La Maison de la Radio, Et pourtant, elle tourne

Nicolas Philibert ne semble pas parvenir à s'exclure de ce qu'il voit.

Séduit, charmé même par les douces voix qui s’évadent éternellement de nos transistors, Nicolas Philibert a franchi les portes de la maison de la radio sans trop savoir ce qui pourrait se dessiner à l’intérieur de cette étrange fourmilière. Difficile dès lors de se faire une place dans un espace de cent milles mètres carré aussi vivant que multiple. Pourtant ses choix tendirent vers un désir tout avoué : représenter ceux qui, par leurs voix, leurs sons, forment la résonance évidente de nos ondes radiophoniques. Les présentateurs, chroniqueurs et invités, les programmateurs, les réalisateurs et quelques ingénieurs du son constituent alors les seuls corps visibles du film. En faisant cette (s)élection, le cinéaste contraint l’espace à celui de son cadre, en plans toujours serrés, et superpose naïvement images et sons dans une monstration majoritairement sommaire où le seul intérêt est dans la découverte d’un visage jusque là caché derrière une voix publique. Sans surprise, ce fade effet ne dure que le temps d’un furtif regard entre deux extrémités du cadre.

À l’image de l’écrivaine Bénédicte Heim, les yeux écarquillés, légèrement émue, à demi cachée par ce grand micro de l’émission d’Alain Veinstein sur France culture, le réalisateur semble simplement ébloui par la structure et l’élaboration des diverses émissions. Aussi près que situe la caméra, Nicolas Philibert ne semble pas parvenir à s’exclure de ce qu’il voit. Et le film qui recrée une journée type à Radio France s’arrime à un temps radiophonique : celui de la succession, heure par heure, des émissions. Le procédé est d’autant plus crispant qu’il imite la continuité sonore de leur production. Ce n’est qu’après une heure de film que l’on parvient enfin à prendre du recul, le cadre se fait plus large et le silence apparaît lorsque de simples corps immobiles s’insinuent dans le hors-temps de la radio, entre deux enregistrements ou dans l’attente d’un direct. Mais c’est une maigre consolation que ces quelques secondes de répit, et lorsque le rythme audio-visuel redémarre subitement, l’impression d’un écart maladroit fait écho à ces rares coupures de transmissions lors d’une émission soporifique au plus loin d’une nuit d’insomnie. La formule est simple, Nicolas Philibert ne filme pas la radio, mais fait de la radio filmée.

Wiseman, disiez-vous ? Certains critiques se plaisent – non sans incurie – à la comparaison entre Nicolas Philibert et le cinéaste américain Frédéric Wiseman. Certes, il s’est lui aussi attaché à filmer nombreuses institutions, mais son application et sa rigueur lui permettent de sublimer les objets et lieux rencontrés pour les déplacer vers de vastes espaces de pensée où naissent des interrogations sociales, économiques, religieuses et politiques. Tous les sujets filmés, hommes, femmes et enfants ont une implication particulière dans une société qu’ils reflètent, ils sont la part d’un tout qu’il faut sans cesse interroger pour qu’une harmonie visuelle se dégage enfin, dans un souffle salutaire, et nous permette, spectateurs, d’apprécier et d’admirer l’œuvre que l’on nous tend.

Mais ici, dans cet autre film, les voix douces et accortes de nos radios, paradoxalement publiques et personnelles, celles qui changent de corps au gré de nos humeurs, ne deviennent pas plus humaines par l’image. Rien qu’un jeu de surface alimente un sourire, du régulier son de xylophone du jeu des mille euros jusqu’à Frédéric Lodéon dans sa grotte.

Et quitte à parler de l’aspect politique nécessairement présent chez Wiseman, est-il utile de rappeler que Radio France c’est aussi Philippe Val, des licenciements douteux (Pommier, Guillon, Porte), des motions adoptées par la majorité des journalistes face à la suppression, en 2010, des émissions Et pourtant, elle tourne et Esprit critique. Des grèves prolongées, une précarité de l’emploi (Le Canard Enchaîné du 3 avril 2013 relève à ce propos le triste record d’un technicien de Radio France qui aurait « aligné jusqu’à onze ans de CDD »). Mais c’est aussi tout simplement des hommes et des femmes aux fonctions diverses et variées, avec leurs craintes et leurs sensibilités ; en tout cas bien éloignés de cette image lissée de la drôle et gentille équipe des radios nationales. Pour une fois, et dans ce film de Nicolas Philibert, l’imaginaire l’a emporté sur le réel. En voulant le transmettre par l’image il disparaît et ne nous laisse plus que l’aigre déception d’avoir perdu pour un temps notre représentation intime de ces quelques personnages de Radio France. Mais surtout j’aimerais poser une question, car n’y a-t-il pas un problème éthique à réaliser un documentaire sur une institution sans en effleurer ses histoires ? L’absence de défaut flatte ceux qui sont à l’image, pourquoi pas, mais cette absence évince aussi tous les autres, ces voix que nous n’entendrons pas mais qui fondent, elles-aussi, la maison de la radio.

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