Le petit Nicolas, Le drapeau dans le salon

L’aspect volontairement figé de l’affiche du film de Laurent Tirard nous présente avant tout une famille purement fictionnelle : un couple issu du « comique » (du monde du spectacle humoristique en tout cas) jouant à faire semblant d’être papa et maman. Le premier constat que je peux donc tirer des intentions de cette affiche n’est autre que sa promesse de divertissement. Un sous-titre « rassurez vous, c’est pas sérieux » ne pourrait qu’alourdir le sens de cette image qui ne promet rien de plus que ce qu’elle donne à voir. Le sourire figé des parents modèles, l’aspect faussement angélique du « petit Nicolas » font déjà vœu du peu d’écart narratif possible ; les « bêtises » du fiston pourront sans doute rendre le cadre de cette photographie moins sage. Oui, c’est une promesse : la promesse d’une comédie familiale avec pour sujet original la famille !! La promesse, par la tenue d’écolier du garçon, d’un voyage dans la France d’après-guerre (si chère au cinéma français). La promesse, par le casting, de retrouver des personnes du petit écran sur le grand. Par le sourire et le regard des comédiens le spectateur est assuré d’une série de connivences. Cette notion est renforcée par l’inscription en blanc des prénoms des acteurs qui ressortent ainsi plus que leurs noms, ce sont eux qui jouent dans le film : Kad, Valérie, Sandrine ; des gens que nous connaissons bien. C’est surtout, enfin,  la promesse d’un film bien français… Je note l’invraisemblance génétique de cette affiche qui propose comme progéniture à l’algérien Kad Merad un enfant plus blanc que neige, un fils qui annule donc les origines de son père. Ce fait est d’autant plus grave qu’il intervient sur la promotion d’un film français dont le récit ce déroule implicitement pendant la guerre d’Algérie. Mais je passe, tout est plus blanc ici que dans une publicité pour la lessive. Ce film est d’abord Français par les couleurs de cette affiche : le bleu de l’arrière plan et des vêtements de papa Kad, le blanc des chaussures de maman Valérie ainsi que des chemises du père et de Nicolas. Enfin, le rouge du gilet et de la robe.

La promotion du film de Laurent Tirard, c’est celle d’une certaine catégorie de la population : les français moyens. Ceux qui ont l’ambition sage de réussir dans le cadre de leurs petites affaires. Papa porte le beau costume de sa fonction sociale pour poser sur une photo tout en restant assis sur un modeste canapé. Le costume c’est son ambition, le canapé c’est sa condition. Une condition soumise et vulgaire, une condition assise, indigne, modeste et sans nul doute satisfaite de sa place dans la société à peu près aussi confortable qu’un postérieur dans un fauteuil à regarder la télévision (la vie des autres). Cette position face au photographe n’est autre que la mise en abîme du spectateur devant le film qu’il va voir. Il se reconnaîtra dans ces gens dont la représentation distanciée par le temps du récit lui permettra de s’évader assez pour ne plus penser à ses soucis. Il s’évadera dans ceux de son alter égo, lesquels lui apparaîtront sans doute risibles puisque l’époque n’est pas la sienne. La seule distance prévisible est l’espace temps que nous promet cette affiche.

Souriante et crispée, maman a sans doute quelque chose sur le feu ou des courses à faire à en croire le sac qu’elle a posé à ses pieds. Papa semble fatigué par sa journée de travail (légèrement voûté, la tête penchée, les yeux plissés). Nicolas, le petit garçon éveillé à la tête d’élève moyen (rappelons que Le petit Nicolas de Sempé est un élève passable), nous jure qu’il est capable des pires « âneries », que ces parents le réprimandent souvent même s’il les adore. Et lorsqu’on connaît le sort réservé à ce type de fiction pré-achetée par les chaînes de télévisions, dont la finalité financière est aboutie lors de la télédiffusion (ici se sera M6), c’est soudain la promesse d’un film qui nous rappellera tantôt Le Pensionnat (tenue d’écolier rétrograde) et tantôt Les Choristes (car c’est une fiction tout de même). Cette représentation familiale est sans doute le symptôme de la mode représentative de la classe moyenne par les médias : ambitieuse mais sage. Elle est respectueuse des conventions sociales (la photo de famille), pourtant son asservissement aux règles ne semble pas l’empêcher d’être sympathique. Le téléspectateur a reconnu les vedettes du salon dans leur salon et nous avons inversé les rôles ; ce sont eux qui nous regardent, eux qui s’identifient à nous. Nous sommes donc tous les jours ce que cette famille symbolise enfin sur ce canapé : des médiocres. Des gens pleins d’ambitions raisonnables, des papas fatigués par la journée de bureau, des mères nerveuses, des enfants qui leur en faisons voir de toutes les couleurs sans altérer au final gravement la routine des habitudes. Cette famille est universelle, elle est ancrée à l’évidence dans un inconfort relatif contre lequel elle ne lutte pas, contre lequel elle nous défend même de riposter puisqu’il nous convient, la joie simple y est possible. Cette sage photographie de famille qui réunit tous ses paramètres paradoxaux nous affirme en tout cas que le bonheur est fait de petites choses et que nos désirs de grandeurs sont des enfantillages, des caprices.

Arrivons en aux faits : c’est une affiche politique ; une affiche UMP, droite décomplexée, jeune et soumise, «smart » mais sans trop d’argent. Ces gens ont compris que rien ne sert de poser debout sur une photo de famille, que la dignité se gagne par la servitude, qu’il faut assumer ses faiblesses. Si on garde en tête que nous sommes dans un pays libre, réussir dépend de notre capacité à nous comporter en  écolier moyen : assidu et laborieux. Finalement, avec un brin d’insolence on peut même porter les couleurs de notre drapeau…

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