L'Association des rêveurs thaïlandais

Des militaires en treillis, sur des instantanés brutalement surgis d’un futur aussi hypothétique que menaçant : à la fin de Uncle Boonmee, c’étaient déjà la guerre civile et ses serviteurs plus ou moins volontaires qui venaient signer le visage des temps de détresse thaïlandais, qui ne sont qu’un fragment du monde tel qu’il va mal. De ces prophéties angoissées, Cemetery of Splendour saute directement à leurs conséquences à la fois élégiaques et funestes : les soldats désormais plongés dans un étrange sommeil, allongés en rang dans un hôpital de fortune à la campagne, veillés par un tout petit peuple d’infirmières et de médecins débonnaires, qui plaisantent et compatissent sur leurs beaux à la jungle dormante. Itt, soldat auquel s’est plus particulièrement attachée la vieille Jen, est l’un de ces visages qui souriaient envers et contre tout jusque dans la prophétie apocalyptique, et qui sont désormais perdus dans un sommeil presque sans fin, dont on ne sait pas bien s’il dissimule des limbes ou bien un refuge. L’épidémie de sommeil qui frappe les soldats, et que les autorités sont davantage désireuses de dissimuler que de guérir, est dépourvue de toute dramatisation – reléguée en province, elle acquiert d’emblée le tempo retenu, délicat, apaisé, et comme hypnotique, d’une existence campagnarde qui fonctionne déjà dans un ralenti assumé et qui se montre ainsi capable d’accueillir une donnée aussi excentrique que des militaires devenus des loques morphiques reliées à des sondes urinaires. L’hôpital improvisé est installé dans l’ancienne école de Jen : sur les murs, demeurent encore les alphabets fanés et les cartes décolorées de sa jeunesse disparue. Les soldats sont comme des enfants auxquels il faut réapprendre le monde depuis la barrière de leur mystérieux coma – en leur faisant la lecture, en accomplissant sur eux des expériences avec la lumière et la couleur, en consultant les carnets où leur existence encore candide n’a eu le temps que d’être esquissée. Une nuit, Jen claudiquante erre dans une salle de classe abandonnée, au sol jonché de slogans nationalistes et de feuilles mortes. Au mur, dans la pénombre, trône un portrait oublié du roi Bhumidol, figé dans une jeunesse qui n’est plus la sienne depuis longtemps, planant indifférent au-dessus de l’entropie qui emporte tout et n’abandonne derrière elle que des débris, artefacts ou humains, et qui est peut-être l’image qui se rapproche le plus ici, pour Apichatpong Weerasethakul, d’un commentaire politique désabusé – la Thaïlande comme une grande maison vide et angoissée, dont le père symbolique est désespérément absent.

Régulièrement, selon un plan de toute évidence spirituel mais qui échappe à toute rationalisation, Itt sort de sa léthargie, pour quelques heures ou quelques jours. Jen le prend sous son aile, comme une mère de substitution, l’emmenant manger un morceau, ou voir un film dans un multiplex. Ce sont des scènes où les paroles s’échangent lentement, calmement, presque dans une sorte de recueillement mutuel et émerveillé autour de la vie quotidienne qui offre pour un bref répit le charme de ses éléments les plus simples. Là où bien des cinéastes se montrent impatients de nous mettre la tête sous le flot de la banalité flagrante, Weerasethakul, avec la sérénité suprême qui lui permet de tout placer sur le même plan de réalité en une démocratie authentique des lieux, des objets et des hommes sans privilégier l’un d’entre eux, nous fait le don de la poésie rayonnante du banal, sa proximité immédiate, tactile et fluide, avec nos sens, sa richesse insoupçonnée qui contribue dans chaque image à cette apesanteur hypnotique où nous, spectateurs, devons renoncer à la vanité de comprendre pour nous perdre dans l’alleluia secret du percevoir. Le sommeil de Itt est la métaphore d’une société si oppressante et étouffante que ses militaires, au premier rang de la répression et de l’horreur, n’ont pas d’autre choix que de se retirer de la vie même pour survivre. Et plutôt que de saisir en elles les origines de cette fuite, les autorités persistent dans les recherches les plus extravagantes, qui les poussent à percer de trous incompréhensibles un simple terrain de football. Itt est le soldat qui, avant la chute dans le sommeil, était un mort-vivant condamné à laver les voitures des généraux, et qui dans cette autre mort qui préserve sa vie entrevoit enfin son désir renouvelé de devenir un vendeur de beignets, autrement dit de retrouver une existence qui ne touche plus ni à l’histoire, ni à l’horreur, ni de près, ni de loin – à l’image de ces peuples qui, selon Henri Michaux, devraient « avoir honte d’avoir une histoire ». Jen l’handicapée est la paradoxale béquille spirituelle qui ignore l’importance de son propre rôle, et qui lui permet par degrés impalpables de rejoindre un niveau de réalité où ces désirs pourraient un jour se réaliser. Jamais on n’a, avec une telle subtilité ni une telle poésie, donné forme au cri de détresse de Stephen Dedalus : « L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de me réveiller ».

