Le Pouvoir, Le peuple sans pas-de-porte

Le jeu d'un jeu.

Exercice d’image inédit pour notre président de la République, avant même de terminer son mandat, François Hollande doit penser à sa postérité cinématographique. Croyait-il, peut-être, pouvoir donner de son sujet à l’écran l’inclination de cette normalité que nos médias ineptes se sont empressés d’élire à l’exception. Ou bien est-ce de manière à se persuader lui-même (et peut-être aussi les français) qu’il n’y a ni rêve ni fiction : il est bel est bien président de la République.

Lorsque la voix off de François Hollande, teintée de gravité théâtrale, énumère les difficultés d’être l’homme au pouvoir, une phrase anecdotique retient l’attention : « J’avais deux solutions : ou sombrer, ou nager, je ne pouvais pas marcher sur l’eau ». Mais ce qui vaut pour les dires du président de la République s’accorde à merveille à celui qui le filme. Et quand le premier parait sombrer, le second a deux choix, sombrer avec lui, ou marcher sur l’eau. Malheureusement, la caméra suit frénétiquement les petits pas légers du corps présidentiel et la rivière dans laquelle a glissé le chef de l’état entraîne les steadicams dans ce courant fluide et léger, hypnotisées par l’illusoire normalité.

Ici ne se pose pas la question de l’intention première de Patrick Rotman, mais plutôt de son résultat : un film qui balaie d’un revers de main toute possibilité de questionner la conception du pouvoir. Nous nous souvenons de la déconvenue de Valéry Giscard d’Estaing face à 1974, une partie de campagne, où l’opportune liberté d’action de Raymond Depardon permit de mettre en scène le spectacle de la politique française, à défaut de vendre la simulation de modernité dudit candidat. François Hollande et ses collaborateurs ne l’ont pas oublié, et dans cette appréhension – fort raisonnable s’il en est – le scénario semble s’être écrit en l’absence du réalisateur (pour peu que ce dernier ait eu des intentions autres que servir de trépied à l’équipe de communication présidentielle).

Les échanges entre ministres, collaborateurs et président sont polis, prévus et surjoués ; la position documentaire est inversée, il n’y a aucune gêne, les acteurs de ce film font tout pour simuler la non-présence de la caméra et de l’équipe de tournage. Ennui majeur, l’image politique est déjà un jeu et feinter son naturel provoque l’effet inverse, dessert pleinement son action. Nous assistons au jeu d’un jeu, le jeu d’acteur du jeu du pouvoir, le jeu fictionnel de ce qui est déjà, quelque part, une fiction et non plus le jeu fictionnel de ce qu’est la réalité. À vouloir feindre la réalité du pouvoir, nos dirigeants en révèlent, malgré eux, ses limites. « Il faut que le personnage soit d’abord réel pour qu’il affirme la fiction comme une puissance et non comme un modèle : il faut qu’il se mette à fabuler pour s’affirmer d’autant plus comme réel, et non comme fictif. Le personnage ne cesse de devenir un autre, et n’est plus séparable de ce devenir qui se confond avec un peuple » écrivait Gilles Deleuze, mais ici le personnage fabule sur l’invention médiatique qu’est le personnage politique, et loin de la « fabulation des pauvres », nous constatons le corps politique à la dérive, à contresens du peuple.

Et sous l’emprise d’une étreinte hypocrite, le réalisateur trouve légitime de cadrer toutes ces portes qui se referment après le passage de François Hollande ; ce sont les secrets de l’état, ce n’est pas pour lui, certainement pas pour nous. Que faire alors ? Rien ? Même Depardon, lors de la réalisation de la photographie officielle du chef de l’état, peine à accéder à l’écran de ses propres images, obligé de se hisser sur la pointe des pieds pour observer le résultat par dessus les épaules des conseillers. Triste tableau que cette première séquence, d’autant plus triste qu’elle reflète crûment la position de l’artiste face à la politique : il est courbé, fait de petits pas rapides à reculons sur la ligne imaginaire que va emprunter François Hollande ; il est le dernier des valets au service du nouveau maître…

C’est un film désastreux pour qui veut encore croire à la politique tel que nous la connaissons, mais pourtant un film très juste, à son insu, sur la fin d’une époque, celle du documentaire politique tel que nous l’avons connu avec le cinéma vérité, et celle d’une République expirante, s’accrochant aux minces espoirs que des procédés de communication vont encore pouvoir la montrer debout.

Alors, pensant à cela, nous attendons que la porte s’ouvre, qu’apparaisse Michel Portal, qu’il s’installe au milieu du plus grand salon de l’Elysée et qu’il joue cette même musique cruellement lointaine, posée négligemment, dans Le Pouvoir, sur des séquences de fioriture. Car lui qui aimait tant donner des voix à chaque instrument lorsqu’il interprétait le concerto de Mozart dans le film de Jean-Louis Comolli, peut-être laisserait-il enfin s’échapper ces voix que l’on entend au loin, nos voix, celles du peuple, et celles des jeunes documentaristes qui, eux aussi, sont juste derrière la porte.

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