La Planète des Singes, Guerre et paix

Si tout film tient un discours idéologique, La Planète des singes, L’affrontement est un symptôme « son et lumière », pour reprendre l’expression de Daney, de l’état de déperdition et d’absence de repères dans lequel l’Amérique tente encore vainement de s’affirmer par la force. Fini les grandes désillusions sur l’humanité, la culpabilisation par et dans le système (le charme de l’imposture sous le vernis craquelé de l’art). Charlton Heston à genoux, les pieds dans l’eau, effondré face au symbole immergé de la destinée d’une humanité laissée hors-vue, laissait dans cette béance une place au Viêt Nam (au contexte du film, à son ancrage dans la réalité). La question que soulève L’affrontement de Matt Reeves par sa seule présence sur les écrans en 2014, c’est sa position dans l’histoire. Histoire au sens double. Histoire au sens de récit, de narration au regard du film de Schaffner (1968), et histoire dans son acceptation plus large, celle de l’homme, ce cousin du singe. Le temps, si mystérieux, si terrible par son absence de représentation faisait en 1968 entrevoir une humanité vouée à son auto-destruction. Je reviens au Viêt Nam, le lien entre le cinéma et le monde était, à l’aube du Nouvel Hollywood, au sommet de son conflit avec l’humanisme essoufflé servit par une nation de barbares. Qu’en est-il en 2014 de ce rapport à l’humain dans ce nouveau segment qui propose, d’un film à l’autre, de tisser le fil d’Ariane (rappelons-nous que L’affrontement est la suite du pauvre film de laboratoire Les origines).

La Planète des SingesLe film s’ouvre comme un western (et Reeves n’est pas un mauvais metteur en scène). Se rejoue alors l’éternel tableau de la découverte d’un territoire. Les singes, les indiens : l’autre, l’altérité. On est plus proche de Danse avec les Loups que de Bronco Apache mais l’intention est là. Il y a même ce petit surplus de sens qui voudrait, un instant, inverser la tendance et nous faire pré-sentir la mort du colon, son extinction suite à une maladie qu’il a créée. Côté épidémie, on peut chercher des heures du coté du sida on n’y trouve rien de satisfaisant. Inutile de creuser si près, cette maladie donnée par l’homme au singe, il s’agit ici du génocide indien renvoyé à la face du colon, sa culpabilité quant aux vieux crimes garantit la bonne conscience de l’Amérique pour les massacres actuels. La première partie du film s’acharne à mettre l’humain (spectateur assistant à sa propre fin) dans une posture pour le moins désagréable à tenir. Cynisme ou perversion ? Non, flagellation pour mieux rebondir, retomber sur ses pattes (d’individualiste). La première partie du film découpe donc le récit en une logique qui suit parfaitement celle de Schaffner au point qu’avec un minimum d’humanisme et de dignité on serait presque tenté de quitter la salle. La dialectique Singes/Gentils contre Hommes/Mauvais était au mieux inconfortable, au pire misanthrope. Mais l’inconfort gagne la misanthropie par une pirouette scénaristique qui dans un mouvement de queue de poisson inattendue renvoie dos à dos les conflits de l’homme et du singe. Les humains ne sont pas les seuls êtres vils, des ordures il y en a partout même chez les animaux, si tant est qu’ils réfléchissent leurs intérêts. Entre César et Koba se rejoue l’Histoire de César et de Brutus, l’histoire de la civilisation, de la nôtre bien entendu. C’est là tout l’enjeu de ce film tiède : ne pas vouloir choisir entre le cynisme Hanekien et l’humanisme dégoulinant. Le scénario hésite à faire de cet affrontement une guerre entre un singe qui pense et un homme devenu animal (toujours dans la lignée du film de Schaffner), et un conflit d’intérêt capitaliste d’appropriation des territoires sur lequel dégouline la logique individualiste.