Il y a, chez Weerasethakul, un sens de l’humour qui met à l’épreuve notre capacité à sourire malgré tout, de ce sourire simple qui refuse l’esclaffement distanciateur, et ne désire qu’acquiescer à la poésie que l’art parvient à faire entrer par effraction dans notre existence. Ce ne sont pas seulement une poule et ses poussins vagabonds, une érection inattendue, un film d’action thaïlandais en objet trouvé kaleïdoscopique, ou l’auscultation dilettante d’un ver solitaire – c’est aussi la jeune voyante, qui accompagne Jen dans sa veille des soldats, et se vante d’être de mèche avec rien moins que le FBI grâce à ses dons. Une intrusion de la grande paranoïa géopolitique, si cinégénique, dans le petit monde désuet, tranquille et suspendu de l’hôpital de campagne – en laquelle nous pouvons, sur le moment, aussi bien voir une vérité romanesque amusante, que l’affabulation mégalomaniaque d’une jeune femme qui souhaite préserver sa place dans un système qui la valorise. Pourtant, c’est cette même jeune voyante qui nous mènera, sans l’attente d’aucune rétribution, jusque dans les interstices des plis du temps. Quand, arpentant avec Jen les fourrés de jungle d’un parc abandonné semé de sculptures étranges, la voyante nous montre le vide en nous expliquant qu’elle est en train de parcourir un somptueux palais de rois, nous sommes à l’instant où, telle la petite fille du Fanny et Alexandre de Bergman à qui on fait une démonstration de chaise invisible, nous nous devons, au nom de toute poésie, de frémir à l’idée que ce fil ténu de croyance puisse se rompre. Si bien lorsque les deux femmes s’arrêtent près d’une sculpture représentant deux squelettes assis qui semblent dupliquer le troublant memento mori de cette métempsycose en cours, nous frôlons des yeux et de l’âme cette capacité de l’image cinématographique à dédoubler les temporalités sur un simple suspension of disbelief, qui dans le manque flagrant de moyens de l’artiste thaïlandais, acquiert dans la nudité des lieux et des gestes une force d’autant plus poignante.

Jen et Itt

Le fantastique, chez Weerasethakul, est une croisée des chemins pour son spectateur : il doit faire un choix crucial, celui de conserver son incrédulité rationnelle face aux fragments épars, kitsch ou improbables, de la spiritualité asiatique au XXIe siècle, ou d’accepter pleinement ceux-ci comme des portails métaphysiques vers un ailleurs irréel qui, à la sortie de la salle, lui fera ressentir les infimes détails du monde, le vol effiloché d’un nuage, ou l’étrange rumeur d’une rue citadine animée, comme des objets dont il serait de nouveau capable de ressentir les connexions intimes. La jeune voyante est la dynamo de ces retrouvailles inattendues avec un temps des rois et des esprits qui s’est pour l’essentiel volatilisé sous la voûte universelle de la modernité occidentale – mais la vieille Jen est notre véritable Virgile, celle qui fait le choix de toujours croire, tout comme dans Uncle Boonmee la même actrice accueillait sans frémir un fantôme simiesque à sa table nocturne. C’est à elle que, tout à trac, apparaissent des déesses sous la forme de deux jeunes filles tout à fait modernes, amatrices de nourriture et de tissus brillants, et qui lui révèlent avec une indifférence étudiée les origines du « cimetière de splendeur », variante thaïlandaise du Walhalla irradiant depuis ses tréfonds archéologiques. La brutalité avec laquelle Weerasethakul nous fait passer de la quotidienneté de Jen, à son contact avec le spirituel, est très exactement la méthode par laquelle le cinéaste, plutôt que d’opposer ces deux pôles, travaille à les faire superposer, pour que notre âme ne puisse plus par la suite les dissocier. Rien n’est plus difficile pour le spectateur français, qui aime tant se vanter de n’être dupe de rien, et qui en salle, glousse nerveusement quand il voit Jen et son mari américain faire des prières devant un autel surchargé d’ex-voto sous forme de petites figurines animales. Comme il se ferme d’emblée à cette intuition métaphysique, il ne peut pas même soupçonner, dans les statues de dinosaures qui parsèment le parc où a lieu cette épiphanie, un clin d’œil humoristique de Weerasethakul, sa manière de placer des fanaux d’archaïsme sur le chemin de passantes qui se dévoilent dieux en exil. Et dès alors, comment pourrait-il comprendre les larmes de Jen, une fois qu’elle est remontée dans les traces du palais disparu, jusqu’aux sources intimes de sa propre souffrance, qui ne pouvait faire craquer la voûte de la société que si quelque chose d’extérieur et de puissant parvenait à souffler à travers celle-ci ?

