l’artifice sur le « naturel », un fait plutôt inédit chez un auteur qui s’était jusque-là maintenu au sein d’un entre-deux. Le naturalisme ne se fait plus autoritaire mais se transmue par-delà cette facticité manifeste dans les faux-raccords, les imperfections sonores ou la théâtralité assumée de la mise en scène.

Porté par un élan déconcertant, La fille de nulle part œuvre à un film-somme des expérimentations d’un cinéaste incompris, affûtant parfois même ce qui pouvait apparaître durant un temps comme un tic boursoufflé (notamment l’érotisme, qui est ici d’une finesse inouïe). En ayant le culot iconoclaste de filmer des fantômes en HD, Jean-Claude Brisseau tente de repousser les limites de la création au sein d’un cinéma français contemporain qui, en ces temps qui courent, ne brille pas par son excédent de prises de risques…

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