Cette politique du milieu est aussi brillante que lâche et épouse une mise en scène qui hésite entre la démonstration de force et les petits jeux de regard. Entre les deux, au moment où le film bascule du côté de ces schémas classiques du film de guerre, une scène brillante combine la dialectique de l’anéantissement progressiste. Koba (le singe individualiste) vient tuer deux hommes munis de mitraillettes. Il avance à main nue afin de les désarmer et, dans le même mouvement de mascarade, les mitrailler. Koba joue de son corps animal, grimace et boite, singe et déguise son intelligence sous les traits de la « bêtise ». Il s’empare d’une mitraillette minant de jouer avec et assassine froidement les deux compères qui commençaient à s’amuser de l’animalité sympathique de la bestiole. Ce jeu entre le corps et l’esprit, cette dissociation de l’intention criminelle par la feinte est le noyau même de l’affrontement qui oppose l’œuvre de Schaffner – qui faisait boiter l’humanité – et le produit de Reeves – lequel marche sur les deux béquilles de la haine de l’autre et de l’amour universel et utopiste de la paix. Via une même logique de mascarade, de déguisement, le film prend des allures misanthropes, singe l’auto-flagellation (radicalisant à l’extrême le discours du film de 1968) alors même que l’intention de ce prequel est d’anéantir la portée idéologique du film dont il prétend remonter à la source. Les hommes ne se sont pas détruits entre eux, à force de guerres, de conflits d’intérêts. Il a fallu qu’un nouveau Judas simien vienne semer le trouble pour que se rejoue notre Histoire sur un autre terrain. À mort l’idée d’une société intelligente bâtie sur une autre échelle de valeur (à bat la communauté !) : désormais apes are killed apes et les hommes qui assistent au massacre n’ont qu’à bien s’accrocher à leurs conflits de territoires.

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  • Ok pour la critique de ce navet ! Ce qui est écrit ici est tout a fait juste. Le film est atroce en plus d’être nul (par contre, perso je n’ai pas vu de qualités dans la réalisation et le « + 3 D » est superficiel et inutile…) Bref, cette critique pose un problème auquel il me semble à chaque fois impossible de répondre. Comment rétorquer face à la démence public que ce genre de « divertissements » sollicitent ? Les blockbuster génèrent (presque) tout le temps des réactions épidémiques. Pas si évident que ça de répondre : « tout film est politique » a un geek fan de saga, à un enfant ou bien à un critique lambda qui est persuadé que le film est un « simple » divertissement à l’état pur (derrière le produit de consommation y a rien de plus que du plaisir, de la jouissance et l’aspect politique est inconcevable). C’est une perversité de ce cinéma « grand public » de se vendre comme un divertissement. Puis de répondre à la question du sens caché par son évincement systématique en amont de la critique politique. Peut-être qu’il est d’ailleurs impossible de répondre à cette question mais c’est ce qui m’irrite le plus en sortant de la salle de cinéma. Merci, pour vos lectures et bonne continuation.

  • Oui c’est un des problèmes du cinéma commercial et même au-delà du cinéma en général qui reste un art populaire : être perçu encore et toujours comme un divertissement sans impact politique ni même éthique. La preuve en France avec le récent Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? Qui fait encore consensus des mois après sa sortie… Que répondent les universitaires, les critiques : « c’est pour rire », « Clavier c’est de Funès », « ça fait péter la soupape ». C’est la thérapie généralisée, tous à l’asile ! Serge Daney qui s’est posé ces questions précisément dans les années soixante-dix à propos de l’impact du « Front culturel » aux Cahiers, se demandait comment ne pas agresser, culpabiliser celui qui ingurgite le produit idéologiquement néfaste et déguisé (celui qui ne décrypte pas le message pernicieux). C’est une vraie question que ne se pose plus du tout la critique française. Et c’est peut-être ce qui explique qu’elle préfère en rester à la bonne vieille politique des auteurs. Ce qui permet de mettre les horreurs éthiques sur le dos de la subjectivité des cinéastes. Mais face à La planète des singes, c’est un autre problème. Au consensus populiste tordu (Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?) s’oppose le divertissement, le « super produit », le hamburger, le blockbuster de l’été. Le film qu’on ne pense pas tant on le méprise. C’est pour ça que j’ai souligné les qualités de la mise en scène. Le film est efficace, il anéantit toute la dimension philosophique du film avec Charlton Heston avec rigueur et méthode. Mais ce phénomène de délassement n’est pas réservé au grand public. Vincent Malausa pense inconcevable que ce divertissement enfantin puisse contenir un discours. Il défend sur le site nouvel Obs les jeux de regard entre les animaux numériques ! Il écrit aux Cahiers le garçon… C’est un problème auquel il est finalement possible de répondre en tentant de décortiquer le film dans sa structure et à l’appui de symptômes dans la mise en scène. Sédition en tous les cas a été pensé dans ce sens. Mais la difficulté de la critique reste de convaincre. Mais que peut une critique même très lue face à un film aussi soutenu financièrement… C’est une guerre inégale mais qui vaut la peine… Merci à vous !

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