Pour Stéphane Mallarmé, la poésie était « une association entre des rêveurs ». Alignés sur leurs lits d’hôpital, les soldats forment une telle association, bercés par les changements de couleurs, d’une obsédante lenteur, qui signalent leur voyage immobile, l’aventure de leur pensée recluse, de leurs espoirs protégés. Les promeneurs qui ne peuvent se fixer sur leurs sièges sont le symbole de ce constat shakespearien éternel : le temps est irrémédiablement hors de ses gonds. Les intermittences de Itt, qui le surprennent dans les moments les plus incongrus, sont des parenthèses sans lesquelles Jen n’aurait qu’une garde-malade, et non notre connexion bouleversante avec une « splendeur » qui n’est pas de ce monde, mais aimerait tant pouvoir communiquer, voire se fondre avec celui-ci. Jen a découvert les disjecta membra des espoirs et des douleurs de Itt dans son carnet fragmentaire, elle a voulu le guider vers la lumière des vivants, de ceux qui mangent des nouilles et vont au cinéma se divertir, mais progressivement elle a elle-même fait l’expérience d’une déchirure entre les mondes qui ne peut se résorber, parce que notre propre monde refuse de travailler en cette direction. Quand Jen, s’adressant à Itt à travers la trame incertaine de son sommeil, évoque « un monde où tu seras mieux », elle a enfin discerné le caractère d’antichambre, de purgatoire, de ce coma mystérieux : vieille et infirme, elle goûte l’amertume de voir les générations futures se laisser engloutir par un chaos apaisé de rêves, pour ne pas avoir à commettre l’irréparable ici-bas. Le combat spirituel que les soldats endormis accomplissent n’est pas fait au nom d’un roi guerrier, mais d’une informelle confrérie du refus, qui s’exile au risque de ne plus jamais revenir.

A la fin du film, s’étant assoupie pendant son tour de garde, Jen et Itt se sont rejoints dans le sommeil (ce qui n’était possible que si Jen avait enfin fait un pas en direction du dormeur, plutôt que de vouloir ramener ce dernier vers elle). A cet instant, Weerasethakul s’accorde un rare gros plan sur le visage de Itt, doté d’un rayonnement étrange, car il n’a enfin plus besoin des mots pour faire partager son expérience à Jen. Celle-ci a enfin vu la « splendeur » – et son visage bouleversé, également longuement filmé en gros plan, nous prouve que c’est une vision qui est tristesse et beauté, mort et espoir, une vision dont on ne peut sortir indemne, parce que l’Histoire infâme y a dévoilé toute l’étendue de ses pouvoirs, et l’Esprit toutes ses ressources clandestines. Face à elle, sur le terrain de football défoncé par les militaires, les enfants persistent à jouer, tout comme à la dernière image Itt ira rejoindre un groupe de sportifs du dimanche en train de danser. Nous aussi, le temps d’un film, nous avons lentement appris à notre sensibilité comment capter l’infime puissance de la splendeur cachée, et nous aussi à la sortie du film nous devons malgré tout rejoindre la vie, nous mêler à elle et tenter de faire cohabiter ces deux plans. La marque d’un grand cinéaste : que quelques heures de film puissent nous proclamer membres à part entière de cette association de rêveurs thaïlandais, n’est pas la preuve d’autre chose.

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